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Cours de théologie morale : l'Espérance --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op
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Annotation La crainte, don du Saint-Esprit De même que les vertus sont en nous une construction organique, hiérarchisée, en ce sens que l'une dispose à une autre et sera utilisée, commandée par cette autre, de même les dons du Saint-Esprit, servant dans leur ensemble à cette emprise sur notre activité d'un instinct divin qui la fait supra-humaine, ont entre eux des rapports organiques : les uns supposent les autres et les utilisent. Il y en aura ainsi un premier, qui sera comme le fondement de cette uvre d'ensemble, qui consiste à nous rendre parfaitement souples et dociles à l'instinct du Saint-Esprit, au-delà et au-dessus de l'imperium rationnel : c'est l'affection de crainte surnaturellement inspirée. D'où lui vient ce rôle ? C'est qu'elle produit précisément lattitude qui écarte radicalement de nous le mouvement d« émancipation » par rapport a Dieu, l'exaltation personnelle de qui veut se prendre en mains tout seul. Cette affection nous porte à recourir au seul secours de Dieu, par une appréciation affective de notre petitesse et de notre fragilité en face de l'éminence de sa grandeur. Nous sentons là quelque chose de « séparant », c'est une appréciation de « distance », distance qui naturellement devrait aboutir à ce que nous soyons relégués à notre rang de créatures, c'est-à-dire très loin de Dieu. Plus cette appréciation est profonde et plus on éprouve que d'être élevé à Dieu, uni à lui, ne peut venir que de Dieu seul, alors quau contraire l'élévation personnelle qui viendrait de nous, l'exaltation de l'orgueil, ne peut que nous opposer à Dieu, nous séparer plus encore de lui. Or c'est précisément cette « distance » de la créature au Créateur, avec son effet normal d'éloignement, de séparation, quappréhende et redoute la crainte filiale, non tant comme notre mal que comme l'échec de l'uvre divine. Pour nous, ce qui la nourrit avant tout ici-bas, c'est la vue du péché, du désastre spirituel qu'il constitue pour les relations que Dieu a inaugurées avec sa créature raisonnable ; mais là même où il n'y a pas de péché, cette affection de crainte trouve à se nourrir dans la conscience de ce qu'est la créature. Son effet est très précisément, en nous gardant de prendre appui sur cette créature, de nous ouvrir au secours de Dieu, de lui seul, de nous soumettre et de nous prêter avec la plus parfaite docilité à ses entreprises en nous. 2. Un don du Saint-Esprit est-il nécessaire à cette affection ? Si nous ne tenions pas comme un donné traditionnel que ce don existe, nous hésiterions sans doute à faire appel à lui, car cette crainte peut apparaître comme faisant déjà partie de ce qu'est foncièrement l'attitude religieuse (et qui est beaucoup plus large que ce qu'explicite la vertu morale de religion). Elle est dans le prolongement de cette vénération que cultivent à leur manière diverses vertus, en particulier la religion et l'humilité. Car ce sont bien là les attitudes et les vertus de la créature comme telle en face de Dieu. Mais c'est tout autre chose d'apprécier cette situation de la créature à partir d'en bas, et selon que la prudence et la raison, même la raison éclairée par la foi, nous la font comprendre et de l'apprécier à partir de Dieu, non seulement connu, même révélé, mais aimé et uni à nous. Avec l'intervention de la charité, qui nous connaturalise à Dieu en sa vie intime, le place au centre de notre cur, comme inviscéré à nous, s'ouvre la possibilité d'une appréciation affective de ce que nous sommes et de ce qu'il est, qui ne prendra plus appui sur ce que nous savons et connaissons distinctement par l'intelligence claire et par nos idées, même par nos jugements de foi, mais qui sappuiera sur le goût même de Dieu surnaturellement éprouvé et vécu. Cela ne se mesurera plus au dictamen de notre prudence, soit naturelle, soit infuse, mais prendra sa mesure sur Dieu même tel qu'il est atteint par l'amour qui nous connaturalise à lui. Ainsi va prendre naissance de la charité, comme une « dérivation » d'elle, une certaine affection de crainte qui est supra-humaine en son mode et en sa mesure, qui suppose, dans l'intelligence, au-delà de la prudence infuse, le don de conseil et qui se nourrit affectivement de ce qu'apporte l'amour lui-même, rendu « utilisable » en cela même qui dépasse notre connaissance, par l'immédiat instinct du Saint-Esprit, C'est cela que nous appelons la crainte filiale et qui est un don du Saint-Esprit. Jusqu'ici nous n'avons parlé d'elle que par le dehors et comme terme de comparaison, en ce qui l'oppose aux autres affections de crainte. Nous en voyons maintenant les proportions internes, la nature propre et nous voyons à quoi s'appuie ce que nous appelions la crainte du péché comme séparant, la crainte du mal qu'est le péché non comme notre mal, mais jugé du côté de Dieu, à partir de Dieu. Les articles suivants vont conduire plus loin encore que ce qui nous est déjà suggéré. Mais dès maintenant, vous voyez que nous sommes passés à un autre ordre : celui des sentiments qui ont en nous le Saint-Esprit pour inspirateur immédiat. 