Precedente SommaireSuivante

sommaire Cours Anciens ] [ sommaire Bibliothèque ]

- Cours anciens -
Cours de théologie morale : l'Espérance --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op


      A - L'Espérance est une vertu

        Introduction à l'article 1

La première question à se poser à propos de l'espérance, c’est de savoir si elle est bien une vertu, si même elle est susceptible de l'être. Une vertu doit assurer indéfectiblement (à condition qu'on l'utilise, bien entendu) une œuvre parfaite. Or, d'une part, l'espoir est-il déterminé au bien moral ? Ne peut-on espérer mal à propos, c'est-à-dire un bien apparent qui est en réalité désordonné ? Et d'autre part, même s'il porte sur le vrai bien surnaturel, espérer n'est-il pas forcément un acte imparfait, puisqu'il implique l'absence de ce qu'on espère et pour autant l'incertitude de l'atteindre ?

Vous voyez l'analogie avec le problème que posait la notion même de foi : croire n’est pas de soi exclusif de l'erreur, puisqu'un témoin peut nous tromper, et, de toute façon, il est pour l'intelligence un acte essentiellement imparfait.

La solution sera du même type : ce qui fait l’éminence de l'espérance chrétienne et lui assure une perfection suffisante pour qu'elle soit une vertu, c'est sa règle, son motif formel, comme c'était aussi le cas pour une foi qui prend appui sur la Vérité Première révélante.

Mais commençons par rappeler en sa précision la notion d'espoir telle que S. Thomas l'analysait dans la Ia-IIae, q. 40.

Mouvement d'un appétit de lutte et de conquête, l'espoir a un objet complexe dont il importe d'analyser les composantes.

1. Pour commencer par la note la plus générale, l'espoir porte sur un bien : et cela le distingue de toute affection suscitée par le mal, telle que la haine, la crainte ou l'audace. Ce que l'on espère est toujours bon, ou du moins tenu pour tel, attendu comme tel.

2. Il faut en second lieu que ce bien soit encore absent, futur. Ce qu'on possède déjà on ne l'espère plus, et, si c’est vraiment un bien, on en jouit. L'espoir n'est pas une affection terminale ; il est pour le temps de l'attente et ne peut porter que sur ce qu'on n'a pas.

3. Il faut en troisième lieu que ce bien présente une certaine importance, une difficulté : c'est un bien ardu. Ce qui, quoique futur, se présente comme facile, on peut le désirer, mais on ne l'espère pas à proprement parler. Voilà deux affections que l'on confond parfois, mais qu'il nous importe beaucoup de bien distinguer : l'espoir n'est pas le simple désir. Il l'inclut et le suppose mais il ajoute ce caractère, qui fait une différence formelle ; il est un élan vers un bien ou une réalisation difficile.

Le désir est une affection beaucoup large et plus commune. Il porte sur tout bien absent qui a éveillé notre amour : que ce bien soit tenu pour facile (et on en a alors un désir ferme) ou que, l'ayant reconnu difficile, on fasse abstraction de cette difficulté pour se contenter de le convoiter (ce désir reste alors de l'ordre de la velléité) ; on ne désire fermement un bien difficile qu'en se portant à l'espoir. Celui-ci est une affection courageuse et décidée. La difficulté ne l'effraie pas, elle l'excite, il ne se la dissimule pas, il la considère bien en face. Il sait que le bien auquel il tend ne pourra être atteint que par la victoire. Le désir peut être bas et vulgaire, il est compatible avec la lâcheté ; dans l'espoir au contraire il y a toujours de la grandeur. Même s'il lui arrive de porter sur des objets qui effectivement dégradent l'homme, à le considérer en lui-même il a toujours de la noblesse. — Cette distinction sera très importante ; elle va d'ailleurs être manifestée mieux encore par la quatrième note qui donne à l'objet de l'espoir son ultime formalité.

4. Bien futur et ardu, l'objet de l'espoir doit enfin être considéré comme possible. Ce qui apparaît impossible, on peut continuer à l'aimer, à le désirer inefficacement, on ne l'espère plus. Au contraire, très précisément, on en désespère. C'est par là que l'affection directement opposée à l'espoir se distingue de lui et s'y oppose : le désespoir aussi concerne un bien futur et ardu ; lui aussi inclut et suppose le désir, car ce qu'on n'aime ni ne désire on n'en désespère pas, on lui est indifférent. Inclus à la fois dans l'espoir et dans le désespoir, le désir est forcément distinct de l'un et de l'autre.

Et puisque nous aurons à parler aussi du désespoir comme opposé à l'espérance chrétienne, notez que ce mot ne désigne pas une simple absence d'espoir, mais un mouvement réel et positif de l'appétit, mais en sens inverse : abattement et retrait, éloignement d'un bien désormais réputé impossible.

