|
Fr. Hervé PONSOT, op
"Marie dans le Nouveau Testament" |
|
Marie
dans le Nouveau
Testament Fr . Hervé
PONSOT, op Cette
lecture portera
sur les textes que nous offre le Nouveau Testament, et donc sur
l'Annonciation,
la Visitation, la Présentation au Temple, les Noces de Cana,
la Croix et la
Pentecôte. N'ayez pas peur de l'aridité : c'est
souvent dans le désert que Dieu
veut nous conduire pour parler à notre coeur. I. L'Annonciation (Lc 1,26-38) : La force de la foiI.1. L'initiative de DieuCe
qui caractérise ce passage au premier chef, c'est sans doute
l'initiative
gratuite de Dieu. Pensons-y parce que souvent nous voulons faire au
lieu de
laisser Dieu faire en nous. Cette initiative se manifeste
dès les premiers
versets dans lesquels Luc ne commence pas en parlant de Marie, mais de
Dieu et
de son envoyé Gabriel : Marie n'est mentionnée
qu'en passant : « et le nom
de la Vierge était Marie ». Cette
insistance sur l'initiative de Dieu se
retrouve dans les premiers mots de l'ange
« Réjouis-toi (parce que) le
Seigneur est avec toi », dans
l'incompréhension et le trouble de Marie,
mais plus encore dans les paroles presque autoritaires de Gabriel :
« tu
concevras, enfanteras, appelleras.. ». Marie se
trouve investie d'une
mission à la définition de laquelle elle n'a en
rien collaboré. Cette
initiative se manifeste aussi dans le fait que l'annonciation a lieu
non dans
un endroit célèbre, ou habituel comme le Temple,
mais dans une petite ville de
Galilée méconnue, Nazareth ; en outre, si le
fiancé de la destinataire peut
revendiquer la gloire d'une généalogie de
qualité, il n'est rien dit à propos
de Marie sur ce plan. Bref, premier enseignement :
« tout vient de
Dieu ». I. 2. La réponse de la foiEn
fait, on ne sait
presque rien de Marie sinon qu'elle était vierge. Pourquoi
cette insistance au
verset 27 ? En
premier lieu, pour
une raison théologique : il s'agit certainement de magnifier
la puissance de
Dieu qui peut non seulement donner un enfant à la
stérile, mais aussi à celle
qui n'a pas connu d'homme (cf. v. 34). En
deuxième lieu,
pour une raison sociologique : il est clair qu'en tant que "promise",
et qui plus est, à un descendant de David, elle devait
respecter les "lois
du genre" : cf. Sir 42,10. En
troisième lieu,
pour une raison littéraire : dans la mesure où
Luc pense peut-être déjà à
l'annonce de l'ange qui évoque la prophétie de
l'Emmanuel en Is 7,14, il faut
se souvenir que celle-ci était adressée selon la
Septante à une vierge : Luc
soulignerait ainsi que Marie accomplit cette prophétie
importante de l'AT. En
dernier lieu, pour
une raison symbolique : sachant que Luc voit dans cette histoire
particulière
une histoire qui concerne tout le peuple, il n'est pas impossible de
penser
qu'il voit dans Marie l'exemple même d'Israël
visité par Dieu. Or la figure
emblématique de ce peuple est une vierge : cf. 2 R 19,21 ;
Is 23,12 ; 37,22 ;
Lam 2,13. Il
faut d'emblée
souligner les qualités de la "vierge" en question. Car notre
texte ne
parle pas de contrainte, mais de grâce, ce qui veut dire tout
à la fois de
gratuité et d'acceptation. Pour une raison toute naturelle
sans doute : Marie
était fiancée, et à
l'époque, l'enfantement était signe de
bénédiction divine.
Un enfant, c'était sans doute ce que pouvait
espérer Marie au plus profond
d'elle-même. Mais pour une raison surnaturelle aussi : Marie
vit dans la foi au
Dieu sauveur, dans le désir profond d'accomplir la
volonté de ce Dieu qui aime
les hommes. Dès lors, cette annonce la comble doublement :
du fait qu'elle
comble son désir naturel de maternité, du fait
qu'elle comble son désir
surnaturel d'aimer Dieu et de faire sa volonté. Mais
il faut aussi
considérer la réponse de Marie. On dira : Marie
n'a donc eu aucun mérite
d'acquiescer à cette volonté qui lui allait si
bien. La question du mérite
n'est pas ici en jeu. Mais quoi qu'il en soit, n'oublions pas ici toute
la part
de mystère que laisse l'ange et qui se traduit dans le
trouble de Marie : pas
n'importe quel trouble, mais une perplexité profonde,
confinant à un
dérangement. En vérité, Marie ne
comprend rien de ce qui lui arrive, même si ce
qui lui arrive peut correspondre à ses vues ; les paroles de
l'ange lui restent
largement incompréhensibles, elles viennent
profondément et durablement
bouleverser sa vie sans lui offrir de perspective évidente,
de "plan de
carrière" : et c'est bien sa foi plus que sa raison ou sa
nature qui peut
lui permettre d'entrer dans l'alliance proposée. A
l'initiative de Dieu,
correspond donc la réponse de la foi. Cette
foi est mise
dans la parole de l'ange du Seigneur, autrement dit dans la parole de
Dieu
lui-même : "qu'il me soit fait selon ta parole !" Dans une
parole qui
dépasse nettement, on l'a dit, sa capacité de
compréhension immédiate, et
qu'elle méditera donc ensuite dans le cours de sa vie.
Autrement dit, Marie est
convaincue tout à la fois que Dieu parle et qu'il ne parle
pas en l'air
lorsqu'il parle, quand bien même elle ne comprend pas tout ce
qui se dit. Elle
croit non parce qu'elle comprend, mais parce que c'est Dieu qui parle. Et
comme elle croit
que c'est Dieu qui parle, elle craint : comme tous les visionnaires ou
les prophètes
de l'AT. I.3. Le message de l'ange : l'accomplissementArrêtons-nous
un
moment sur le contenu de cette parole. 1. La salutationElle
est à la fois
simple et riche. La salutation proprement dite rappelle celle de
Sophonie 3,14,
précisément destinée à la
fille de Sion : "Pousse des cris de joie, fille
de Sion, une clameur d'allégresse, Israël !
Réjouis-toi, triomphe de tout ton
coeur, fille de Jérusalem". Voir aussi Za 9,9. Cette
salutation est
l'annonce d'une délivrance dans un contexte messianique : on
comprend
facilement l'étonnement subséquent de Marie, qui
n'a pas a priori la "carrure" d'un
juge ou d'un prophète... Le
qualificatif
traduit par "comblée de grâce" n'est
attesté ailleurs qu'en Sir
18,17, où il est traduit par la BJ charitable (la note de la
BJ, avec ses
renvois à 2 Sm ou Is, surprend !) : le propos de Luc va
certainement plus loin.
