Recension
de Emmanuel PISANI, op L’historien médiéviste Jean Flori,
spécialiste des croisades, examine dans cet ouvrage la place de
l’islam dans les prophéties médiévales.
Dès le premier siècle de notre ère, les
prophéties vétérotestamentaires se voient
augmentées d’une apocalypse chrétienne qui donne
lieu à des lectures historicisantes à partir desquelles
savants et théologiens s’efforcent de prévoir la
date de la fin du monde et la venue de l’Antéchrist. Ce
courant théologique d’abord très puissant
connaît, sous la plume de saint Augustin, son plus habile
contradicteur (pp. 93-99). Comme il l’affirme, le règne du
Christ a déjà commencé dans l’Eglise, le
retour du Christ s’effectuant déjà en
l’Eglise. Il importe donc de dissocier les bouleversements
politiques ou religieux au sein de l’empire romain de
l’Eglise elle-même. Les lectures littéralistes et
millénaristes soutenues notamment par Irénée de
Lyon, Hippolyte de Rome ou encore Victorin de Petau connaissent alors
un coup d’arrêt, sans être total cependant. Mais
l’influence des conquêtes musulmanes et la déroute
des empires byzantins et romains ravivent les lectures historicisantes
des prophéties. D’abord perçu comme un
châtiment divin contre les infidélités des
chrétiens eux-mêmes, l’islam va peu à peu
cristalliser toute une littérature à caractère
prophétique et apocalyptique. Sophrone de Jérusalem voit
dans la présence des Sarrasins à Jérusalem
« l’abomination de la désolation »
prédite par
Daniel. Face au désarroi et à la déroute des
chrétiens devant la puissance des armées musulmanes, la
prophétie fonctionne sous le mode idéologique et vise
à raviver l’espérance chrétienne et à
mobiliser les armées pour reconquérir les territoires
perdus. Non seulement les textes bibliques sont de nouveau «
mobilisés », mais l’on voit aussi émerger de
nouvelles prophéties, comme celle de l’Apocalypse du
Pseudo-Méthode. Dans ce contexte tragique, ce dernier met en
scène un personnage nouveau, celui de l’empereur des
derniers jours et il affirme la revanche définitive des
chrétiens de Syrie contre les musulmans. En Espagne, La Chronique prophétique d’Oviedo
(883) annonce la fin de l’hégémonie arabe et
fournit un parfait exemple « de récupération
politique d’une attente prophétique » (p. 164). Par
opposition à l’Orient, Jean Flori souligne qu’en
Occident l’usage de la prophétie au moment de
l’irruption des Sarrasins y fut plus restreint, sans doute en
raison de l’imprégnation augustinienne et de la moindre
ampleur des conquêtes musulmanes (p. 182). Si le thème du
châtiment divin contre les chrétiens infidèles est
commun aux chrétiens latins et byzantins, on y recourt peu
à peu contre les musulmans eux-mêmes qui s’adonnent
aux péchés les plus monstrueux : idolâtrie, luxure,
homosexualité, violence guerrière, orgueil, etc. Dieu ne
peut laisser ces crimes impunis et dès le milieu du Xe
siècle émerge une rhétorique diabolisant les
musulmans, justifiant et sacralisant la guerre menée contre eux.
