- Cours anciens -
Cours de théologie morale : l'Espérance --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op
|
Annotation à la première partie de la question 19 C'est dans le cadre d'une énumération traditionnelle que nous avons suivi le développement de l'affection de crainte en ses diverses formes Cela nous a obligés à quelques subtilités dans l'explication et l'usage des mots : crainte servile avec servilité et crainte servile sans servilité, crainte filiale initiale et crainte filiale parfaite, etc Je pense qu'il est éclairant de reprendre rapidement ce développement pour lui-même en montrant sa correspondance avec le développement des affections théologales tel que 10 question 17 nous a permis de le tracer. I - La première présentation explicite du surnaturel à un adulte rencontre chez lui une vie affective déjà exercée, plus ou moins riche et étendue, au principe de laquelle se trouve au moins l'amour naturel de soi et de son propre bien : elle a pu et dû s'étendre à des affections bonnes et désintéressées, du type de l'amitié : parents, amis, bienfaiteurs, etc Elle a pu également se porter jusquà un certain désir de Dieu. La réaction à l'annonce évangélique dépendra beaucoup de la tonalité de cette vie affective. L'attachement à soi, aux hommes, aux biens de la terre, pourra faire naître la crainte de s'en trouver séparé, de les perdre, au moins sous la forme où on sest habitué à les aimer. C'est la CRAINTE MONDAINE ou HUMAINE, toujours mauvaise parce qu'elle détourne ou tend à détourner de Dieu Cette crainte procède d'un amour de préférence du bien créé donc en définitive de soi-même, car il n'y a que Dieu qu'on puisse vraiment aimer plus que soi. Cest donc un fruit de l'amour naturel de soi, mais de cet amour comme désordonné. Au contraire, un juste amour naturel de soi ne peut que faire prendre intérêt à lannonce d'une béatitude inespérée. Et ce que nous disons d'une première rencontre avec lévangile, parce que pour suivre l'ordre d'explicitation de nos sentiments, il est plus commode de les considérer dans leur genèse et leur éveil successif est valable pour toute la durée de la vie chrétienne. Cette mauvaise crainte peut toujours s'élever et gêner sinon détruire la vie théologale ; elle reste une tentation permanente tant que nous sommes en ce monde ; elle a souvent ses victoires, sous la forme insidieuse du « respect humain », et c'est encore elle qui se présente dans l'alternative entre le martyre et l'apostasie II - Supposons la foi acceptée. Avec elle s'est éveillé le désir de la béatitude promise, c'est-à-dire le premier amour surnaturel de Dieu, principe de la volonté de croire. Amour de convoitise bien ordonné, qui ne subordonne pas Dieu à nous, mais nous à Dieu, il ne soppose en rien au droit amour naturel de soi : il se porte au contraire à ce qui est réellement et désormais apparaît dans la foi notre plus vrai bien. Et en même temps qu'il répond à cet amour naturel et le comble, il comprend lui-même un premier amour surnaturel de soi, car aimer de convoitise, c'est saimer soi-même, au moins comme fin cui. 1. Et voici que va naître notre première crainte surnaturelle de Dieu inspirée par la foi. La prédication évangélique contient la menace de châtiments éternels, et cela ne peut pas ne pas intéresser l'amour de soi. Ce qui séveille alors, cest la crainte de ces châtiments, la crainte à la fois surnaturelle et naturelle de la peine possible. Cette crainte est réaction élémentaire trop normale, trop connaturelle, devant une telle menace, pour être mauvaise en elle-même : elle est une réaction parfaitement saine et fait partie du courant d'affections que la prédication de la foi doit éveiller. Ce ne serait pas prendre cette prédication bien au sérieux que de ne pas redouter l'éventualité des châtiments. « Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps mais ne sauraient tuer l'âme ; craignez plutôt celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l'âme et le corps » (Mt.X, 28). 2. Comment se présente cette crainte ? Par quoi faut-il la définir ? Son objet direct et immédiat, c'est la peine comme notre mal, mais par le fait même elle atteint comme la cause de cotte peine Dieu, le juste Juge qui peut l'infliger à raison de nos péchés. Tout cela est droit ; cotte crainte est substantiellement bonne, car le mal sur lequel elle porte est très réellement redoutable. Et cependant on peut mal user de cette crainte, en user dune façon qui s'oppose à la charité et par conséquent est un péché. Comment cela ? Dans la mesure où elle devient le motif dominant de notre action, elle s'oppose à la spontanéité de l'amour : l'amour et la pour ne peuvent pas dominer ensemble. Si la peur du châtiment domine, on obéit comme un esclave, non