Laurentin note déjà que les verbes en
-oô définissent une transformation du
sujet, beaucoup plus qu'une simple "imposition" ; en outre, il s'agit
en quelque sorte d'un nom nouveau. "Comblée de
grâce" est sans doute
aussi une autre manière d'évoquer les temps
nouveaux, ceux de la plénitude de
l'Esprit : on pense en particulier à Jn 1,16-17 ; c'est
aussi une façon
indirecte d'annoncer déjà à Marie
qu'elle va accueillir en elle, par grâce,
Celui qui est la grâce même. La
dernière partie de
la salutation définit les raisons de la salutation
précédente : le Seigneur est
avec toi. En hébreu, Emmanuel. Ce n'est pas seulement Jg
6,12 qui figure à
l'arrière-plan de l'expression lucanienne, mais surtout
Is.7,14 comme on l'a
dit : celui qui va naître du sein de Marie (laquelle ne
comprend encore rien à
tout cela) est vraiment Dieu. Autrement
dit, par
ces premiers mots de l'ange, tout est déjà dit de
la venue du Sauveur. Mais de
manière très sibylline : il va falloir quelques
explications complémentaires. 2. L'explicationElle
commence par un
message de paix, formulé strictement selon les usages
classiques
vétérotestamentaires : "Sois sans crainte" (cf.
Jos 1,9 ; 8,1 ; Is
44,2), souvent d'ailleurs dans l'AT associé à
l'affirmation de la présence de
Dieu (Le Seigneur est avec toi : 1 Ch 28,20 ; Jr 44,28 ; Jos 1,9) ; "tu
as
trouvé grâce" (Gn 6,8 ; 18,3 ; 19,19 etc.).
Mention spéciale à Jg. 6,16-17
qui, en plus de "tu as trouvé grâce" propose aussi
un "je serai
avec toi" (déjà mentionné plus haut)
et évoque le rôle de sauveur qui sera
celui de Gédéon : ce dernier se manifeste comme
un type de Jésus. Remarquons
que le texte de Sophonie 3, évoqué lui aussi plus
haut, présente au verset 16
une invitation à chasser toute crainte : il est
décidément infiniment probable
que ce texte et celui de Jg. 6 figurent à
l'arrière-plan de la présentation
lucanienne. La
suite du message
de l'ange, du verset 31 au verset 33, donne enfin les raisons de la
salutation.
Remarquons que le message est adressé à Marie,
sans qu'il soit un seul moment
question de Joseph, à la différence du message
à Zacharie qui évoquait
Élisabeth ; en particulier l'annonce de la
conception est différente, car
il n'est pas dit que Marie enfantera un fils à Joseph :
Marie est au coeur de
tout le passage ; mais en outre, le mystère de sa
maternité divine est
implicitement proclamé. Le
"il sera
grand" est utilisé à propos de Jean-Baptiste pour
lequel est ajouté la mention
"devant Dieu" : ici, il s'agit d'un absolu. L'ange ajoute qu'il sera
"fils du Très-Haut" et "fils de David" : nous sommes
à
proximité de Rm 1,3, où sont associées
ces deux filiations, divine et humaine.
L'expression "fils du Très-Haut" fleure bon l'AT : Ps 82,6 ;
Sir 4,10
; Est 8,12q ; dans le NT, à l'exception
de Mc 5,7, qui a un parallèle en Lc 8,28,
l'expression ne se retrouve
que chez Luc en 6,35. Ps 82,6 laisse entendre qu'il s'agit d'une
désignation que
s'appliquaient naturellement les rois, et qu'elle doit en fait
dépendre de leur
justice. L'évocation
de la
filiation de David ne saurait surprendre si Joseph est le
père adoptif :
l'adoption donne tous les droits de la filiation naturelle, et c'est
à partir
de Joseph que Luc peut justifier la dite filiation en 3,23s. Elle
semble
largement reconnue à Jésus : Mt 15,22 ; 20,30 ;
21,9 etc. Cette filiation était
requise pour le Messie : cf. Mc. 12,35-37 //. La
fin de l'évocation
de la mission de Jésus parle de son règne
éternel : c'était là encore une
qualité requise pour le Messie. Le message fondamental de
Jésus se dira en
terme de règne et de royaume : "Le Royaume de Dieu est au
milieu de
vous" (Lc 10, 9-11 ; 17,20-21). Toute la difficulté, et
peut-être bien
pour Jésus lui-même, sera de passer d'une
conception humaine, et en définitive
transitoire, du règne, à une conception nouvelle,
divine, de ce règne,
transcendant tout à la fois les temps et les lieux.
Jésus passera beaucoup de
temps à s'expliquer sur ce règne : Lc
8,1 ; 9,2 ; 18,16-17 ; 19,11 ; 22,29-30
etc. L'interrogation de Pilate devait avoir largement cours dans les
esprits de
l'époque, dès les débuts de la
prédication de Jésus : "tu es le roi des
juifs ?" (Lc 23,3). Notons
que le passage
du livre de Samuel, bien connu sous le nom de prophétie de
Nathan, aurait aux
dires de Laurentin largement inspiré saint Luc, comme
d'autres écrits du NT :
Essayons
maintenant
de résumer toutes ces remarques
exégétiques : elles visent à montrer
que Marie
est aux yeux de Luc la fille de Sion, celle qui accomplit, au sens le
plus fort
du terme, et avec son orientation eschatologique, en son sein les
promesses
faites par Dieu à Israël, en vue du salut de ce
dernier. Cet accomplissement ne
tient pas aux qualités personnelles de Marie, mais au choix
de Dieu d'abord, à
la foi de Marie en la parole de Dieu ensuite. D'où le "Fiat". II. La Visitation (Lc 1,39-56) : La force du partageLe
passage que nous considérons maintenant a deux parties
distinctes : l'évocation
de la rencontre entre Élisabeth et Marie d'une part, le
chant d'exultation du
Magnificat d'autre part. On parle de Visitation surtout pour
évoquer la
première de ces parties, mais l'ensemble forme une
unité comme le montre le
parallélisme antithétique des versets 39a et 56b
: Marie part et elle revient. Faut-il
d'ailleurs
parler de Visitation ? Ce terme semble suggérer que Marie a
seule l'initiative,
qu'Élisabeth ne joue aucun rôle : en
vérité, notre Visitation n'est en rien
comparable à une annonciation, il s'agit plutôt
d'une rencontre. La rencontre
de deux femmes enceintes, ce qui est déjà toute
une histoire, et en outre
enceinte de Jean-Baptiste et de Jésus, ce qui est encore une
autre histoire.
