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Cours de théologie morale : l'Espérance --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op


      b) Sa permanence

Pour expliquer le mot du Psaume « Initium sapientiae timor Domini », S. Thomas a insisté sur le rôle introducteur de la crainte : notion tout à fait traditionnelle, qui s’appuie également sur l’assertion de S. Jean que la parfaite charité exclut la crainte Mais il a précisé que cela vaut essentiellement de la crainte du châtiment, laquelle n'est pas encore une attitude de fils ou d'ami, mais de serviteur, même quand cette crainte est bien ordonnée et dépouillée de la servilité mauvaise

Mais le don de crainte est d'une tout autre nature il inspire une crainte vraiment filiale ; et celle-ci aussi a un rôle d'introduction et de fondement ; mais est-ce également pour disparaître ? C'est ce qu'il nous faut maintenant examiner de plus près. Et la question se pose à deux niveaux :

la permanence de la crainte ici-bas avec les progrès de la charité — a. 10

sa permanence même au ciel avec une charité parfaite et une béatitude assurée — a. 11

Je vous disais que la crainte filiale a aussi ses problèmes : c'est ici que nous allons les rencontrer et ils nous obligeront à en approfondir la notion.

        Article 10 — La crainte diminue-t-elle avec le progrès de la charité ?

Annotation

I - Cajetan a ici un bon commentaire, ou il exprime en formules heureuses plusieurs des subtilités de notre question. Il fait essentiellement deux remarques :

1. La première (n° II) porte sur la double valeur que prend l'expression : « séparation de Dieu ». On peut l'entendre :

« Primo, ut est poenalis homini qui separatur a Deo ». Sous cet aspect, elle fait partie du châtiment et concerne la crainte servile (sans servilité). En ce premier sens, la crainte d'être séparée de Dieu ne grandit pas avec la charité, elle diminue au contraire.

« secundo potest sumi separatio Deo ex parte Dei » : c'est la séparation opposée à l'amour d'amitié, par lequel on s’aime soi-même pour Dieu, à raison de Dieu, comme un bien et un ami de Dieu. La séparation apparaît comme une soustraction injurieuse à Dieu et destructrice de l'union d'amour. La crainte de cette séparation, loin de diminuer avec le progrès de la charité, grandit avec elle.

En bref, la séparation de Dieu :

    « Ut privativa boni proprii timetur timore servili ;
    ut privativa boni divini, hoc est boni hominis in ordine ad Deum, timetur timore filiali ».

2. Mais il reste une difficulté pour cette croissance de la crainte filiale. La crainte a pour objet un mal, ardu, futur, possible, c'est-à-dire menaçant. Si une de ces notes vient à manquer la crainte disparaît ; si elle s'écarte progressivement, la crainte diminue. Or plus la charité grandit, moins le mal apparaît possible : « Quis me separabit a caritate Christi ? ».

Que la crainte en général augmente, cela peut venir de ces deux notes : la grandeur du mal (son arduité) et son imminence. On craint davantage un mal dont on apprécie mieux la grandeur, on craint davantage un mal dont la menace se précise. Mais la proportion n'est pas la même. Elle est directe et substantielle dans le premier cas, elle est conséquente et dérivée dans le second. Si, en se faisant plus menaçant, le mal apparaît de moins en moins grand, la crainte diminue simpliciter et ne croit que sous un aspect secondaire, secundum quid.

Si au contraire le mal apparaît de plus en plus grand, la crainte augmente substantiellement tant qu'il reste absolument possible. Le fait que cette possibilité s'amenuise aura bien cette influence qu'on se rassure, que d'autres sentiments se développent ; mais la réaction de crainte reste substantiellement mesurée sur la grandeur du mal.

    « Quantumcumque facillime evenire nobis possit aliquod parvum malum, minus timemus quam si magnum aliquod malum possibile immineat, quamvis non facile eventurum ».

