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L'Islam et la fin des temps
L'interprétation prophétique des invasions musulmanes dans la chrétienté médiévale

  • Jean Flori
  • Collection L'univers historique
  • Editeur : Editions du Seuil, Paris
  • 448 pages
  • Prix : 25 € TTC
  • Date de parution : 2007
  • ISBN-13 : 978-2020592666

Jean Flori - L'Islam et la fin des temps - Editions du Seuil - Recensions, Islamologie - DOMUNI


Recension de Emmanuel PISANI, op

L’historien médiéviste Jean Flori, spécialiste des croisades, examine dans cet ouvrage la place de l’islam dans les prophéties médiévales. Dès le premier siècle de notre ère, les prophéties vétérotestamentaires se voient augmentées d’une apocalypse chrétienne qui donne lieu à des lectures historicisantes à partir desquelles savants et théologiens s’efforcent de prévoir la date de la fin du monde et la venue de l’Antéchrist. Ce courant théologique d’abord très puissant connaît, sous la plume de saint Augustin, son plus habile contradicteur (pp. 93-99). Comme il l’affirme, le règne du Christ a déjà commencé dans l’Eglise, le retour du Christ s’effectuant déjà en l’Eglise. Il importe donc de dissocier les bouleversements politiques ou religieux au sein de l’empire romain de l’Eglise elle-même. Les lectures littéralistes et millénaristes soutenues notamment par Irénée de Lyon, Hippolyte de Rome ou encore Victorin de Petau connaissent alors un coup d’arrêt, sans être total cependant.

Mais l’influence des conquêtes musulmanes et la déroute des empires byzantins et romains ravivent les lectures historicisantes des prophéties. D’abord perçu comme un châtiment divin contre les infidélités des chrétiens eux-mêmes, l’islam va peu à peu cristalliser toute une littérature à caractère prophétique et apocalyptique. Sophrone de Jérusalem voit dans la présence des Sarrasins à Jérusalem « l’abomination de la désolation » prédite par Daniel. Face au désarroi et à la déroute des chrétiens devant la puissance des armées musulmanes, la prophétie fonctionne sous le mode idéologique et vise à raviver l’espérance chrétienne et à mobiliser les armées pour reconquérir les territoires perdus. Non seulement les textes bibliques sont de nouveau « mobilisés », mais l’on voit aussi émerger de nouvelles prophéties, comme celle de l’Apocalypse du Pseudo-Méthode. Dans ce contexte tragique, ce dernier met en scène un personnage nouveau, celui de l’empereur des derniers jours et il affirme la revanche définitive des chrétiens de Syrie contre les musulmans. En Espagne, La Chronique prophétique d’Oviedo (883) annonce la fin de l’hégémonie arabe et fournit un parfait exemple « de récupération politique d’une attente prophétique » (p. 164). Par opposition à l’Orient, Jean Flori souligne qu’en Occident l’usage de la prophétie au moment de l’irruption des Sarrasins y fut plus restreint, sans doute en raison de l’imprégnation augustinienne et de la moindre ampleur des conquêtes musulmanes (p. 182). Si le thème du châtiment divin contre les chrétiens infidèles est commun aux chrétiens latins et byzantins, on y recourt peu à peu contre les musulmans eux-mêmes qui s’adonnent aux péchés les plus monstrueux : idolâtrie, luxure, homosexualité, violence guerrière, orgueil, etc. Dieu ne peut laisser ces crimes impunis et dès le milieu du Xe siècle émerge une rhétorique diabolisant les musulmans, justifiant et sacralisant la guerre menée contre eux. C’est en effet dans ce contexte qu’émerge l’idée de croisade, « répondant en cela au jihad » (p. 410) et à laquelle l’auteur a déjà consacré d’importants travaux (1).

L’appel à libérer Jérusalem s’effectue dans un climat apocalyptique. Mais l’échec répété tant des lectures prophétiques que des milices chrétiennes orientent les lectures vers un mode plus augustinien. Le XIIe siècle est ainsi marqué par la dilution de l’attente eschatologique et une dés-historicisation des prophéties, et si Joachim de Flore et ses disciples parviennent à leur redonner une force nouvelle, les théologiens majeurs comme Saint Thomas d’Aquin les condamnent avec autorité (2). Par la suite, les interprétations historicisantes et joachimites de Pierre-Jean Olieu ou des béguins de Provence feront l’objet d’une condamnation sévère par l’Inquisition.