Mais cette histoire ne devrait-elle pas être celle de toute
rencontre ? Je veux
dire que dans toute rencontre véritable, chacun porte
"quelque chose"
et que c'est dans la rencontre de ce "quelque chose" de l'autre que
naît vraiment la rencontre. II. 1. Structure et tonalité du récitIl
faut d'abord
parler de la composition générale de
l'évangile de l'enfance chez Luc. Les
unités sont très clairement
distinguées : 1,1-4 :
Introduction 1,5-25 :
Annonciation
de Jean-Baptiste (Élisabeth stérile ..
conçut) 1,26-38 :
Annonciation
de Jésus (L'ange fut envoyé ..l'ange la quitta) 1,39-56
:
Visitation
(Marie partit .. elle s'en retourna) 1,57-80 :
Naissance,
circoncision et enfance de Jean-Baptiste 2
:
Naissance,
circoncision et enfance de Jésus Ce
qui frappe, c'est
le caractère parfaitement symétrique de cette
présentation, avec en son milieu
la Visitation qui représente en quelque sorte l'intersection
des deux
événements. Une telle symétrie, qui
met en valeur Jean-Baptiste autant que
Jésus, répond certainement à une
intention théologique qu'il s'agit de
détecter. En
mettant en
parallèle les enfances de Jésus et de
Jean-Baptiste, Luc vise sans doute à
manifester comment "dans l'Ancien est caché le Nouveau,
comment dans le
Nouveau gît l'Ancien" ; l'intersection des deux Testaments se
situe au
coeur de cette rencontre de la Visitation, à travers les
deux personnages
d'Élisabeth et de Marie, et au-delà d'elles,
à travers Jean-Baptiste et Jésus.
Marie est ainsi, comme on le reverra, particulièrement mise
en valeur. Marie
n'est pas une figure secondaire de notre foi, mais elle se trouve au
coeur de
cette foi, en tant même qu'elle ouvre
véritablement le Nouveau : Élisabeth
clôt
en quelque sorte l'Ancien. Telle est d'ailleurs peut-être la
raison pour
laquelle l'Annonciation à Zacharie se passe au Temple, celle
à Marie dans un village
"neuf" et inconnu. Ce
qui frappe ensuite
dans la construction du récit, un peu ici à la
manière de celui de
l'Annonciation, c'est qu'il est composé de deux parties, une
dans laquelle
Marie n'a en vérité aucune initiative, l'autre
qui constitue une sorte de
réponse mariale à l'initiative de Dieu. Dans la
rencontre proprement dite,
Marie n'a aucune initiative : tout ce que vit, ressent, exprime
Élisabeth est
le fruit de la salutation de Marie, un prolongement de la salutation de
l'ange
à l'Annonciation ; en revanche, le Magnificat
représente la réponse de la foi
de Marie, tout comme le Fiat de l'Annonciation. Mais
ce qui frappe
aussi dans l'ensemble du texte, et qui le différencie du
texte de
l'Annonciation marqué par le prodige et
l'étonnement, c'est au contraire la
simplicité du récit et l'exultation qui transpire
au travers. On s'est demandé
pourquoi Marie se rendait en hâte dans la région
montagneuse : je crois que
cette hâte s'inscrit dans l'atmosphère du
récit, qu'elle est en phase avec
"remplie d'Esprit-Saint", "un grand cri", "tressailli
d'allégresse", "exalte le Seigneur" etc. ; tous ces termes
expriment une sorte de débordement. Ce
débordement est évidemment celui qui
devait marquer la naissance du Messie selon la prophétie de
Sophonie :
"Pousse des cris de joie, fille de Sion ! une clameur
d'allégresse, Israël
! Réjouis-toi, triomphe de tout ton coeur, fille de
Jérusalem ! Le Seigneur a
levé la sentence qui pesait sur toi ; il a
détourné ton ennemi. Le Seigneur est
roi d'Israël au milieu de toi. Tu n'as plus de malheur
à craindre. Ce jour-là,
on dira à Jérusalem : Sois sans crainte, Sion !
que tes mains ne défaillent pas
! Le Seigneur ton Dieu est au milieu de toi, héros sauveur !
Il exultera pour
toi de joie, il te renouvellera par son amour ; il dansera pour toi
avec des
cris de joie" (So. 3,14-17). Vous
le savez bien :
une rencontre réussie, que ce soit avec Dieu comme avec des
amis, est toujours
un moment exceptionnel de vrai bonheur. II.2. La rencontre
L'épisode
de la
salutation est particulièrement intéressant en
tant qu'il exprime un
transfert : alors que l'on annonce une salutation de Marie
à Élisabeth,
c'est en fait une salutation de Jésus à
Jean-Baptiste qui s'opère, les deux
femmes continuant d'occuper le devant de la scène dans la
mesure où elles sont
parfaitement unies à celui qui est dans leur sein. Et qui
remplit Élisabeth de
cet Esprit-Saint dont il n'avait pas été fait
mention pour elle jusque là. De
ce point de vue, il est clair que c'est en tant qu'arches de la
présence de
Dieu que ces deux femmes jouent un rôle important, et il est
légitime, à la
suite de Laurentin, d'examiner les contacts éventuels avec
ce thème de l'arche
et de son transfert en 2 Sam. 6. L'examen donne ceci : L'enfant
n'a pas
seulement tressailli dans son sein, mais véritablement bondi
: exactement comme
David et toute la maison d'Israël dansant devant l'arche ! Le
cri est celui de
l'exultation. II.3. Le MagnificatLa
chose est connue
depuis longtemps chez les commentateurs : Luc a modelé le
Magnificat sur le
cantique d'Anne en 1 Sm 2,1-10. Anne a prononcé son cantique
lorsqu'elle a été
délivrée de sa stérilité et
alors qu'elle consacrait le fruit de sa grossesse
au Seigneur : analogiquement, on peut penser que Jésus
apparaît comme celui qui
délivre Élisabeth, et plus
généralement le peuple d'Israël de sa
stérilité, et
qui en outre est consacré au Seigneur. Les
versets 46-47
expriment d'entrée l'exultation messianique et sont
comparables à ce titre aux
versets 41-42. Rappelons le commencement du cantique d'Anne : "Mon
coeur
exulte dans le Seigneur (...) car je me réjouis en ton
secours". Cette
exultation se retrouve dans la plupart des cantiques de
délivrance de l'AT, par
exemple Tb 13. Laurentin voit dans la référence
au Sauveur un rappel du nom de
Jésus et donc le motif de l'exultation : pour lui, et sans
doute avec raison,
Luc a truffé sa narration de
références aux deux thèmes du salut et
de la
miséricorde, selon les noms mêmes de
Jésus et de Jean. Il
a considéré l'humilité de sa servante.
Le terme traduit
par humilité a en fait plusieurs acceptions qui tournent
toutes autour de
l'idée d'abaissement, d'oppression ultime : c'est
l'état de celui qui est à la
dernière extrémité. Ce fut en
particulier l'état des Hébreux en
Égypte quand le
Seigneur s'est tourné vers eux pour les sauver : Dt 26,7 ; 1
Sm 9,16 ; Néh 9,9.
Mais Anne parle aussi de sa détresse (1 Sm 1,11), ou David
(2 Sam. 16,12). Le
passage le plus proche du nôtre est peut-être celui
tiré d'un psaume de David :
"Toi qui sauves le peuple des humbles et rabaisse les yeux hautains"
(2 Sm 22,28). Cet état d'humiliation, de "retour
à la terre" et donc
à la condition d'origine, est celui qui permet à
Dieu de reprendre à nouveau
son oeuvre de création et c'est pourquoi il est si favorable
son intervention.