C’est en effet dans ce contexte qu’émerge
l’idée de croisade, « répondant en cela au jihad » (p. 410) et à laquelle l’auteur a déjà consacré d’importants travaux (1). L’appel
à libérer Jérusalem s’effectue dans un
climat apocalyptique. Mais l’échec
répété tant des lectures prophétiques que
des milices chrétiennes orientent les lectures vers un mode plus
augustinien. Le XIIe siècle est ainsi marqué par la
dilution de l’attente eschatologique et une
dés-historicisation des prophéties, et si Joachim de
Flore et ses disciples parviennent à leur redonner une force
nouvelle, les théologiens majeurs comme Saint Thomas
d’Aquin les condamnent avec autorité (2). Par la suite, les
interprétations historicisantes et joachimites de Pierre-Jean
Olieu ou des béguins de Provence feront l’objet
d’une condamnation sévère par l’Inquisition. Telle
est en quelques mots la démonstration historique à
laquelle s’attache avec rigueur Jean Flori. On soulignera
d’emblée la qualité du dossier biblique qui
présente les principaux textes mobilisés au cours du
moyen-âge afin de situer l’islam et de lui appliquer les
symboles apocalyptiques. L’auteur revient au passage sur
l’idée tenue par les historiens d’une surestimation
du phénomène prophétique et apocalyptique autour
de l’an mil, le calcul des chronologies ne pouvant être que
le fait d’une minorité de moines savants. Si pour certains
la peur de l’an mil n’a jamais existé et est une
invention postérieure de l’histoire, l’auteur note
au contraire que « le thème de la fin du monde
était porteur et populaire, comme le démontre le
succès des prédicateurs qui l’ont propagé au
fil des âges. De plus, il n’est pas nécessaire de
croire que les paysans avaient besoin de savoir calculer le temps et
dater leur époque pour réagir aux prédications de
clercs, moines ou laïcs illuminés qui leur affirmaient que
l’Antéchrist allait paraître et qu’il
convenait donc de suivre de plus près les préceptes de
Dieu ou de l’Eglise(3) ! » (p. 192). Enfin, la prise de
Jérusalem par les croisés le 15 juillet 1099 et
l’approche des croisades en général restent
marquées par un profond équilibre du jugement et de
l’analyse, l’auteur relevant avec justesse combien elles
ont pu paradoxalement accentuer les divisions politiques et religieuses
au sein même de la chrétienté (p. 252). La
bibliographie est précise, mais hélas, on ne trouvera pas
à cet ouvrage pourtant de stature universitaire l’index
qu’il aurait mérité. fr.
Emmanuel Pisani o.p.
1. Jean Flori, Guerre sainte, jihad, croisade. Violence et religion dans le christianisme
et l’islam, Editions du Seuil, 2002. 2. Thomas D’AQUIN, Contra impugnantes, Opera omnia iussu Leonis XIII P.M. edita, Rome, 1970, t. 41A., pars 5, cap. 5. 3.
Voir les conclusions d’André VAUCHEZ, «
Omniprésence de l’apocalyptisme dans l’histoire
», in André VAUCHEZ (dir.), L’Attente des temps nouveaux. Eschatologie, millénarismes et visions du futur, du Moyen-Âge au XXe siècle, Turnhout, 2002, pp. 143-148.
Présentation
par l'Editeur
Contrairement à ce que l'on écrit
encore trop souvent, l'attente de la fin du monde était bien présente,
au Moyen Age, dans les pensées des chrétiens, mais aussi des juifs et
des musulmans. Chez les chrétiens, cette attente suscitait de
l'espérance bien plus que de la terreur. Les prophéties annonçaient en
effet qu'après l'effondrement de la dernière grande puissance mondiale,
d'abord identifiée à l'Empire romain, s'ouvriraient les temps de la
fin, marqués par la survenue de l'Antichrist, qui serait finalement
vaincu par le Christ et ses fidèles. Alors s'instaurerait
définitivement le royaume de Dieu. En Occident, et plus encore en
Orient, il était tentant d'assimiler à la puissance de l'Antichrist
celle des musulmans qui, en quelques années, s'était emparés de la
plupart des territoires de l'ancien Empire romain. Dès lors, les
croisades entreprises par les chrétiens pour libérer de leur domination
ces terres jadis chrétiennes pouvaient prendre une dimension
eschatologique.
Médiéviste,
directeur de recherches au CNRS (Centre d'études supérieures de
civilisation médiévale de Poitiers), Jean Flori s'est spécialisé dans
l'étude des idéologies aristocratiques et guerrières, en particulier la
chevalerie et la croisade. Il a notamment publié La Guerre sainte
(Aubier, 2001) et Guerre sainte, jihad, croisade (Seuil, 2002).
maj 08.02.2008
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