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Cours de théologie morale : l'Espérance --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op


      I - Le premier amour surnaturel

1. Tout commence à la première illumination surnaturelle qui doit accompagner au-dedans la prédication de la foi pour que le cœur s'ouvre à elle ; nous savons que tout ce qui resterait d'ordre naturel, fût-ce l'évidence la plus claire de la crédibilité rationnelle, est radicalement improportionné à l'assentiment théologal ; il y faut « l'illumination du Saint-Esprit » (II° Concile d'Orange).

Supposons qu'au lieu de se rejeter dans l'aversion et la « crainte mondaine », la volonté mue par la grâce se prête à l'attrait du bien qui lui est proposé : elle éprouve ce premier désir surnaturel qui va devenir la volonté de croire, ce que nous appelions le pius credulitatis affectus, disposition habituelle infusée avec la foi et qui en est inséparable. Nous avons expliqué, à la question 4, le rôle de cette affection par rapport à la foi ; il nous reste à montrer que ce rôle n'est pas moins grand par rapport à tout le développement affectif de la vie théologale.

2. Ce « désir du bien promis » émane immédiatement d'un amour. Quel amour ? Pas seulement l'amour naturel de soi-même, qui est certainement intéressé par cette annonce, mais ne saurait atteindre formellement l'objet divin surnaturel ; c'est un amour lui-même surnaturel dont le premier effet caractéristique par rapport au bien annoncé mais encore absent est le désir. Amour et désir sont des actes différents, mais ils ne demandent pas des habitus distincts, parce qu'ils sont dans la même ligne et que l'objet de l'amour est plus large que celui du désir. Tout amour, et donc tout habitus d'amour, produit un désir, si l'objet est en situation d'être désiré, i.e. s'il est encore absent. Le pius credulitatis affectus est essentiellement et d'abord un habitus d'amour surnaturel. Comment caractériser cet amour ?

3. C'est un amour surnaturel de Dieu, mais du type de l'amour de convoitise. Le bien surnaturel offert, on le veut à soi, comme devant faire notre béatitude. Cet amour est en lui-même imparfait, nous dit l'article 8, parce que la Bonté incréée, surnaturellement offerte sollicite de nous des affections plus hautes, mais c'est déjà un amour droit Il n'inclut nullement le désordre de référer Dieu à nous comme à une fin plus aimée : s'il l'incluait, bien loin d'être un amour surnaturel, il ne serait même pas licite, il serait péché mortel, plaçant en nous notre fin dernière. Non : nous y aimons déjà Dieu comme on aime un Bien transcendant, supérieur à nous, c'est-à-dire, dans l'ordre de la finalité, plus aimé que nous-mêmes.

Comme je l'expliquais à l'article 3, puis à l'article 5, par cet amour, je veux Dieu à moi (finis cui), mais non pour moi (finis cujus gratia), ce que je veux pour moi, c'est cet effet de Dieu qui sera ma béatitude créée ; mais tout cela, par dessus tout, je le veux pour lui, véritable et seule fin dernière (cujus gratia).

Comprenez bien dès maintenant que cette affection, « imparfaite » par rapport à d'autres qui sont plus hautes et plus dignes de Dieu, est déjà tout à fait nécessaire et obligatoire et elle n'aura pas à disparaître. Ce n'est pas ce premier amour « imparfait » qui va devenir parfait en se dépouillant des « impuretés » de la convoitise, comme, en grandissant, l'homme perd les imperfections de l'enfance. C'est un autre amour qui viendra, un amour d'une plus haute essence, mais qui, bien loin d'effacer celui-là, le prendra en mains, l'élèvera comme il élève toutes les vertus et dispositions, surnaturelles et naturelles, mais en lui laissant son espèce qui, encore une fois, n'inclut aucun désordre et qui est, au contraire, parfaitement dans l'ordre, un ordre qu'il y aurait péché à refuser. Ne pas vouloir son épanouissement en Dieu, c'est refuser la condition de créature.

Voilà déjà une manière surnaturelle d'aimer Dieu.

4. Et c'est en même temps une première manière surnaturelle de s'aimer soi-même. Ce qui spécifie cet amour, c'est son objet divin, surnaturel ; mais nous en faisons partie, nous y sommes inclus comme « finis cui ». Nous voulons Dieu à nous.