Ici, c'est en outre l’état de celle qui s'est
déclarée servante du Seigneur,
autrement dit qui a largement manifesté sa foi. Toutes
les générations me diront bienheureuse
(cf. Ps 72,17), à
commencer par Élisabeth elle-même qui vient de le
faire. On sait que cette
bénédiction est une forme de salutation, mais
qu'elle est aussi un souhait qui,
lorsqu'il est formulé avec foi, se réalisera :
avant de mourir, Jacob bénit ses
enfants, et ses paroles sont plus que des voeux pieux. Les
exégètes ont ici
forgé le terme de "macarismes". La
bénédiction est à double sens :
est béni/bienheureux celui qui me bénit/dit
bienheureux ; ainsi, la
naissance d'Asher, autrement dit "Bienheureux", provoquera la
bénédiction de Léa (Gn 30,13). Le
Seigneur a fait de grandes choses
: c'est du très pur
vocabulaire deutéronomique (cf. Dt 10,21 ; ou Ps 71,19).
Mais le "saint
est son nom", qui évoque la proclamation
vétéro-testamentaire "Je
suis saint" ou "Je suis le Saint d'Israël" (Is 1,4 ; 5,19.24 ;
10,20 etc.), rappelle lui Lv 19 ou Ps 111,9. On trouve aussi quelque
chose de
semblable dans le psaume 71, verset 22. Il semble que les psaumes,
familiers de
la louange, aient largement aidé Luc à composer
son hymne. Car c'est encore à
eux qu'il faut faire appel pour rendre compte du verset 50, "sa
miséricorde s'étend d'âge en
âge" : Ps. 103,17 ; 100,5 ; ou
"déployant la force de son bras" : Ps. 118,15s ou
89,11. Encore
que cette dernière expression rappelle l'expression
deutéronomique : "à
main forte et à bras étendus". Quoi
qu'il en soit
dans le détail, on reçoit l'impression que Luc a
composé son hymne à partir
d'expressions hymniques : peut-être bien reçues de
la synagogue. En les
reprenant dans le culte, l'église paraît prolonger
une tradition ancienne... Il
a dispersé les hommes au coeur superbe
: très exactement,
"il a dispersé les orgueilleux par la pensée de
leurs coeurs". Le
verbe utilisé ici pour dire "disperser" évoque la
dispersion d'un
troupeau : on ne peut pas éviter de penser que
Jésus se présentera comme le bon
pasteur qui rassemble son troupeau, et de voir dans ceux qui sont
dispersés
ceux qui n'écoutent pas sa voix. Mais plutôt que
le NT, l'expression rappelle à
nouveau maints passages de l'AT, en particulier le psaume 89 : "c'est
toi
qui fendis Rahab comme un cadavre, dispersas tes adversaires par ton
bras de
puissance" (v. 11). Ce psaume présente d'ailleurs bien
d'autres points de
contact avec notre passage : "en ton nom, ils jubilent tout le jour, en
ta
justice ils s'exaltent" (v. 17) ; "au Seigneur est notre bouclier,
à
lui, Saint d'Israël est notre roi" (v. 19) ; "j'en ferai le
très-haut
sur les rois de la terre" (v. 28) etc. Or ce psaume prolonge la
prophétie
de Nathan (cf. v. 4-5 et 35-38), l'annonce faite à David par
le prophète d'un
descendant en 2 Sam. 7, dont beaucoup d'auteurs pensent
qu'elle a non seulement
marqué les premières
générations chrétiennes, mais en
particulier Luc dans les
chapitres que nous considérons : on peut donc dire que le
Magnificat est une
synthèse entre le cantique d'Anne et la prophétie
de Nathan telle que cette
dernière est rapportée dans ce psaume 89 (que
Laurentin n'évoque pas). Il
renverse les puissants de leurs trônes, il
élève les humbles.
Les échos de ces
paroles dans l'AT sont rares, si du moins l'on s'en tient au
vocabulaire plus
qu'à l'idée. Pour la première phrase,
il faut citer Sir 10,14 : "Le
Seigneur a renversé le trône des puissants" ; pour
la deuxième, Jb
5,11 : "s'il veut relever les humiliés ..." De
même pour la
proposition suivante, "Il comble de biens les affamés,
renvoie les riches
les mains vides". On trouve un écho de la
première phrase en Ps 107,9 :
"L'âme affamée, il la combla de biens", mais rien
sur la deuxième. On
a donc le sentiment que dans les versets 52-53, Luc nous propose
plutôt sa
théologie : de fait, on sait quel
intérêt l'auteur accorde aux pauvres (Lc 6,20
à comparer à Matthieu ; Lc 14,13-21 à
comparer encore à Mt 22), mais surtout
combien il s'en prend aux riches (cf. Lc 6,24 ; 16,19s propres
à Luc ; ou
18,25). Le cantique de Marie représente bien, comme on l'a
déjà signalé, la
quintessence de la théologie de Luc, et Marie le prototype
du chrétien. Il
relève Israël son serviteur, il se souvient de son
amour.
Le verbe grec
traduit par "relever" est assez singulier : on peut le traduire par
"venir en aide, prêter main-forte", ou par "s'attacher
à".
Dans ce dernier cas, c'est un verbe courant dans la
littérature deutéronomique
sous la forme "s'attacher à d'autres dieux" (cf. 2 Ch 7,22).
Mais
habituellement, l'idée est plutôt celle de
prêter main-forte et, plus encore,
de relever celui qui est abaissé, de le redresser :
"on m'a poussé,
poussé pour m'abattre, mais le Seigneur me vint en aide" (Ps
118,13) ;
"et moi courbé, blessé, que ton salut, Dieu, me
redresse" (Ps 69,30).
Dans la mesure où se trouve évoqué le
thème du serviteur Israël, c'est aussi
évidemment à Isaïe que l'on
pense : Is 41,8s. Pourquoi
le Seigneur intervient-il en faveur de l'humilié ? Parce
qu'il se souvient de
son amour. L'expression est typiquement juive. "Se souvenir", ce
n'est pas seulement faire venir à la mémoire,
c'est rester fidèle à ses
promesses. Ce dont le Seigneur est invité à se
souvenir en premier lieu, c'est
de sa promesse vis-à-vis de son peuple élu, ou de
celui qu'il a appelé ; et dès
lors qu'il se souvient, il ne peut plus faire autre chose, par
fidélité,
qu'agir en sa faveur. Souviens-toi, cela veut dire "fais quelque
chose" ; et voilà pourquoi le jeune juif est sans cesse
invité à ne pas
oublier, à se souvenir, afin que Dieu soit
convoqué sur le théâtre de
l'injustice pour y intervenir. Lorsque Marie dit que Dieu s'est souvenu
de son
amour en faveur d'Israël (auquel Marie s'identifie donc, selon
la théologie
lucanienne), cela veut dire qu'il a fait quelque chose pour lui, comme
il
l'avait dit (promis !) aux pères ... : la fin du verset est
d'ailleurs une
manière indirecte d'évoquer les promesses. Marie
resta trois
mois, et elle semble partir avant la naissance de Jean-Baptiste :
Laurentin
fait remarquer qu'il n'en est rien si l'on tient compte du style de
Luc. Plus
loin en effet, Luc décrit la jeunesse de Jean-Baptiste et
son départ au désert
avant la naissance de Jésus. Luc ne mentionne donc le
départ de Marie que parce
que pour lui "elle quitte la scène". III. La Présentation (Lc 2,22-38) : La force du donOn
a dit de la
Visitation qu'elle était une rencontre : c'est aussi le cas
de la Présentation.