La raison en est que si le mal diminue, nous sortons de l'ordre de l'irascible ; on continue à vouloir éviter ce mal, mais on ne le craint plus. Si c'est sa possibilité qui diminue, on continue de le craindre en sa grandeur, tant qu'il n'est pas strictement impossible. On ne se rassure que secundum quid.

C'est le cas de la crainte filiale. La charité fait apprécier davantage le mal de la séparation d'avec Dieu et on la craint de plus en plus ; elle en éloigne la possibilité et par là elle rassure, mais pas absolument et simpliciter.

II — L'ad tertium nous apporte une notion précieuse que l'article suivant mettra davantage en lumière. Jusqu'ici nous avons surtout fait ressortir, dans le motif de la crainte filiale, le péché en son effet de séparation d'avec Dieu aimé comme un ami. C’était le moyen le plus clair de l'opposer à la crainte qui redoute la peine due au péché ; et c'est d'ailleurs, pour l'homme « in via » la possibilité la plus menaçante du mal que redoute la crainte filiale la séparation de Dieu.

Mais le problème va se poser d'une façon bien plus délicate en deux cas-limite, dont le second ne sera examiné que dans la IIIa Pars, mais qui peut déjà nous servir de point de référence : celui des bienheureux au ciel et celui du Christ ? Dans ces deux cas, le péché n'est pas moins exclu que la peine : faudra-t-il conclure que la crainte y est impossible aussi ?

        Article 11 — La crainte demeure-t-elle au ciel ?

Annotation

1. L'intérêt de cet article est qu'il nous oblige à purifier notre concept de crainte filiale et à le pousser jusqu'à sa dernière profondeur. S. Thomas note que S. Augustin est resté dans le doute, se demandant si on ne pourrait interpréter ce qui est dit de la permanence de la crainte en l'entendant de la permanence de son effet : la béatitude, à laquelle la crainte conduit. Mais S. Grégoire a bien vu qu'il faut dire davantage. C'est d'ailleurs une donnée constante de la tradition que cette existence au ciel (et même l'épanouissement) d'une crainte de Dieu, L’Église chante dans plusieurs de ses Préfaces, que, devant la Majesté divine, « tremunt Potestates » ou bien « trementes adorant Angeli » (Preaf. de S. Léonce). Bien plus, cette crainte-là était dans le Christ, qui avait en leur perfection tous les dons du Saint-Esprit,

2. S. Thomas est revenu à diverses reprises dans ses œuvres sur la notion des diverses craintes, non seulement de la crainte en général, mais des diverses craintes de Dieu. Voyez surtout : III Sent., d. 3a, q. 2 , art., qla 4.- Ia IIae, q. 67, a. 4 ad secundum. Qu. disp. de Spe, art. 4 ad secundum. — IIIa P. q. 7 art. 6, avec ad primum. On a au premier abord l'impression d'une certaine confusion, que certains ont voulu expliquer par une évolution de sa pensée. Mais cette explication ne cadre tout à fait ni avec les dates ni avec les textes. Une étude attentive montre au contraire qu’ils sont tout à fait cohérents, à condition de tenir compte à chaque fois du contexte doctrinal.

a) Quand il parle de la crainte en général, S. Thomas lui attribue toujours pour objet un mal, futur, ardu, possible. C'est ce qui la définit comme réaction affective ; il s'en explique longuement au traité des passions.

b) Quand il parle de la crainte de Dieu ici-bas, S. Thomas introduit, dans cet objet de la crainte, la distinction que nous avons expliquée entre le mal que l'on craint et celui de la part de qui on le craint ; celui-ci, qui est Dieu même, ne peut certes pas être atteint comme un mal : le mal, c'est d’être châtié par lui, ou de se trouver séparé de lui par le péché. Et cela fournit toujours le principe de la distinction entre une crainte servile, parfois mauvaise, parfois bonne, toujours imparfaite, et la crainte filiale, toujours bonne parce qu'elle est un don du Saint-Esprit qui ne peut nous porter qu'au bien.