3. C'est donc de la charité que naît le don de crainte, comme d'ailleurs tous les autres dons, qui lui sont absolument liés, inséparables d'elle. Mais ce n'est pas précisément la charité qu'il secourt, au moins directement : ce seront plusieurs de nos attitudes surnaturelles et tout d'abord l'espérance. Cette appréciation de notre distance, de notre radicale insuffisance et de cet obstacle que met le péché par rapport à l'union à Dieu, va de soi à purifier le motif même de l'espérance, non pas le purifier en lui-même, il n'en a pas besoin, bien sûr, mais le purifier en nous, en écartant toutes les petites confiances que nous plaçons indûment en la créature et en nous-mêmes. Le don de crainte est le grand et surnaturel contrepoids à une présomption qui naît très vite de notre légèreté ; et il explique les grandes tentations de désespoir qui font partie des épreuves purificatrices de ce que S. Jean de la Croix appelle la « nuit passive de la mémoire ». A ne considérer que nos forces et nos vertus et nos mérites, nous navons pas de quoi nous croire en sûreté Il ny a uniquement qu'un seul motif d'espoir et de confiance : c'est la Toute-Puissance miséricordieuse, secourable, de Dieu. Et en purifiant le motif de l'espérance, le don de crainte en purifie aussi l'objet (non en lui-même, bien entendu, mais toujours en nous et par rapport à tout ce qui le parasite) : il nous fait apprécier la distance qu'il y a entre le Dieu béatifiant qui nous est offert et tout ce que nous pouvons avoir ou atteindre en dehors de lui. « N'invite pas ceux qui peuvent te rendre ton invitation, car tu devrais craindre d'avoir déjà reçu ta récompense » La vraie pureté de lespérance. ici, ce n'est pas de se détacher de Dieu, selon les formulations maladroites du Quiétisme, mais au contraire de toujours dépasser tout ce qui est don de Dieu sans être Dieu lui-même et, dans la manière même de vouloir Dieu, de le vouloir à soi (finis cui), c'est de sentir de mieux en mieux que, de toute façon, on ne peut vouloir l'avoir comme sa chose, comme le moyen de son épanouissement personnel en béatitude, mais qu'au contraire il faut vouloir être sa chose, être à lui, le recevoir comme sa vraie fin et son tout. Cette activité théologale très pure, c'est l'espérance même qui l'exercera, animée et informée par la charité, mais elle le fera dautant mieux que le don de crainte nous aura purifié dans cet exercice de tout ce qui peut s'y mêler d'humain. Le don n'est pas théologal et d'ailleurs nous savons qu'aucune crainte ne peut l'être. Il reste inférieur et à la charité et à l'espérance : et s'il « purifie » l'espérance, c'est, comme intelligence et science pour la foi, d'en bas, en lui permettant un mode d'activité plus qu'humain. 4. Mais le don de crainte est si fondamental qu'il ne secourt pas seulement lespérance. S'il est le premier des dons dans l'ordre de « génération » et à titre de fondement, c'est qu'il a un effet plus général dans l'ordre de la vie spirituelle. Et de fait il met sa note dans tout ce qui peut, en notre activité morale, prendre son motif d'un rapport à Dieu en nous ramenant à notre situation de créature, exposée à perdre Dieu. Nous lui attribuerons plus tard cette action sur la tempérance : rien, plus que les délectations immédiates, apparaît dès l'abord capable de nous entraîner loin de Dieu. Mieux que la tempérance même et en vertu d'un motif plus haut, il nous mettra sous la réserve par rapport aux plaisirs des sens. Mais à l'intérieur de l'attitude générale de tempérance et de modestie, il y a une vertu foncière qu'il rejoint plus directement encore : l'humilité. L'humilité est aussi une appréciation affective de la place de l'homme en face de Dieu, elle tire son motif de la « révérence de la grandeur divine ».Quand les auteurs spirituels et les saints parlent de l'humilité parfaite, ce qu'ils désignent c'est moins une vertu particulière en lessence que détermine son motif formel, que d'une attitude complexe à laquelle concourent l'humilité, la religion, le don de crainte et cette pauvreté spirituelle qui est, nous le verrons, le fruit propre de l'espérance et du don de crainte Pratiquement ou phénoménologiquement parlant, il se fait là comme un regroupement de vertus d'ailleurs distinctes, mais convergentes, que l'on se préoccupe moins de distinguer par l'analyse spéculative, que de montrer à l'uvre et d'enseigner à pratiquer précisément dans leur convergence C'est assurément une des grandes attitudes évangéliques que notre morale et notre spiritualité rejoignent par là, une de ces attitudes que l'effort humain et la seule vertu, sont incapables d'attendre et auxquelles il faut l'instinct du Saint-Esprit, la voix et la sollicitation intérieure du « Père ». 19, 10-11 |