Mais la rencontre est maintenant celle de Marie et Joseph -en
réalité celle de
Jésus, car les parents ne sont pas nommés- avec
deux vieillards, Syméon et
Anne, qui représentent l'attente d'Israël. En
d'autres termes, la rencontre de
la Synagogue et de l'Eglise. Le cadre est celui du Temple : c'est donc
Dieu qui
préside à cette rencontre, et c'est l'Eglise qui
doit faire les premiers pas
("selon la loi de Moïse.." v. 22 ; "pour accomplir les
prescriptions de la Loi à son égard" v. 27). Car
c'est Israël qui offre
Jésus : "il attendait la consolation
d'Israël et l'Esprit-Saint
reposait sur lui" (v. 26), fût-ce dans sa vieillesse. Mais
cette rencontre
ne met pas les "partenaires" sur le même plan : de la
synagogue à
l'église, il y a accomplissement (on peut
dénombrer les occurrences de ce mot
dans les chapitres 1 et 2 de l'évangile de Luc : 1,23.57 ;
2,6.21.22.27.39).
Jésus n'est qu'un enfant, mais Anne oriente vers lui les
regards de "tous
ceux qui attendaient la délivrance d'Israël" (v.
38). Les vieillards, leur
prophétie prononcée, se retirent de la
scène sinon même du monde (v. 29). Voyons
maintenant les
détails de cette rencontre. III.1. L'entrée dans le TempleLa
raison de la
montée au Temple des parents de Jésus a depuis
longtemps provoqué la sagacité
des exégètes. Luc évoque
l'accomplissement des jours "pour leur
purification" ; et de fait l'offrande qui va être
présentée concerne le
rite de la purification dans le cas de parents pauvres (Lv 12,8) ; mais
en
vérité, cette purification n'a jamais
été celle des parents, ni celle de
l'enfant, mais uniquement de la mère, et Luc aurait
dû écrire "pour sa
purification", et mentionner Marie. Qui
est donc derrière
le "leur" ? Pour Laurentin, il s'agit certainement des Juifs
eux-mêmes. Il voit en arrière-plan les textes de
Dn 9,24 et Ml 3. Il remarque
que cette purification accomplie à Jérusalem fait
pendant à la délivrance de
Jérusalem, évoquée au verset 38 et
concluant l'unité considérée. En
fait, l'accent mis
par Luc porte sur la présentation de Jésus au
Seigneur dans son temple. Mais
un tel rite de présentation n'est
aucunement exigé dans la Loi : on ne connaît que
le rachat des premiers-nés (Nb
18,15 ; Lv 27,11-12.27) comme rituel de ce genre, et c'est lui que Luc
évoque
aussitôt au verset 23. Or ce rachat était
prévu dans le mois de la naissance et
non le quarantième jour, comme le texte le
suggère. Cette présentation tient
plutôt de la consécration du nazir,
pour lequel l'offrande est précisément celle qui
a été évoquée (Nb 6,10).
Jésus
est donc consacré à Dieu en faveur de
Jérusalem, et un retournement s'opère :
ce n'est plus en fait la synagogue qui offre Jésus
à l'église, mais l'église
qui offre Jésus à la synagogue pour sa
délivrance. Après
avoir évoqué à
trois reprises la Loi dans les versets 22-24, Luc évoque
à trois reprises dans
les versets 25-27 l'Esprit-Saint, jusqu'à dire que cet
Esprit reposait sur
Syméon. Celui-ci apparaît ainsi dans la
lumière de la nouvelle alliance, et
c'est par l'Esprit que le passage est possible : Paul ne dira rien
d'autre en 2
Co 3,15-17. A l'ancien Israël, il avait
été dit : "Nul ne peut voir Dieu
sans mourir" (Ex 33,20) ; le verset 26 fait sans doute
référence à ce
passage de l'Exode, en expliquant que dans l'Esprit, il est
désormais possible
de voir celui-là même qui est Dieu, le Messie,
dès cette terre. III. 2. Le Nunc DimittisLes
trois termes
importants de la prophétie de Syméon sont les
titres qu'il donne à Jésus :
salut, lumière, gloire. Ce sont trois termes qui projettent
une atmosphère eschatologique
sur la scène, laquelle se trouve renforcée par
l'évocation de la mort : c'est
un monde nouveau qui est en train de naître. Le
terme sôtêrion
employé ici se retrouve en 3,6
dans une citation d'Is 40,5 (LXX), et en Ac 28,28 : les deux fois, il
est
qualifié solennellement de "salut de Dieu". Il est
intéressant de
constater que les LXX ont modifié le texte
massorétique original dans lequel il
n'était fait mention que de la gloire ; en associant gloire
et salut, les LXX
se manifestent comme source de la prophétie de
Syméon, montrent que le salut en
question désigne la libération de la fin des
temps (car la gloire est dans la
tradition juive l'une des manières de désigner
Dieu) et qu'il est donc unique,
associent ce salut à la manifestation du Serviteur souffrant
comme on va le
voir plus loin. Ce
salut a été
préparé : il faut certainement lire ici une
allusion au rôle des prophètes dans
l'histoire juive. La naissance de Jésus n'est certainement
pas la
reconnaissance d'une météorite tombée
du ciel, mais le lent accouchement d'une
histoire sacrée, conduite par Dieu. Mais plus important
encore, ce salut a été
préparé "à la face de tous les
peuples" : voilà qui est étrange dans
la mesure où la prophétie n'a concerné
que la tradition juive et est restée voilée
aux nations ; mais Lagrange précise :
"préparé pour tous les peuples,
c'est-à-dire qu'il leur est destiné", et il pense
y reconnaître une
influence d'Is 2,1. Ce qu'il faut sans doute rappeler, c'est que dans
la
tradition juive, l'élection d'Israël ne vise pas le
salut du seul Israël,
auquel les nations seraient priées de se joindre, mais aussi
le salut des
nations : Luc le manifeste lorsqu'il associe les nations et
Israël au verset
32. L'expression
"lumière des nations" est directement reprise d'un des
textes du
Serviteur souffrant, Is 42,6. Ce verset précède
immédiatement une prophétie de
délivrance : "pour ouvrir les yeux des aveugles, pour
extraire du cachot
les prisonniers, et de la prison ceux qui habitent les
ténèbres". III. 3. La bénédiction de MarieLes
parents de Jésus,
toujours pas directement nommés, sont dans
l'étonnement. Rappelons qu'il s'agit
pour Luc de marquer la nouveauté et l'urgence du salut :
Zacharie a été troublé
(1,12), Marie à son tour (1,29), la crainte s'empare des
voisins (1,65) tout
comme des bergers (2,9). C'est vraiment Dieu
qui se
manifeste. Et c'est pourquoi aussi se multiplient les
bénédictions : 1,42.64.68
; 2,28, tout comme la louange : 2,13.20. Cette
bénédiction est
étrange dans la mesure où elle dresse la
perspective du malheur, ou plutôt de
la contradiction : alors que certains tomberont, d'autres se
relèveront.