Si cette dernière note (bien futur et ardu, mais possible) est la plus formelle et caractérise en son ultime précision l'objet de l’espoir, c'est qu'elle découle immédiatement de son motif : ce à raison de quoi on espère, c'est précisément ce qui nous rend possible le bien difficile. Et cela peut être soit notre propre force, l'estimation de nos ressources, soit le secours d'autrui. Aristote disait déjà, et S. Thomas le répète volontiers : ce qu'on peut avec le secours de ses amis, on le peut en quelque sorte par soi-même, car on ne fait qu'un avec ceux qu'on aime. Et cela va manifester le rapport de l'espoir avec les diverses formes de l'amour : à considérer l'objet espéré (ce qu'on espère), l'amour précède l'espoir et le fait naître, mais c'est encore un amour de convoitise ; à considérer le motif d'espérer (celui de qui on espère, si c'est un autre que soi), l'espoir conduit à l'amour d'amitié, s'il n'existait pas déjà, et ils s'accroissent ensuite mutuellement,

        Article 1 — L'espérance est-elle une vertu ?

Annotation

- A -

A le considérer en lui-même et en sa généralité, espérance n’est pas un nom de vertu : on peut espérer déraisonnablement, en se faisant illusion sur les forces ou les secours dont on dispose, on peut espérer de faux biens. Il y a beaucoup de faux espoirs. Mais il y a une certaine espérance, « celle dont nous parlons », dit S. Thomas, et qui est l'espérance chrétienne, dont on peut affirmer qu'elle est une vertu et une vertu très haute parce qu'elle prend appui sur un motif infrangible et atteint une règle qui ne peut être que bonne, étant la Bonté en soi, Dieu lui-même nous secourant. Et sans doute, ce que nous espérons de Dieu, nous ne le possédons pas encore ; c'est assurément en soi une imperfection, mais c'est l'imperfection caractéristique de notre état présent, l'imperfection de l'état de voie. Cette imperfection-là affecte celui qui espère ; mais étant donné qu'il en est affecté et tant qu'il l'est, l'espérance surnaturelle est pour lui une attitude parfaite, pour cet état-là (ad 3m). Tel est l'enseignement essentiel de l'article : cette espérance-là est bien une attitude vertueuse.

- B -

1. Il convient sans doute de considérer de plus près son analogie avec la foi sur ce point précis. Leur situation est semblable, mais non tout à fait identique.

Croire, disions-nous, est pour l'intelligence un acte imparfait. C'est encore plus vrai que pour espérer, car, au plan naturel, croire ne définira jamais une vertu intellectuelle. Ce pourra être un acte bon ; il devra être intégré à une vertu morale, car il y a une morale de l'intelligence et de ses activités ; c'est même à une vertu à la fois intellectuelle et morale qu'il sera intégré, la prudence, dont la docilité intellectuelle fait partie. Mais la prudence est une vertu de l'intelligence pratique ; elle assure la rectitude morale de croire et demande qu'il ne soit posé qu’avec toutes les garanties normales de vérité ; mais elle n'en change pas la nature et ne peut faire qu'il nous établisse indéfectiblement dans la vérité spéculative.

Au contraire, espérer, acte d'appétit, n'appelle au plan naturel qu'une régulation morale pour être pleinement vertueuse. Il y a déjà une vertu morale de l'espérance, et c'est la magnanimité, dont l'analogie, à son tour, sera instructive pour l'espérance théologale, comme attitude générale devant la vie. Mais précisément, même par rapport à cette vertu morale, l'espérance théologale a une perfection éminente qui lui vient de son motif : elle n'en tire pas seulement d'être conforme à la droite raison, ce qui est compatible avec une erreur spéculative et l'incertitude du succès effectif, elle en tire une assurance objective fondée sur l’infaillibilité de la foi et une certitude caractéristique sur laquelle nous aurons à nous expliquer, car S. Thomas attend pour cela d'étudier le sujet de l'espérance, où le problème sera mieux posé. Disons seulement déjà que si l'espérance humaine, même vertueuse, peut « tromper » parce qu'après tout ses motifs, ses appuis, quoique raisonnablement appréciés, peuvent toujours imprevisiblement défaillir, l'espérance théologale à la considérer en elle même ne peut pas tromper : son appui est indéfectible. « Spes autem non confundit ». La seule incertitude viendra du sujet, et elle est extrinsèque à l'espérance.

2. L'analogie avec la foi se continue sur un autre point, que S. Thomas ne traite pas ici et auquel il fera seulement allusion, parce que le problème est le même et qu'il est déjà réglé, dépendant exactement des mêmes principes. Nous parlons de l'espérance formée et nous montrons ce qui, dans son essence propre, dans son espèce, lui permet d'être une vertu proprement dite, supposant tout ce qui est requis par ailleurs pour qu'elle ait l'état de vertu et en mérite pleinement le nom. L'espérance, comme la foi, peut être séparée de la charité et il lui manque alors, pour être vertu, de rectifier entièrement la personne, d'impliquer une adhésion efficace à la fin dernière comme telle.

3. Vous voyez aussi la parenté affective avec la volonté de croire. Celle-ci implique un mouvement surnaturel de confiance à Dieu qui parle : credere Deo, faire crédit à Dieu. Du coté de son motif, l'espérance est également un mouvement de confiance à Dieu, non plus comme au Témoin auquel on fait crédit de la vérité qu'il affirme, mais comme à la Personne secourable dont l'appui ne peut nous manquer. Ainsi se développe concrètement à cette étape la « dialectique affective » de notre vie théologale dont nous verrons peu à peu la richesse et la continuité.


© Copyrights DOMUNI 1999 - tous droits réservés
www.domuni.org

Precedente SommairehautSuivante