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Cours de théologie morale : l'Espérance --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op


    C - Sa certitude

Quelle certitude l'espérance chrétienne donne-t-elle au sujet en qui elle réside ? Elle n'est possible, disions-nous, que chez ceux qui sont encore « in via ». Or cette « voie », nous venons de le rappeler, a deux issues possibles : le salut ou la damnation. Notre espérance est-elle donc incertaine ? N'est-elle pas capable de nous assurer ?

Introduction

Précisons d'abord les données mêmes du problème.

1. C'est une doctrine constante, déjà bien établie au temps de S. Thomas, mais affirmée plus tard solennellement au Concile de Trente contre les Protestants, que nul, en cette vie, hors le cas d'une révélation personnelle tout à fait spéciale, ne peut savoir d'une certitude absolue et divinement garantie, s'il est en état de grâce, s'il est du nombre des prédestinés. Cet objet particulier ne tombe pas sous la foi, comme le prétendait la doctrine de la foi-confiance des Réformés. Par conséquent, au point de vue de la foi et des certitudes intellectuelles, l'issue surnaturelle de notre vie nous reste incertaine jusqu'à la mort. « Qui stat, caveat ne cadat ».

2. Et cependant, c'est aussi un enseignement commun que l'espérance chrétienne, comme dit S. Paul, « ne trompe pas » : « Spes autem non confundit » (Rm 5, 5). Ici aussi la doctrine était bien nette au temps de S. Thomas, et le Concile de Trente ne fera que la consacrer, en parlant de la « spes firmissima » que nous devons garder (D. 806).

3. C'est la nécessité de concilier ces deux points de doctrine qui a imposé aux théologiens l'élaboration de la notion de la certitude de l'espérance.

Ça n'a pas été sans hésitations ni tâtonnements. Vous pourrez voir un historique de cette recherche chez les prédécesseurs immédiats de S. Thomas dans un article du P. Gillon : « Certitude de notre espérance », (Rev. thom., avr. 1939) et dans des articles du P. Ramirez de la Ciencia Tomista de 1938.

Selon une théorie qui a précédé S. Thomas, et qui se retrouve sous une forme ou une autre, chez certains thomistes et bien des théologiens contemporains (p. ex. Merkelbach), l'espérance aurait :

a) radicalement la certitude des vérités universelles qui la fondent, certitude spéculative de foi ;

b) proprement et en elle-même, une certitude conditionnelle : j'espère être sauvé, si je suis fidèle.

Que répond S. Thomas ?

        Article 4 — Chez ceux qui sont « in via », l'espérance a-t-elle quelque certitude ?

Annotation

1. S. Thomas distingue deux grandes sortes de certitude : l'une est propre à la connaissance et désigne l'état d'un esprit fixé indéfectiblement dans le vrai ;

l'autre est une participation de cette certitude dans les puissances non-connaissantes, dont la connaissance dirige les opérations vers leur fin.

Et on peut ici encore distinguer : au terme, une certitude d'événement, de réalisation ; jusqu'à lui, une certitude de tendance et d'orientation.

Par exemple, il est spéculativement certain par la foi, il est indéfectiblement vrai que le salut est offert à tous, et que la Toute-Puissance divine est une cause éminemment suffisante pour le faire atteindre. Cette certitude universelle devient chez le bienheureux et pour lui, une certitude de réalisation, d'événement. Mais pendant qu'il était en tendance, quelle était la certitude de son espérance ?

2. La pensée de S. Thomas ne fait pas de doute : c'est une certitude de tendance, d'orientation. C'est là une réalisation originale de la certitude, participée de la certitude intellectuelle et dépendante d'elle, mais caractérisant les puissances d'affection et d'exécution. C'est l'infaillibilité de son ordination.

C'est en ce sens qu'on dit que la nature agit avec certitude : « natura operatur certe », par opposition aux causes intrinsèquement contingentes et au hasard. Et cette certitude de tendance, qui est en elle sa « determinatio ad unum », vient à la nature de l'ordination du Créateur.