Lagrange rejette toute allusion à la pierre qui fait
trébucher d'Is 8,14 :
parce qu'on ne voit pas comment elle pourrait aussi conduire au
relèvement. Il
préfère s'en tenir à
l'ambigüité de l'interprétation de tout
signe et dont on
peut voir une conséquence dans la douleur de Paul en Rm 9-11
; nous ne sommes
pas loin non plus de ce qu'exprime saint Jean à travers le
thème du
jugement/discernement. La
difficulté majeure
du passage est l'allusion au glaive du verset 35 : que
représente-t-il ? Pour
certains, étonnamment, cette douleur serait celle du doute
en Marie ; pour
d'autres, cette douleur est celle que créeront les
contradictions dans le
peuple, et qui touchera plus particulièrement Marie en tant
que fille de Sion ;
pour d'autres encore, en particulier Lagrange, et avec plus de
vraisemblance,
cette douleur est celle que provoquera la Passion dans le coeur d'une
mère :
mais il faut ajouter que cette douleur, un peu comme celle de saint
Paul qui
vient d'être évoquée, sera d'autant
plus forte qu'elle apparaîtra comme le
summum de la contradiction. Douleur du rejet et douleur maternelle de
la
Passion sont liées. III. 4. La prophétie d'AnneLaurentin
ne propose aucune analyse littéraire de ce passage. Et il
est vrai que l'on
peut se demander ce qu'elle ajoute dans le développement ou
la progression de
la scène. Les précisions qui la concernent sont
formulées avec des chiffres
particuliers : sept, ou quatre-vint-quatre qui représente
sept fois douze. On
est ainsi conduit à voir en elle une figure symbolique
annonciatrice d'une
plénitude. Pour préciser ce qu'il en est, il faut
aussi constater qu'à la
différence de Syméon, elle ne vient pas au
Temple, fût-ce poussée par l'Esprit,
mais s'y trouve en permanence, jour et nuit ; enfin, elle conclut la
scène. Il
n'est sans doute
pas illégitime de reconnaître en elle la figure de
la synagogue, avancée en
âge, et qui trouve une nouvelle jeunesse et tout le sens de
sa vie en désignant
le Christ comme sauveur. IV. Les Noces de Cana (Jn 2,1-12) : La force de la médiationC'est
encore une
rencontre qui nous est proposée, mais cette fois-ci, c'est
celle de Jésus et
d'un groupe, celui d'une noce. Vous connaissez l'histoire : les
invités n'ont
plus de vin, et Jésus a le bon goût, si l'on peut
dire, de transformer l'eau en
vin. Il est vrai qu'il s'est fait un peu tirer l'oreille, mais
qu'importe. Considérons
le détail
de notre texte. IV. 1. L'entrée en scèneLa
mention du troisième
jour est-elle seulement symbolique ? Elle invite à revenir
en arrière. Le
premier jour, présentation de Jean-Baptiste ; "le lendemain"
(1,29),
présentation de Jésus ; "le lendemain" (1,35), appel des premiers
disciples ; "le
lendemain" (1,43), départ pour la Galilée ; et
enfin "le troisième
jour" : peut-être faut-il ajouter ces "trois jours" aux
quatre
qui semblent avoir précédé, et parler
d'une "semaine inaugurale" en
situant Cana le septième jour ; peut-être ne
faut-il pas voir aussi loin et considérer
cette mention du troisième jour comme purement symbolique.
Une telle
expression, présente en Mt 16,21 ; 17,23 ; 20,19 ; 27,64 ;
Lc 9,22 ; 18,33 ;
24,7.21.46 ; Jn 2,1 ; Ac 2,15 ; 10,40 ; 1 Co 15,4 ; Ap 8,12 ; 9,15,
presque
toujours en lien avec la résurrection (exceptions : Mt 27,64
; Lc 24,21 ; Ac
2,15 et les deux passages de l'Apocalypse), veut certainement
suggérer que les
événements qui vont se produire sont indicatifs
d'un temps nouveau, et sont par
avance le fruit de la résurrection de Jésus.
Comme le note avec raison Boismard
"l'allusion à la résurrection de Jésus
comme introduction au premier signe
qu'il effectue est parfaitement dans la ligne de la
théologie johannique,
puisque cette résurrection est donnée, en
2,18-22, comme le signe par excellence,
la preuve définitive de l'authenticité de la
mission de Jésus". Au
coeur de ce temps
nouveau, est présente "la mère de
Jésus" (2,1.3). Elle est
probablement désignée sous ce terme parce que,
comme le note une grande partie
de la tradition manuscrite, Jésus était
présent "avec ses frères" et
non "avec ses disciples". Mais cela n'empêche pas de penser
que cette
appellation a une valeur symbolique : cette qualification ne sert pas
seulement
à expliquer son rôle d'intercesseur, avec une
dimension affective, mais elle
renvoie aussi -comme on le verra à nouveau au pied de la
croix (Jn 19,25)- à
l'Église. Marie est présente à Cana
dans toute l'ampleur de sa dimension
maternelle. Et
c'est
Marie/l'Église qui présente à
Jésus le problème auquel il est censé
répondre,
c'est Marie/l'Église qui intercède : "ils n'ont
plus de vin".
Remarquons que le problème lui est seulement
présenté, mais qu'il n'est pas
question de lui dicter, ou même simplement de lui proposer
les moyens d'y
répondre. La médiation/intercession ne consiste
pas à dire à Jésus ce qu'il
doit faire, mais à lui proposer des situations où
il pourrait faire quelque
chose. IV. 2. L'échange entre Jésus et sa mèreAprès
la
remarque/intercession de Marie, Jésus s'adresse à
elle en l'appelant
"femme" : signe supplémentaire que Marie
représente l'Eglise comme on
le verra dans le commentaire du texte sur la Croix. La B.J. remarque
fort
justement : "Cette appellation semble s'adresser à la
nouvelle Ève, mère
des vivants (Gn 3,15.20)". Boismard de son côté
note : "C'est le
terme que Jésus emploie pour s'adresser à
n'importe quelle femme (..) Ce n'est
donc pas un terme de mépris (..) Mais Jésus
évite le terme de mère, parce qu'il
veut faire abstraction du lien qui l'unit à Marie (..) Il
agit maintenant en
Messie". Mais l'interpellation est rude : "Quoi de toi à moi
?"