Telle est en quelques mots la démonstration historique à laquelle s’attache avec rigueur Jean Flori. On soulignera d’emblée la qualité du dossier biblique qui présente les principaux textes mobilisés au cours du moyen-âge afin de situer l’islam et de lui appliquer les symboles apocalyptiques. L’auteur revient au passage sur l’idée tenue par les historiens d’une surestimation du phénomène prophétique et apocalyptique autour de l’an mil, le calcul des chronologies ne pouvant être que le fait d’une minorité de moines savants. Si pour certains la peur de l’an mil n’a jamais existé et est une invention postérieure de l’histoire, l’auteur note au contraire que « le thème de la fin du monde était porteur et populaire, comme le démontre le succès des prédicateurs qui l’ont propagé au fil des âges. De plus, il n’est pas nécessaire de croire que les paysans avaient besoin de savoir calculer le temps et dater leur époque pour réagir aux prédications de clercs, moines ou laïcs illuminés qui leur affirmaient que l’Antéchrist allait paraître et qu’il convenait donc de suivre de plus près les préceptes de Dieu ou de l’Eglise(3) ! » (p. 192). Enfin, la prise de Jérusalem par les croisés le 15 juillet 1099 et l’approche des croisades en général restent marquées par un profond équilibre du jugement et de l’analyse, l’auteur relevant avec justesse combien elles ont pu paradoxalement accentuer les divisions politiques et religieuses au sein même de la chrétienté (p. 252). La bibliographie est précise, mais hélas, on ne trouvera pas à cet ouvrage pourtant de stature universitaire l’index qu’il aurait mérité.

fr. Emmanuel Pisani o.p.


1. Jean Flori, Guerre sainte, jihad, croisade. Violence et religion dans le christianisme et l’islam, Editions du Seuil, 2002.

2. Thomas D’AQUIN, Contra impugnantes, Opera omnia iussu Leonis XIII P.M. edita, Rome, 1970, t. 41A., pars 5, cap. 5.

3. Voir les conclusions d’André VAUCHEZ, « Omniprésence de l’apocalyptisme dans l’histoire », in André VAUCHEZ (dir.), L’Attente des temps nouveaux. Eschatologie, millénarismes et visions du futur, du Moyen-Âge au XXe siècle, Turnhout, 2002, pp. 143-148.


Présentation par l'Editeur

Contrairement à ce que l'on écrit encore trop souvent, l'attente de la fin du monde était bien présente, au Moyen Age, dans les pensées des chrétiens, mais aussi des juifs et des musulmans. Chez les chrétiens, cette attente suscitait de l'espérance bien plus que de la terreur. Les prophéties annonçaient en effet qu'après l'effondrement de la dernière grande puissance mondiale, d'abord identifiée à l'Empire romain, s'ouvriraient les temps de la fin, marqués par la survenue de l'Antichrist, qui serait finalement vaincu par le Christ et ses fidèles. Alors s'instaurerait définitivement le royaume de Dieu. En Occident, et plus encore en Orient, il était tentant d'assimiler à la puissance de l'Antichrist celle des musulmans qui, en quelques années, s'était emparés de la plupart des territoires de l'ancien Empire romain. Dès lors, les croisades entreprises par les chrétiens pour libérer de leur domination ces terres jadis chrétiennes pouvaient prendre une dimension eschatologique.

Biographie de l'auteur

Médiéviste, directeur de recherches au CNRS (Centre d'études supérieures de civilisation médiévale de Poitiers), Jean Flori s'est spécialisé dans l'étude des idéologies aristocratiques et guerrières, en particulier la chevalerie et la croisade. Il a notamment publié La Guerre sainte (Aubier, 2001) et Guerre sainte, jihad, croisade (Seuil, 2002).


maj 08.02.2008


 

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