comme un fils ou un ami, c'est une attitude proprement SERVILE. L'objet de la crainte reste bon, mais il y a un désordre dans les fins. Si nous agissons, comme motif dominant, par la crainte de notre mal, précisément en tant que nôtre, c'est que notre vraie fin est aussi notre bien, précisément en tant que nôtre. Ce désordre de la crainte suppose À sa racine un désordre de lamour. Au lieu de rester ouvert sur la préférence du bien divin à raison de lui-même comme le droit amour de convoitise, cet amour se referme sur le bien propre comme principal et premier, puisque le mal principal est alors ce qui le contrarie. Voilà en quoi consiste la servilité dans le service de Dieu. C'est en définitive une opposition à l'amour de Dieu comme vraie fin 3. Or cela est parfaitement séparable d'une juste crainte du châtiment éternel. Celle-ci a bien pour objet propre et principal ce châtiment opposé à notre bien ; mais dans l'ordre des fins, elle peut laisser la primauté au Bien divin, dont ce mal n'est à craindre qu'à raison de notre péché. Elle laisse alors aussi la primauté à l'amour de Dieu comme motif et animateur de la vie chrétienne. Elle reste crainte du châtiment, mais sans servilité, à l'intérieur d'un amour qui donne à Dieu sa place de Fin dernière, même s'il n'est pas encore efficacement choisi comme tel, ce qui n'appartient qu'à la charité. Cette crainte bonne du châtiment naît alors du droit amour surnaturel de soi-même inclus dans l'amour bien ordonné de convoitise de Dieu. Malheureusement pour la clarté, on dénomme traditionnellement cette crainte à partir de ce qui peut précisément la rendre mauvaise : la servilité. On l'appelle simplement crainte servile, et vous comprenez quelles équivoques cette expression peut entretenir en particulier dans le vocabulaire ascétique 4. Cette crainte de la peine, vous le voyez, est parallèle à l'espérance, naissant du même désir de Dieu. Tout comme l'espérance se porte à la récompense, cette crainte porte sur le châtiment. Mais elle est loin davoir la même qualité que l'espérance et le même rôle dynamique dappel à la charité parce que, la récompense, c'est Dieu même, plus aimable en lui-même quen ce qu'il est notre Bien et que nous sommes portés à aimer comme l'ami sur le secours de qui nous nous appuyons. Au contraire, le châtiment comme tel, c'est toujours notre mal. La charité survenant anime l'espérance et ne fera que l'accroître, la rendre de plus en plus confiante et assurée ; elle animera aussi la crainte de la peine, car elle ne détruit directement rien de ce qui n'est pas mauvais ; elle coexistera avec elle ; mais en progressant elle la diminue et lexclut peu à peu de la motivation de nos attitudes, non parce que cette crainte serait mauvaise, mais parce que la charité en éloigne progressivement l'objet, qui est apprécié de moins en moins grave, en comparaison d'un autre mal qui inspire une tout autre crainte et de moins en moins menaçant : plus on se sent fils et ami, moins on redoute la sévérité du Maître et du Juge, alors quau contraire on n'a que plus de confiance en lui et plus de désir de l'avoir et d'être comblé par lui, par lui seul, au-delà de tout autre bien, devenu misérable en comparaison. Et ainsi, alors que le désir et l'espérance montent dans une ligne que la charité ratifie et consomme, en affermissant de plus en plus leur motif, cette crainte de la peine va se perdre devant une attitude qui ne peut plus la comporter, non parce qu'elle serait mauvaise, mais parce que la perfection nouvelle est trop distante d'elle et lui soustrait peu à peu son objet. Il ne faut pas cependant mésestimer cette affection de crainte de la peine, de crainte servile au bon sens du mot. Elle a sa place nécessaire dans le développement de la vie affective surnaturelle et, de même qu'il serait injurieux pour la bonté divine de lui refuser désir et espérance, il serait injurieux pour sa justice de lui refuser une droite crainte tant que le châtiment apparaît si bien possible qu'il est menaçant. Il y aura une autre manière de le craindre, et elle prévaudra ; mais celle-ci, à cette étape, est nécessaire. Et ce qui la met encore mieux en valeur, c'est qu'à mon sens, cette crainte de la peine, rectifiée et dépouillée de la servilité, est un des éléments caractéristiques de l« attrition », à qui elle fournit son motif le plus immédiatement senti, et, je le pense, son motif suffisant, à condition de la comprendre comme je l'ai expliquée : supposant et impliquant un droit amour surnaturel de convoitise, un droit désir surnaturel de Dieu. Vous savez qu'on a beaucoup discuté et qu'on discute encore beaucoup sur la nature de l'attrition. S. Thomas ne s'en est jamais expliqué bien clairement, c'est une doctrine qui s'est développée