L'amour naturel de soi est une affection foncière et qui, elle non plus, n'est pas désordonnée : il est inséparable de notre nature, comme de toute nature, de notre nature telle que Dieu l'a réalisée dans l'existence. Il est dit dans l’Écriture qu'au principe, Dieu a fait l'homme droit. Le péché, fût-il originel, souille et détourne la nature de sa vraie fin, mais il ne la détruit pas et ne la pervertit pas dans son essence. Le vocabulaire ascétique, dont la perspective est tout à fait normale d'un point de vue pratique, a introduit beaucoup d'équivoques sur ce point, — parce qu'il est connaturel à l'homme, quelle que soit la discipline qu'il cultive, de philosopher, de s'élever à l'universel et par conséquent de s'exprimer en termes absolus. En catégories ascétiques, l'amour de soi est devenu l'amour-propre et il a été l'objet des vitupérations — très légitimes — que vous savez ; et on a fait ressortir avec raison que l'amour de Dieu ne peut s'instaurer ou du moins régner pleinement que sur la ruine de « l'amour-propre ». Mais l'amour-propre, c'est l'amour naturel de soi, plus les infirmités et les inclinations qui viennent du péché et tendent à lui : c'est la fameuse « natura curva », dont parlait p. ex. S. Bernard, la nature repliée sur soi et qui se fait centre, que nous a laissée le péché originel.

Mais il n'y aurait pas de courbure s'il n'y avait pas de nature, il n'y aurait pas de privation et de mal s'il n'y avait pas du bien positif. La nature garde sous le péché sa bonté naturelle et donc un amour naturel de soi qui est bon. Cet amour naturel n'implique nullement qu'on se prenne pour centre et fin dernière ; au contraire il va à aimer la nature selon ce qu'elle est, une créature qui ne peut trouver son bien total que hors d'elle, au-dessus d'elle. Et déjà au plan naturel, l'amour qu'on a pour soi s'ouvre, dans sa quête d'un épanouissement, d'une complétude, à un désir naturel de Dieu, à un désir naturel de voir Dieu.

Ce n'est pas ici le lieu d'analyser ce désir, nous l'avons fait longuement au traité de la béatitude. Je le mentionne seulement ici pour montrer que l'amour surnaturel de soi et de Dieu, bien loin de contrarier et de détruire la nature, y trouve des amorces ; il ne « prolonge » pas à proprement parler leur inclination dans leur sens propre, mais il la reprend à un nouveau plan, lui ouvrant des perspectives inespérées. L'homme s'aimait déjà légitimement lui-même au plan de la nature ; l’amour surnaturel de convoitise dont nous parlons lui apporte la première manière surnaturelle de s'aimer : vouloir à soi le bien divin surnaturel.

Il y aura d'ailleurs une autre manière surnaturelle de s'aimer soi-même et il y a aussi, dans la nature, d'autres ressources au point de vue de l'amour de Dieu. Nous en parlerons tout à l’heure.

5. Mais il y a plus, dans ce premier amour. L'annonce évangélique nous promet une béatitude future, qui ne peut encore susciter que le désir ; mais elle apporte un premier et immense bienfait immédiat : la Vérité divine déjà possédée par la foi, première anticipation du Bien promis. Aussi S. Thomas disait-il, à l'article 6, que par la foi nous nous attachons à Dieu comme au principe de ce bienfait : connaître la vérité. C'est dire que le premier amour surnaturel, déjà caractérisé par le désir, se nuance de confiance et de gratitude. C'est déjà bien Dieu comme Personne qui est aimé ainsi, mais Dieu au titre où il donne, où il parfait, où il nous comble. C'est encore l'aimer droitement et c'est aussi déjà un appel à une autre qualité d'amour où Dieu sera considéré non plus précisément comme nous comblant, mais en lui-même, pour sa seule Bonté, et très précisément comme un Ami.

Vous voyez tout ce qu'il y a dans ce premier amour surnaturel que nous avions surtout étudié comme « volonté de croire ». Comme tel, il appartient essentiellement à la foi et ne constitue pas une autre vertu. Il est avec elle et en elle ce premier engagement fondamental, dont l'article 7 fait ressortir la priorité « in via generationis » ; ce qu’exprimera le Concile de Trente en disant que la foi est « initium, radix et fundamentum totius nostrae justificationis ».


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