Precedente SommaireSuivante

sommaire Cours Anciens ] [ sommaire Bibliothèque ]

- Cours anciens -
Cours de théologie morale : l'Espérance --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op


      3 - La crainte servile

Introduction

Le petit groupe d'articles consacré à la crainte servile est fort important pour une psychologie surnaturelle et par suite pour la théologie spirituelle. Il faut bien des nuances et même un peu de subtilité pour montrer ce que cette forme de crainte a de bon, ce qu'elle peut facilement avoir de désordonné, ce qu'elle a toujours d'imparfait.

Pour en élaborer exactement la notion, nous aurons à la comparer à la crainte filiale ; celle-ci ne sera complètement analysée que plus loin ; mais il nous suffit ici de la notion donnée à l'article 2.

Par la crainte servile je redoute la peine comme mon mal ; par la crainte filiale je redoute le péché comme « mal de Dieu », comme séparant de Dieu. Comprenez bien cependant : la crainte filiale ne redoute pas précisément l'éventualité du péché ; à proprement parler, on ne craint pas ce dont on est maître et le péché ne peut venir que de nous. Mais on a péché, on se sait fragile et ce qu’on craint, c’est très précisément la séparation de Dieu et on le craint principalement à raison de Dieu, à raison de l'injure que c’est pour lui ; bien sûr, être séparé de Dieu, c'est une peine, et la plus grande ; et en ce sens la crainte filiale redoute aussi une peine, mais non pas comme le mal de soi-même ; elle passe à travers Dieu, si on peut dire, et c'est pourquoi elle suppose la charité. Elle considère si bien les choses du côté de Dieu que, nous le verrons, elle s’ouvrira à une autre nuance où son objet est sauvegardé sans qu'il y ait eu ou qu’il puisse y avoir péché (aussi est-elle dans le Christ et chez les bienheureux). Mais cela, il suffit de l'annoncer pour que vous ne bloquiez pas entièrement crainte filiale et idée de péché. Il reste que chez nous, sur terre, c'est d'abord et surtout à cause du péché comme séparant de Dieu que nous éprouvons la crainte filiale. Et cette crainte, vous le voyez, est liée à l'amour de Dieu en lui-même.

La crainte servile au contraire redoute essentiellement la peine, et la peine par le côté où elle est mon mal. Cette crainte est inspirée par l'amour de soi-même. Vous devinez que, comme l'espérance qui tend vers la « récompense », la crainte qui redoute le châtiment s'est trouvée mêlée aux querelles du Quiétisme, et encore plus malmenée. Elle apparaît moins purifiable de l'amour de soi et incompatible avec le « pur amour ». D'ailleurs, n'est-il pas dit que la charité évacue la crainte ? « foras mittit timorem »… Est-elle seulement bonne et légitime ?

Vous comprenez ainsi la suite de nos 3 articles :

- la crainte servile est-elle bonne ? — a. 4

- Est-elle substantiellement différente de la crainte filiale ? — a. 5

- Demeure-t-elle avec la charité ? — a. 6

        Article 4 — La crainte servile est-elle bonne ?

Annotation

Nous distinguons donc :

      a) la crainte de la peine ;

      b) la « servilité ».

En quoi consiste très précisément la servilité ? En ce que la peine, en tant qu'elle est mon mal, soit redoutée comme le mal principal, ce qui revient à se faire soi-même le bien auquel on tient le plus, à se faire fin dans ses rapports avec Dieu, fin cujus gratia Mais la crainte de la peine comme mon mal peut ne pas impliquer ce désordre : on peut vouloir éviter la peine sans se préférer à Dieu. Il faut pour cela que l'amour de soi dont procède cette crainte soit lui-même un amour bien ordonné : amour de soi comme fin cui, mais subordonné à Dieu fin cujus gratia. La même distinction vaut partout.

Mais ainsi dégagée de la servilité qui la rend mauvaise, la crainte de la peine ne va-t-elle pas s'identifier avec la crainte filiale, celle-ci apportant simplement le mode opposé à la servilité ?

        Article 5 — La crainte servile s'identifie-t-elle substantiellement à la crainte filiale ?

Annotation

La crainte filiale n'est pas la crainte servile dépouillée de la servilité ; c'est une tout autre crainte, parce qu'elle a un autre objet. Pas plus que l'amour surnaturel de convoitise ne devient charité du fait qu'il est bien ordonné (vouloir Dieu à soi non soi), pas plus la crainte servile ne devient crainte filiale du fait qu'elle ne redoute plus la peine comme le mal principal. Elle continue à redouter la peine comme notre mal, comme contraire à notre bien personnel mais elle ne fait plus de ce bien un absolu, elle le sait subordonné à Dieu. La crainte filiale au contraire redoute ce qui est mal par rapport à Dieu sans doute ce mal ne peut-il affecter Dieu en lui-même, c'est nous qui en souffrirons, mais on le craint par le côté où il s'oppose à Dieu (comme il sera plus amplement expliqué à propos du don de crainte).

        Article 6 — La crainte servile demeure-t-elle avec la charité ?

Annotation

La crainte servile consiste à redouter la peine comme notre mal, c'est-à-dire comme opposée à notre bien propre. Elle répond à un amour de notre propre bien, à l'amour de soi. Nous savons que cet amour de soi peut être bien ordonné, engagé dans un droit amour surnaturel de convoitise de Dieu

Elle est donc compatible avec la charité au même titre que cet amour de soi et que l'amour surnaturel de convoitise de Dieu. De cet amour, nous avons déjà dit qu'il n'aura nullement à disparaître devant la charité. De la crainte servile il faut cependant parler autrement. Elle sera progressivement évacuée, mais pour des raisons qui lui sont bien spéciales : non parce qu'elle est imparfaite, mais parce que la croissance de l'amour de charité lui enlève peu à peu son objet : le mal de peine apparaîtra à la fois de moins en moins menaçant et de moins en moins grand comparativement au mal du péché.


© Copyrights DOMUNI 1999 - tous droits réservés
www.domuni.org

Precedente SommairehautSuivante