après lui. L'interprétation qui a prévalu chez les thomistes, depuis Billuart surtout, est que la crainte ne suffit pas à l'attrition ; il lui faut déjà un amour de bienveillance de Dieu super omnia, qui n'est cependant pas encore la charité, parce qu'il n'a pas tous les caractères de l'amitié proprement dite. Et la controverse s'est prolongée, et dure encore, entre partisans de « l'attrition de crainte » et partisans de « l'attrition d'amour ». Mais le problème est ainsi mal posé. D'abord, je vois mal ce quest cet acte d'amour de bienveillance de Dieu super omnia, (amour surnaturel, bien entendu), qui ne suffirait pas à rectifier la volonté ; mais admettons-le, comme un fruit ultime de lespérance et disposition prochaine à la charité. Il reste faux d'opposer attrition de crainte à attrition d'amour, parce que la crainte dont nous parlons inclut l'amour surnaturel de Dieu. Les partisans de l'attrition d'amour (de bienveillance) ne paraissent pas avoir compris (c'est au moins le cas du P. Le Tilly) que l'amour de convoitise bien ordonné reste convoitise, et qu'il est un véritable amour surnaturel de Dieu, un saint désir. Bien entendu, il n'est pas indispensable de passer par l'attrition; si on s'élève d'un coup à la contrition, ce n'est que mieux ; mais avoir la contrition, c'est être déjà pardonné, car il n'y a pas de contrition sans charité. Pour comprendre l'attrition, il n'y a aucun besoin d'y inclure comme une décalque de la charité. L'amour qui nourrit la crainte surnaturelle caractéristique de l'attrition, inspire en même temps l'espérance, dont c'est le mouvement de conduire, par la voie de la confiance, à l'amour d'amitié pour celui de qui on espère. Tout est prêt pour ce nouveau et incomparable fruit de grâce que sera la charité. Mais Dieu seul peut la donner, et de toute façon, il faudra bien que, passant de l'attrition à la contrition par la vertu du sacrement, à supposer qu'on n'ait pas eu déjà la contrition par la grâce de Dieu, il faudra bien passer à une nouvelle sorte d'amour, supérieure à toutes les affections qui ont précédé et irréductible à elles. III - A ce moment, dès que Dieu n'est plus seulement le Bien désiré, mais la Personne amie, (finis cui), à qui on veut le Bien comme à soi, et, dans le cas présent, plus qu'à soi, la perspective va changer. Tout ce qui suscitait nos affections, amour ou crainte, va désormais nous intéresser moins par son rapport avec notre bien à nous que par son rapport avec lami, avec le « bien de Dieu ». Avec la charité, une nouvelle crainte va naître : la crainte de ce qui apparaît un mal pour l'ami ou pour l'amitié elle-même. Le grand mal ne sera plus la peine : on continuera à la redouter, de crainte « servile », au moins dans les débuts, mais il y a autre chose que l'on craint beaucoup plus, c'est le péché. Non pas précisément le péché en tant qu'acte librement commis : plus l'horreur sen affermit en nous et moins nous redoutons d'en arriver à le commettre ; et d'ailleurs on ne craint pas à proprement parler ce dont on est maître ; mais en ce double caractère qu'il a, d'être injurieux à Dieu, (il fait échec à son amour, à sa volonté de salut), et d'être séparant d'avec lui, donc, destructeur de l'amitié. 1. Voilà une crainte vraiment nouvelle, essentiellement différente en son objet et en son mouvement affectif de la crainte du châtiment, aussi différente que le sont les amours qui inspirent l'une et l'autre : amour de convoitise et amour d'amitié. Si la crainte du châtiment est toujours, de soi, une attitude de serviteur, la peur doffenser l'ami ou de perdre son amitié est une attitude d'ami ou de fils. C'est la « crainte filiale ». Cette forme de crainte suppose la charité et en procède. Elle met, dans nos liens affectifs avec Dieu aimé et apprécié par-dessus tout, une note de révérence envers celui que nous craignons d'offenser et un attachement de soumission à celui dont nous craignons d'être séparé. La dernière partie de la question nous éclairera davantage sur cette affection et sur ses nuances. Elle posera des problèmes qu'il n'est pas nécessaire d'aborder encore. Expliquons seulement ce qui nous en a été dit jusqu'ici. 2. Quel est le rapport de la crainte filiale avec les diverses craintes de Dieu que nous avons analysées jusqu'ici ? Elle est exactement l'inverse de la crainte mondaine : celle-ci redoute que Dieu ne nous sépare du monde et des créatures que nous aimons ; la crainte filiale redoute que le monde et les créatures, et nous-même en notre faiblesse, ne nous séparent de Dieu. Entre les deux, l'incompatibilité est totale. Bien entendu, la charité reste compatible avec des tentations de crainte mondaine ou des premiers mouvements qui ne dépassent pas le véniel ; mais c'est comme avec