c) Mais quand il en vient à envisager la crainte filiale en elle même, sans avoir à la distinguer d'autres formes de crainte, il pousse son analyse. Il remarque que, des deux éléments qui intègrent l'objet de la crainte (le mal menaçant et la cause qui peut l'infliger), c'est ici le second qui est directement et avant tout considéré, Dieu lui-même. Car ce qui, en toute hypothèse, motive le plus la crainte, c’est l'éminence de la cause dans son rapport à notre fragilité, à nos défauts. Or, explique-t-il très bien, dans un texte qui unit les diverses considérations (Qu. disp. de Spe, 4, ad secundum), il y a en nous trois sortes de défauts par rapport auxquels la grandeur divine appelle de notre part une attitude de crainte

    « Timor est respectu mali. Sub malo comprehendi potest, omnis defectus. Est autem triplex hominis defectus :

    a) - Unus quidem poenae : et hunc quidem principaliter respicit timer servilis

    b) - Alius autem defectus culpae est ; et hune defectum respicit timor filialis vel castus, seeundum quod est in statu viae, in quo peccare possumus.

    Neutro autem modo erit timor in patria, sublata potestate culpae et poenae…

    c) - Est autem tertius defectus naturalis secundum quod quaelibet creatura in infinitum distat a Deo ; qui defectus numquam tolletur ; et hune defectum respicit timor reverentialis qui erit in patria ; qui reverentiam exhibebit sue Creatori ex consideratione majestatis ejus, in propriam desiliens parvitatem ».

Ce troisième « défaut » est inscrit dans la nature, quel que soit son état, même si celui-ci rend impossible et la peine et la faute,

Il signifie seulement la distance de la créature au Créateur, de la flexibilité congénitale de la créature à la Sainteté indéfectible de Dieu, de la petitesse : de ce qui est créé à la Majesté divine. Voilà ce que considère toujours le don de crainte. Aussi, quand il ne parle que de lui, arrive-t-il à S. Thomas de le définir uniquement par là, p.ex. IIa IIae, 81, 2, ad primum :« Revereri Deum est actum doni timoris ». Tant que nous sommes ici-bas, « in via », cela se concrétise avant tout, au peint de vue du mal menaçant, par la possibilité actuelle de péché qui nous séparerait de Dieu ; aussi est-ce cela surtout que nous craignons. Mais en même temps que cette crainte, et à sa source, se précise et se développe la crainte révérentielle, acte qui ne cessera pas dans l'éternité. Il développe le sentiment de notre petitesse ; on prend la mesure de sa distance, pour ainsi dire ontologique, on fait l'usurpation de se croire égal. Un tel acte est d'abord fixé sur Dieu, mais sous l'aspect où l'éminence de sa grandeur et de sa majesté connote notre fragilité, notre « néant ». Cela, le Christ l'a ressenti et le ressent toujours, plus que tout autre, nous dit S. Thomas, en son Humanité. « Hunc affectum reverentiae ad Deum, Christus, secundum quod homo, prae ceteris habuit pleniorem » (IIIa, 7, 6). Et parce qu'il s'agit ici, non plus de la passion de crainte ou d'un sentiment même surnaturel, mais imparfait, mais d'un don du Saint-Esprit, il faut dire que son objet essentiel n'est pas précisément un mal menaçant mais l'éminence du bien divin comme nous dominant si bien que nous ne pourrions résister à quelque mal qu'il nous inflige (ibid. ad primum).

Et voilà par où ce don de crainte joue vraiment son rôle de fondement dans la vie spirituelle : il est, mais d'une manière surnaturellement inspirée, l'exact antidote de l'orgueil, ce principe de tous nos péchés. On ne peut être à Dieu qu'à la condition de ne pas se prendre pour Dieu.


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