On va voir que cette rudesse est justifiée par le fait que
Marie fait d'une
certaine manière sortir Jésus de son
rôle : Boismard a peut-être tort
d'écarter
a priori toute idée d'hostilité comme en Jg 11,12
ou 2 Ch 35,21. Mais
il est aussi
possible que ce dialogue vise à marquer ou accentuer la
pauvreté de Marie et, à
travers elle, des convives, démunis pour faire face
à la suite de la fête :
pauvreté qui favorise le don de Dieu. Puis
Jésus lui affirme
que "son heure n'est pas encore venue" : on pense aussitôt
à la
remarque inverse de Jn 17,1 "Père, l'heure est venue,
glorifie ton
fils". L'heure est bien sûr celle de la Passion, mais que
s'est-il donc
passé entre-temps pour que l'heure vienne ? Si l'on garde en
mémoire ce que dit
Jésus de ses disciples en Jn 17, et la manière
dont Jésus s'adresse à Marie en
Jn 2, il semble que l'heure soit venue parce que Jésus a
constitué l'Eglise. Au
chapitre 17, Jésus peut dire : "ils ont gardé ta
parole. Maintenant, ils
ont reconnu que tout ce que tu m'as donné vient de toi. Les
paroles que tu m'as
données, je les leur ai données, et ils les ont
accueillies" ; à
l'inverse, il en est qui ont refusé cette parole et qui sont
déjà jugés.
Autrement dit, le jugement du monde sur l'accueil de la parole de Dieu,
qui
représente en saint Jean la mission même de
Jésus, est accompli : il ne pouvait
l'être encore au moment des noces de Cana. Souvenons-nous
en
outre que, dans l'évangile de Jean, la "parole" de
Jésus est tout à
fait analogue à la parole de Dieu : elle accomplit ce
qu'elle signifie ; d'où
dans notre passage de Cana le "faîtes tout ce qu'il vous
dira" (cf.
Gn 41,55 : Jésus est le nouveau Joseph). Or, cette parole
prononcée à Cana,
dans le secret puisque seuls les serviteurs sont au courant, est en
quelque
sorte hors contexte : elle ne vient pas juger les hommes, elle ne sert
à Jésus
qu'à manifester sa gloire avant terme (v. 11) : Marie
contraint donc Jésus à
sortir du champ de sa mission. En fait, elle le force à
manifester dès
maintenant ce qui devait advenir plus tard ; et du même coup,
elle conduit
aussi le lecteur à lire ce passage dans le contexte de la
Passion/Résurrection
qui l'éclaire. IV. 3. Le miracleTous
les
commentateurs le notent : le miracle de Cana s'inspire de ceux
accomplis par
Élie (1 R 17,17-24) ou Élisée (2 R
4,1-37). Et ce d'autant plus que l'un des
miracles qui va suivre pour Jésus est
précisément celui d'une guérison (Jn
4,46s), considéré par
l'évangéliste comme le deuxième (v.
54). Boismard
considère
encore plus probable une allusion à Moïse en Ex
4,19, où il est question de
signes, qui sont au nombre de trois, tandis que le troisième
évoque de l'eau
devenue sang. Quoi qu'il en soit, toutes ces
références n'ont qu'un seul but :
manifester Jésus comme le Messie. Mais
le récit du
miracle ajoute une autre dimension : celle de l'accomplissement. Le vin
représente probablement l'enseignement nouveau
dispensé par Jésus : cf. Pr
9,4b-6 ou Is 55,1-3. Ce vin remplace l'eau destinée aux
purifications et qui
était présent dans six (symbole d'imperfection)
jarres. Notons
qu'à la fin de
notre texte, il nous est dit que "les disciples crurent en lui" :
jusqu'alors, ils le suivaient. Quelque chose de fondamental s'est donc
produit,
en lien avec la Passion/Résurrection. V. La Croix (Jn 19) : La force de la persévéranceV.1. Au pied de la croixLa
première chose qui
frappe le lecteur, c'est qu'à l'exception d'un disciple que
Jean est seul à
mentionner et que nous ne connaissons que par une périphrase
celui que Jésus
aimait, ne se trouvent plus au pied de la Croix que des
femmes. Les évangélistes évoquent
plusieurs noms, à l'exception de Luc qui
reste muet, et le seul sur lequel ils soient d'accord (Matthieu, Marc
et Jean)
est celui de Marie de Magdala, la pécheresse
pardonnée. Les hommes ont fui, au
besoin en laissant leur vêtement à ceux qui
voulaient s'emparer d'eux (Mt 26,56
; Mc 14,50-51) : Alors, tous les
disciples, l'abandonnant, s'enfuirent ; et Pierre, un peu
plus tard, le
renie (Mt 26,69//) Pour
les Synoptiques,
les femmes se tiennent à distance de la Croix, pour Jean au
pied : cela ne
change pas grand-chose pour nous. Elles sont là. Je ne sais
pas s'il faut s'en
étonner : à l'exception encore de Marie de
Magdala, dont je vais reparler, on
nous signale en effet que ce sont des mères de famille,
peut-être même membres
de la famille de Jésus si l'on en croit Jean. Et c'est cela
qui leur donne la
force et la volonté d'être là :
«Une mère abandonnerait-elle son enfant ?"
Plus qu'un homme, plus spontanément qu'un homme en tout cas,
une femme, une
mère, vit avec ses entrailles, là où
elle a porté son ou ses enfants... Et cela
nous dit une chose à chacun de nous, que nous soyons ou non
femme, que nous
soyons ou non mère : on n'entre pas dans le
mystère de la Croix, on ne vient
pas au pied de la Croix avec sa tête, mais avec son coeur,
avec ses entrailles,
avec son corps de chair. Différemment de Jésus,
mais avec non moins de force,
les femmes qui sont au pied de la Croix ont accepté de
donner leur vie, leur sang.
Les disciples hommes s'étaient fait des idées sur
Jésus et, à l'exception de
celui que Jésus aimait, ils sont absents. Mais
Marie de
Magdala, que fait-elle donc au coeur de ce groupe ? Il me semble
qu'elle est là
pour la même raison que le disciple mentionné par
Jean, parce qu'elle était
aimée, parce qu'elle aimait. Pas seulement avec sa
tête, comme nous le
rappellera plus loin saint Jean dans la scène qui aura lieu
devant le tombeau
et où tout est dit avec les "Marie !" et
«Rabbouni». Et le disciple
que Jésus aimait, que la tradition chrétienne
identifie le plus souvent avec
Jean, c'est celui-là même qui avait
familièrement penché la tête sur la
poitrine de Jésus (Jn 13,25 ; 21,20) et manifesté
ainsi sa profonde amitié.
Autrement dit, Marie de Magdala et le disciple que Jésus
aimait sont les
représentants de l'amour fraternel, à
côté des femmes qui représentent
l'amour
maternel. Dans
tous les cas,
ceux qui restent au pied de la Croix sont ceux qui aiment, qui aiment
de tout
leur être, avec toutes leurs fibres. V.2. Femme, voici ton FilsJean
est donc le seul
à mentionner tout à la fois Marie,
mère de Jésus, et le disciple
bien-aimé ;
c'est avec ces deux personnages qu'il va rapporter un dialogue lourd de
sens
sur lequel il nous faut maintenant nous arrêter. Jésus
voit d'abord sa
mère, le disciple paraissant un peu en retrait à
côté d'elle, et c'est donc à
sa mère qu'il s'adresse. Il le fait par l'appellation qu'il
avait déjà utilisée
à Cana (cf. Jn 2,4) : "Femme !". On aurait attendu "maman"
ou "mère". L'appellation n'a rien d'irrespectueux, et c'est
elle que
l'on retrouvera un peu plus loin lors des apparitions à
Marie-Madeleine
(20,13-15) ; mais elle manifeste une certaine distance, celle qui
convient à la
réalisation d'un événement important.
