|
III Les affections d'ordre théologal
Entrant dans notre esprit, la Vérité Première y suscite une intense vie intellectuelle, une connaissance très haute, Entrant dans notre cur, la Bonté souveraine va susciter une intense vie affective, non point séparée de la vie de foi, la supposant et se nourrissant d'elle, mais se développant néanmoins selon ses lois propres.
C'est cette vie affective théologale que nous allons étudier dans les deux traités de l'espérance et de la charité. Toute affection surnaturelle n'y sera pas vertu, surtout vertu théologale ; mais elles concourent toutes à la même vie profonde et sont plus ou moins nécessaires, sinon à son épanouissement, où certaines sefforceront, du moins à ses débuts et à son progrès. Car cette vie a son dynamisme interne, même quand, au plan des habitus, elle est donnée toute ensemble. Nous discernerons même, au niveau des actes, une sorte de dialectique affective nous élevant progressivement d'affections moins parfaites jusqu'à la charité.
Je ne veux pas anticiper ici sur ce qui doit être le développement même de nos traités. Je veux seulement noter où s'insère notre recherche par rapport à ce qu'a déjà déterminé le traité de la foi, et schématiquement, quel sera son domaine.
1) En réalité nous n'abordons pas pour la première fois l'étude de la vie affective surnaturelle, cette étude est déjà commencée au traité de la foi. La connaissance de foi n'est pas possible sans la volonté de croire, sans une « pieuse affection de croire ». Dès la première présentation de l'objet de foi, sous l'illumination surnaturelle qui l'éclaire, la volonté est intéressée, ses réactions affectives sont éveillées ; elles sont déjà complexes et nuancées.
Dans une âme trop attachée aux biens terrestres, la prédication du salut peut provoquer l'aversion et la crainte. De l'amour de soi et d'un bonheur humain entrevu peut naître cette répulsion qui n'a assurément rien de surnaturel et qui est mauvaise, mais qui provient de l'irruption dans la vie d'un surnaturel gênant : ne va-t-il pas compromettre cet équilibre pour lequel on a déjà dépensé tant d'effort ? Si on suit cette première impression, la volonté se portera au refus de croire.
Mais on peut, sous l'impulsion de la grâce, dépasser cette réaction mauvaise : il se peut aussi que l'âme, déçue par la vie présente, soit déjà secrètement en attente et s'ouvre aussitôt à l'annonce évangélique comme à une réponse inespérée et merveilleuse. C'est alors un premier amour surnaturel qui suscite immédiatement le désir ; « quidem appetitus boni repromissi ». Nous reviendrons souvent sur cet amour et sur sa qualité propre ; ici je veux seulement rappeler ce que nous en savons déjà. Il est à la racine du pius credulitatis affectus en tant que celui-ci concourt au « credere Deum ». Amour et désir de Dieu comme faisant notre plénitude, notre bonheur, amour qui entre dans la volonté surnaturelle de croire.
Et cet amour lui-même se nuance ; il ne peut aller sans une certaine gratitude envers celui qui nous propose ce salut gratuit, sans une volonté de lui faire confiance, de lui faire crédit. Par là, le pius credulitatis affectus concourt à la foi en tant que « credere Deo ». Et c'est déjà un rapport beaucoup plus personnel : nous ne sommes pas loin de ce que sera l'espérance et la porte est ouverte à la charité.
2) Mais la prédication évangélique n'annonce pas qu'une béatitude, il y a la contrepartie.
D'abord les difficultés mêmes que la recherche de cette béatitude implique, la croix. Et il peut y avoir déjà là cette mauvaise crainte dont je parlais tout à l'heure.
Mais il y a aussi la menace de la perte éternelle et de l'enfer. Si la béatitude suscite le désir, l'enfer suscite la crainte ; non plus la crainte « mondaine » et toute naturelle, essentiellement mauvaise, qui vient du regret des biens de la terre, mais une crainte déjà surnaturelle, éclairée par la foi. Nous verrons comment elle se développe et par quelles purifications elle doit passer.
Mais c'est alors que l'âme, voyant que, si la béatitude est naturellement hors de notre atteinte, nous avons cependant pour y parvenir le secours du Dieu Tout-Puissant, se porte ou plutôt est portée par la grâce à la grande affection surnaturelle de l'espérance. Espérance et crainte resteront deux pôles indispensables de cette vie affective surnaturelle. Pourquoi l'une est proprement théologale et l'autre non, nous l'expliquerons en son lieu. Et nous verrons que, pour purifier cette crainte et la porter à ses plus hauts fruits, il ne faut pas moins qu'un don spécial du Saint-Esprit. Mais cela même exigera une affection beaucoup plus haute, le vrai sommet de notre vie théologale ici-bas, la charité.
Tel est le cadre, encore tout schématique, que nous allons nous efforcer de remplir.
Les deux points centraux en sont les vertus d'espérance et de charité : mais il faut bien voir, sous la division de ces traités, l'unité plus profonde de cette étude de la vie affective surnaturelle au plan théologal. Commencée au traité de la foi, elle ne s'achèvera qu'à la toute dernière question, consacrée au don de sagesse.
Deux grands traités, fort inégaux:
L'ESPÉRANCE : six questions 17 - 22
LA CHARITÉ : vingt-quatre questions 23 - 46
|