les autres péchés. Les rapports avec la crainte dite servile sont beaucoup plus subtils. Pour celle-ci, vous vous le rappelez, il faut distinguer l'objet, qui détermine sa substance : elle est crainte de la peine en tant que cette peine est mon mal, et l'ordre ou le désordre dans les fins ultérieures (et c'est tout de suite ici la fin dernière), qui s'y ajoute. Le désordre, c'est la servilité : craindre la peine comme le mal principal, c'est équivalemment aimer mon propre bien comme le bien principal, comme la vraie fin. C'est vouloir Dieu à moi et pour moi. Cette servilité est mauvaise ; et, notez-le bien, elle est incompatible non seulement avec la charité, mais déjà avec un droit amour surnaturel de convoitise. Ce n'est pas celui-ci qui l'inspire, c'est l'amour désordonné de moi-même. L'incompatibilité n'est pourtant pas la même : il suffit d'un acte pleinement consenti de servilité pour perdre la charité et tout ce qui est lié à la charité, tant comme acte que comme habitus. Mais un acte de servilité, tout en s'opposant à ce qu'on ait en même temps un acte de droit désir surnaturel de Dieu, ne suffira pas à en perdre l'habitus, car il peut se développer à côté, comme un péché qui suppose en même temps la lumière de la foi sur l'enfer et un amour naturel de soi. Ce péché ne détruit pas cet habitus, parce que cet habitus n'inclut pas l'adhésion efficace à la fin dernière. Mais si, au lieu du désordre qu'est la servilité, la crainte de la peine est unie à une droite référence aux vraies fins, elle est alors directement inspirée par le droit amour de convoitise qui anime la foi et qui inspire aussi l'espérance, Je redoute la peine comme mon mal, comme sopposant à ce bien d'avoir Dieu à moi, mais ce n'est plus comme le mal principal en soi, parce que ce bien d'avoir Dieu à moi, je le veux alors en me subordonnant à lui ; je le veux à moi, non pour moi. La crainte de la peine est alors compatible avec la charité et par suite avec la crainte filiale qu'apporte avec soi la charité. En tant que la charité est commençante, c'est-à-dire, tant qu'elle n'a pas imprégné de son motif toutes les activités spirituelles, toutes les attitudes de lâme, cette crainte de la peine sexercera en même temps que la crainte filiale. On dira qu'au point de vue de ses attitudes de crainte de Dieu, l'âme est sous le régime de « crainte initiale », Elle exerce les deux craintes, elle ressent l'une et l'autre ; bien sur, ce n'est pas par le même habitus, comme si la crainte initiale avait un objet propre qui la distinguerait des deux autres ; mais parce que, à l'attitude complexe qui est la sienne, les deux craintes concourent. La crainte filiale se subordonne la crainte servile et l'impère, elle l'utilise encore. Pourquoi cela ne peut-il durer (ce qu'implique évidemment le mot « initial ») ? Parce que la charité, en devenant dominante, accroît proportionnellement la crainte filiale, l'affermit et lui donne de navoir plus besoin de ce concours de la crainte servile. Par là même, elle en diminue progressivement l'activité et en vient à exclure cette activité, Mais cela, encore une fois, ce n'est pas parce que la crainte servile serait mauvaise ou désordonnée, c'est parce que la charité lui enlève peu à peu son motif : on est de plus en plus assuré de ne pas en venir à mériter le châtiment et ce châtiment lui-même on le considère désormais par un tout autre côté : non plus comme mon mal, mais dans son rapport avec Dieu, à qui il « fait échec », Dès lors, la crainte servile a fait son temps, elle n'est plus en situation ; c'est un peu (analogiquement) cela même qui arrive à l'espérance à l'entrée au ciel : elle ne trouve plus d'objet, Mais ce quelle avait à faire a été déjà fait, elle a joué son rôle : préserver l'amour naissant des sollicitations du monde et du péché en faisant sentir que c'est un plus grand mal de tomber entre les mains du juste Juge pour le châtiment éternel que d'être privé de tout ce que peuvent donner le monde et le péché. Elle a joué son rôle : introduire la charité, mais, selon l'image de S. Augustin, comme l'aiguille introduit la soie sans être elle-même soie et sans rester ensuite dans la trame de létoffe précieuse. Or l'enseignement traditionnel (et c'est un donné pour le théologien) a toujours attribué à linspiration du Saint-Esprit cette affection de crainte de Dieu qui est en nous le commencement de la sagesse. Sagit-il simplement de cette inspiration générale qui fait que le Saint-Esprit est au principe de tout don surnaturel (grâce, vertu ou don) ? S'agit-il de toutes les formes de crainte surnaturelle de Dieu ? C'est ce que va examiner la seconde partie de la question, qui nous permettra en même temps, d'approfondir la nature même de la crainte filiale. |