Chez les êtres raisonnables et libres, cette certitude se retrouvera au plan de la vertu. La vertu, comme la nature, est une détermination, à un certain ordre d'activités, dont elle intériorise et affermit le principe ; en s'affermissant, elle rend de plus en plus certaine l'action bonne. Plus la vertu de force est enracinée chez quelqu'un et plus on a de certitude qu'il ne sera pas lâche. Ce n'est pas là en lui, à proprement parler, une certitude pensée, intellectuelle, c'est d'abord une certitude vécue, portée dans sa vertu même, mais participée d'une direction intellectuelle, elle-même assurée.

3. Et ce qui est vrai de toutes les vertus l'est à un titre particulier de l'espérance : elle a une certitude éminente, à raison de son motif propre. D'abord, de ce motif, nous avons dans l'intelligence une certitude de foi ; la magnanimité aussi porte l'affection d'espoir au plan de la vertu, de la vertu humaine, et elle aussi a sa certitude de tendance et d'ordination, qui lui vient de la juste appréciation prudentielle, des forces dont on dispose, et de la véritable grandeur de l'objet ; mais cette valeur de nos propres forces, ce n'est pas une connaissance de l'ordre de la foi qui la garantit : la certitude intellectuelle qui préside à la magnanimité est bien moins haute, moins indéfectible que celle de la foi ; par suite sa propre certitude participée de cette certitude intellectuelle sera elle aussi beaucoup moins grande que celle de l'espérance théologale qui s'appuie sur un motif dont la suffisance est indéfectiblement garantie et indubitable.

Et ceci nous fait percevoir plus profondément la raison de la très particulière certitude de l'espérance chrétienne : son motif propre est uniquement et proprement divin, elle ne s'appuie que sur l'incréé. Dans les opérations de la nature, et dans celles de la vertu, il peut y avoir des ratés et un certain jeu d'indétermination, donc d'incertitude, parce que la tendance repose sur le sujet même, sur ce qu'il est, et que toute créature est, si on peut dire, « friable », défectible, surtout dans une nature qui comporte la matière. Ce sera certain pour presque toujours, ut in pluribus ; mais des obstacles et des défauts dans les principes d'action, toutes ces morsures sur l'intégrité que sont le mal, la privation, peuvent faire ici ou là un échec. Pour l'espérance chrétienne le cas est différent. Il est vrai que là aussi un échec pourra survenir du fait du sujet humain, toujours défectible ; aussi n'attribuons-nous pas à l'espérance une certitude de réalisation, d'événement ; mais ce qui est particulier c'est que précisément le sujet humain, de qui seul peut venir l'échec, n'entre absolument pas dans le motif propre de l’espérance. Ce n'est pas sur soi qu'on compte pour obtenir la béatitude ; c'est uniquement sur Dieu et cela ne peut pas tromper. Toute éventualité d'échec ne peut affecter l'espérance que du dehors ; en elle-même, elle n'en contient pas ; elle est parfaitement assurée.

4. Ce n'est donc pas seulement au titre de la certitude de foi qui est à sa racine comme certitude intellectuelle spéculative que l'espérance est absolument certaine : c'est bien en elle-même, comme tendance, en cette certitude participée qui la caractérise en propre et qui se tire de son motif. C'est dans l'espérance même qu'elle se trouve :

    « … et ideo certitude spei et aliarum virtutum non est referenda ad cognitionem objecti vel principiorum propriorum, sed ad infallibilem inclinationem in actu » (de Spe, l, ad. 10).

La « certitude conditionnelle » c'est encore une certitude pensée, une certitude de connaissance. Fondée sur la Toute-Puissance divine, l'espérance tend inconditionnellement au salut. Il est vrai que nous pouvons manquer à cette espérance et la rendre vaine en nous. Mais elle est une tendance de soi assurée. La certitude qu'elle participe de la foi, est, parmi toutes les certitudes affectives participées, particulièrement haute et sûre, « firmissima », dit le Concile de Trente. Ce qui reste « conditionnel », c'est la certitude intellectuelle de notre salut ; mais ce n'est pas elle qui est à la source de l'espérance et elle ne caractérise pas sa tendance, sa sécurité.


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