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- Cours anciens -
Cours de théologie morale : l'Espérance --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op


      A) La crainte en général

En étudiant les passions de l'irascible, dans la Ia IIae, S. Thomas lui consacre tout un petit traité de quatre questions 41-44, qui suit immédiatement celui de la passion d'espoir. Il s'y montre fort attentif aux caractères passionnels de la crainte et à ses effets physiologiques : c'est, après la tristesse, l'affection sensible qui est le plus « passion » au sens scolastique ; et cela sera important pour l'étude de la vertu de force. Ici, nous sommes au plan de la volonté par conséquent d'affections essentiellement spirituelles, qui sont très facilement accompagnées des passions correspondantes dans l'appétit sensible, mais ne se confondent pas plus avec lui que l'idée avec le fantasme. Ce qui nous intéresse donc avant tout dans l'analyse de S. Thomas, c'est ce qu'elle contient d'analogiquement valable pour tout ce qui est réaction affective de crainte, à n'importe quel niveau d'appétit élicite.

1. La crainte est de l'ordre de l'irascible. Elle implique donc dès l'abord que son objet se présente comme ayant une certaine grandeur, quelque chose de difficilement surmontable. Cela est évidemment relatif à celui qui craint : il y en a qui ont peur de tout, même des plus petites choses ; mais c'est que pour eux ces petites choses sont déjà une affaire dont ils redoutent de ne pas sortir ou du moins de ne pas sortir sans dommage. Il reste que l'objet apparaît grave, dangereux, pouvant entraîner des conséquences affligeantes.

2. L'objet de la crainte est donc « ardu » : mais, à la différence de celui de l'espoir, ce n'est pas un bien, c'est un mal, ou du moins il est considéré comme tel et appréhendé par le côté où nous risquons d'avoir à en souffrir. Pourtant ce mal est encore absent ; il est menaçant, mais futur. S'il était présent, on ne le craindrait plus, on en souffrirait, ce serait l'abattement de la tristesse, ou la révolte de la colère, encore que les craintifs ne soient généralement pas hommes à grandes colères viriles. Mal, ardu, futur : l'objet de la crainte aura une ultime note tout à fait déterminante : il apparaît comme dépassant notre capacité normale de résistance, nos possibilités de triomphe. C'est à raison de ce dernier caractère que la crainte est un mouvement de retrait, de repliement et de fuite. Il ne suffit pas pour cela que son objet soit grand et difficile : pour qui a du cœur, ce pourrait être une raison de faire front. Un mal ardu, futur, c’est aussi l'objet de la passion inverse de la crainte : l'audace ; leur différence, et par conséquent la note objective qui les spécifie ultimement, est en ceci : à la crainte ce mal apparaît insurmontable, on est vaincu d'avance ; à l'audace il apparaît surmontable ou en tout cas on estime que ce qu'il peut nous faire est moins grave, moins mal, que de s'abandonner et de lui céder.

C'est encore là, vous le comprenez, une analyse toute psychologique et sans appréciation morale : assurément le portrait de l'audacieux est toujours plus flatteur que celui du craintif mais il y a une impavidité qui naît de l'ignorance ou de la sottise et qui est vicieuse. Au plan de la vertu, l'audacieux, le « fort »,se porte en avant malgré la crainte ; il veut assurément la victoire, mais il ne se fait pas illusion et, plus encore qu'à la victoire, il tient à la noblesse, à la rectitude.

Comme espoir et désespoir sont les deux mouvements inverses par rapport à un bien, ardu, futur, parce qu'il apparaît à l'un comme possible, à l'autre comme désormais impossible, de même crainte et audace sont les deux mouvements inverses par rapport à un mal, ardu, futur : mais ce mal apparaît à la crainte comme insurmontable, à l'audace il apparaît surmontable, soit parce qu'on se croit assez fort pour en triompher, soit au moins parce qu'on s'estime plus grand que lui et qu'on défend des valeurs que même une destruction matérielle n'atteindra pas.

3. Ce qu'on craint ne peut donc être qu'un mal ou du moins il est appréhendé comme tel, par le côté où il peut être tel ; or le mal comme tel ne spécifie pas. Pour spécifier la crainte, il y aura en définitive aussi un bien : au moins le bien dont ce mal est la privation, mais aussi en outre, quand cela se présente, la personne qui cause et inflige ce mal. Et par là, pour la crainte, comme toujours pour l'amour et pour l'espoir, s'introduit souvent un dédoublement dans l'objet qui la termine : d'une part le mal qu'on redoute, d'autre part la personne de qui on le redoute.

4. On est fondé à distinguer diverses sortes de crainte, dont chacune se nuance à l'infini. S. Thomas se contente de l’énumération donnée par S. Jean Damascène : Certaines craintes portent sur notre propre activité : la crainte de la fatigue s'appelle la paresse ; la crainte du blâme pour un acte à faire s'appelle honte, pour un acte fait, confusion.

Les autres craintes portent sur un objet extérieur dont la menace nous dépasse, soit par sa grandeur (une certaine « admiratio »), soit par son caractère insolite (c'est la stupeur), soit par son imprévu (c'est l'effroi).

Ce rappel de quelques notions essentielles nous permet d'aborder l'étude de la crainte de Dieu.


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