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Cours de théologie morale : l'Espérance --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op


      4 - Crainte initiale

Introduction

L'article 2 nous a simplement appris que, placée entre la crainte servile, qui redoute la peine, et la crainte filiale, qui redoute le péché, la crainte initiale a quelque chose de l'une et de l'autre : elle craint encore la peine, mais elle craint aussi et davantage le péché

Mais qu'est-ce à dire ? Ce n'a jamais fait un objet formel pour un habitus que d'unir purement et simplement les objets de deux autres habitus. L'idée de crainte initiale est une notion très intéressante parce qu'elle amorce un type de conceptualisation qui n'est pas celui de notre morale spéculative, celui que garde très habituellement la Somme ; c'est un bon exemple de ce que peuvent être les notions qu'utiliserait une théologie spirituelle qui se développerait au plan pratico-pratique.

Crainte initiale ne désigne pas une essence, mais un complexe, un complexe caractéristique d'une certaine période de la vie spirituelle, d'un certain âge : âge des commençants. Essentiellement, elle n'est pas autre chose que la crainte filiale elle-même ; non pas cette crainte définie uniquement par son objet et ses principes essentiels, mais définie aussi à raison d'un certain état qui est celui de ses commencements

L'expression « crainte initiale » a d'ailleurs une autre résonance, c'est un écho de l'assertion biblique : « Initium sapientiae timer Domini ». Quelle crainte méritera d'être appelée un « début de sagesse » ? La crainte servile prépare bien le terrain, mais reste en dehors de la sagesse. Celle-ci ne saurait vraiment commencer qu'avec la crainte filiale.

D’où nos deux articles :

a) la crainte est-elle le commencement de la sagesse ? — a. 7

b) la crainte initiale est-elle substantiellement différente de la crainte filiale ? — a. 8

        Article 8 — La crainte initiale est-elle substantiellement différente de la crainte filiale ?

Annotation

1. Nous trouverons au traité de la charité, un article complémentaire de celui-ci et qui l'éclairera, celui où S. Thomas distinguera les divers âges de la charité : commençants, progressants et parfaits. La distinction entre l'essence d'une chose et son état est commune et elle se rattache, selon les cas, à divers principes. Nous avons souvent distingué, et cette année même à propos de la foi, l’essence d'une vertu et l'état de vertu, celui-ci venant de ce que la rectification foncière de la personne est assurée par la charité. Ici, cette distinction a une autre portée, qui est exactement exprimée par le mot âge ; elle introduit l'idée non seulement d'une certaine réalisation existentielle, mais très précisément d'un développement temporel, homogène quant à l'essence, mais non uniforme quant au caractère des activités déployées. C'est une notion beaucoup plus concrète, beaucoup plus proche d'une direction immédiate. Toutes les vertus gardent leur essence à n'importe quel moment, mais on ne se comporte pas de la même façon aux diverses périodes de la vie spirituelle.

2. L'ad secundum est particulièrement éclairant. Si on attribue à la crainte initiale, comme le faisait l'article 2, la crainte de la peine, ce n'est pas à raison de son essence, c'est parce que, au sens où elle caractérise un certain état, elle implique l'activité corrélative de la crainte servile (dépouillée de la servilité). Les deux sortes de crainte se mêlent et concourent à une attitude complexe de l'âme envers Dieu. La crainte filiale encore débutante, insuffisamment forte, utilise encore le motif de la crainte servile et en fait produire les actes pour assurer notre fidélité, C'est cela que la croissance de la charité va progressivement exclure : la charité parfaite n'admet pas qu'on se dirige par le motif précis d’éviter la peine en tant qu'elle est notre mal à nous.

La disposition de crainte servile disparaît-elle alors ? Non : car, tant qu’on est in via, l'acte de craindre l'enfer, même comme notre mal, peut être exercé sans être le motif déterminant de nos attitudes et de nos actes ; mais même ainsi il diminue progressivement avec la perfection croissante de la charité, nous verrons pourquoi. Remarquez bien : je dis craindre l'enfer par manière de crainte servile (sans « servilité »), c'est-à-dire comme notre mal à nous. Car il y a une crainte de l'enfer qui relève de la crainte filiale : redouter l'enfer comme séparant de Dieu et faisant échec à ses desseins, à son amour. Cette crainte-là grandit au contraire avec la charité.


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