Les qualificatifs de "maman" ou
de «mère", auraient eu un
côté possessif qui n'est plus de mise : Marie
n'est pas ou plus en cet instant la Mère de
Jésus, mais plus simplement et plus
largement une femme, une mère. Elle tenait de la nature un
Fils, maintenant
pendu à la Croix, et elle en reçoit de la
grâce un autre. Il ne faudrait pas
dire un autre, mais plusieurs autres : car le disciple qui devient son
fils n'a
pas de nom précis ! Il est celui que Jésus aimait. Tel
est le deuxième
enseignement fourni par ce petit texte : la
fécondité la plus grande est celle de la
grâce, et elle se donne sur la Croix. Mais
attention, ne nous trompons pas sur cette
fécondité, Jésus se retire, son
départ pour le ciel est proche, c'est une souffrance pour
lui et ceux qui
l'entourent ; ce n'est pas la souffrance qu'il faut bénir,
mais le renoncement
et l'abandon qui en sont la cause. Chers amis, il est clair que ce
n'est pas la
souffrance qui est féconde, c'est le renoncement, la
désappropriation, la mort
à soi-même, qui éventuellement
accompagnent ou génèrent cette souffrance, qui
sont grands et porteurs de fruits inattendus et nombreux. La mort
à soi-même a
une fécondité que la souffrance n'aura jamais.
Souvenez-vous de cette parole de
Jésus en Mc 8, 34: Si quelqu'un
veut
venir à ma suite, qu'il renonce à
lui-même et prenne sa croix, et qu'il me
suive. Jésus n'invite pas à la
souffrance, mais au renoncement ; ce
renoncement passera sans doute par une certaine souffrance, mais ce
n'est pas
celle-ci qui est visée. C'est ce dont témoigne
à nouveau le texte de saint Jean
que nous méditons. V. 3. Voici ta mèreJésus
aurait pu se contenter
d'adresser quelques mots à sa mère, mais il
insiste et donne au disciple une
mère. La situation du disciple est très
différente : si Marie perd un fils sur
la Croix, le disciple ne perd rien de tel. Un ami très cher
seulement, même si
c'est beaucoup. Pourquoi donc lui faut-il recevoir avec insistance une
mère ?
Le rôle principal d'une mère étant
d'engendrer et de guider ensuite dans la
vie, il faut croire que Jésus estime que c'est de cela qu'a
besoin le disciple
bien-aimé. Pourquoi à ce moment précis
sinon parce que Jésus s'en va vers le
monde du Père (Jn 13,1), et qu'il ne pourra donc plus jouer
auprès de ce
disciple un rôle équivalent à celui
d'une mère, à savoir celui du maître,
du
rabbi ? Le disciple, le disciple en général et
pas seulement un certain Jean,
est donc invité à trouver auprès de
Marie l'accompagnement, l'inspiration dont
il a besoin et que lui fournissait jusqu'alors son Maître.
Mais comment cela
pourra-t-il se faire de manière durable dès lors
que Marie elle-même est une
créature mortelle, appelée à rejoindre
son fils de chair au ciel ? Oui,
la
recommandation de Jésus au disciple, et à travers
lui à tous les disciples, n'a
de sens que s'il y a ici au pied de la
Croix, en Marie, beaucoup plus qu'une créature terrestre :
l'Eglise. Car c'est
l'Eglise qui, au long
des siècles, reçoit sans cesse de son Sauveur, au
pied de la Croix, de nouveaux
enfants pour les engendrer ; les accompagner, leur servir de
Mère. Au plan
spirituel. En lieu et place du Sauveur lui-même. Sur sa
parole. Constatons-le
d'ailleurs : quand Jésus a recours à
l'appellation de «femme", dans
notre texte comme à Cana ou dans le jardin de la
Résurrection, nous sommes
conviés à une lecture plus profonde pour
reconnaître dans cette femme l'Eglise,
évoquée dans ses éléments
constitutifs, l'Eucharistie, la Croix, l'annonce de
la Résurrection. Si
en Marie c'est
bien l'Eglise qui est présente, comment comprendre la
notation finale : le disciple la prit chez
lui ? Encore
qu'il faille plutôt traduire : le
disciple la reçut chez lui. N'est-ce pas
plutôt l'Eglise qui reçoit les
disciples chez elle ? Au-delà de la simple constatation
socio-historique
d'après laquelle, dans la tradition de l'époque,
c'est l'homme qui accueille
chez lui et non la femme, il faut sans doute reconnaître
à cette notation un
sens spirituel : le disciple n'est pas
seulement invité à vivre dans l'Eglise, mais
aussi à vivre de l'Eglise et pour
l'Eglise, à recevoir d'elle et à veiller sur
elle. Trop souvent encore, des
disciples se situent face à l'Eglise et comme en dehors
d'elle, alors qu'elle
doit vivre en eux s'ils sont de vrais disciples. Elle doit vivre en eux
par sa
tradition, par ses sacrements, par ses appels ou ses recommandations ;
elle
doit vivre en eux dans leur prière. Le
verset 28 ne fait
pas partie du texte que je me proposais de méditer, mais il
est bon de le
rappeler : Après cela,
Jésus voyant que
tout était dès lors accompli... Ainsi,
ce n'est donc que lorsque Jésus a
pris soin de rassembler au pied de l'arbre de vie qu'est la Croix ceux
qui
l'aiment et qu'il aime, de confier ses disciples à l'Eglise
et l'Eglise à ses
disciples, qu'il peut dire que tout est
accompli, et même plus, si l'on
considère le verbe grec, que tout
est mené à la perfection. De
fait, ce
rassemblement de tous ceux que Jésus aime autour de lui,
près de la Croix
victorieuse, avec au centre sa mère, ne
préfigure-t-il pas le rassemblement
final de tous les saints au ciel, sur quoi doit s'achever la vie du
monde ? VI. La Pentecôte (Ac. 2,1-13) : La force de la communionMarie
n'est qu'à peine évoquée dans
l'événement de la Pentecôte : on sait
simplement
(Ac 1,14) qu'elle est présente dans la chambre haute avec
les Onze, quelques
femmes et les frères de Jésus. Mais le fait
même de cette mention, alors que
Marie ne joue plus aucun rôle ensuite, est important : elle
ne vit plus dans la
solitude de la croix, elle témoigne avec tous d'une attente
diffuse, de
l'espérance. On peut sans doute aller plus loin : cette
Pentecôte apparaît un
peu, par sa présence maternelle, comme une nouvelle
naissance. C'est de fait,
comme on va le voir, l'acte de naissance de l'Eglise. Une
question peut se
poser : Marie était-elle présente au moment de la
répartition des langues ?
A-t-elle reçu l'Esprit-Saint ? Dans le récit de
Luc, en Ac 2,1, il nous est dit
"qu'ils se trouvaient tous ensemble dans un même lieu".
Souvenons-nous d'emblée que, dans le début des
Actes, Luc aime à insister sur
l'unité et l'universalité : les "tous" abondent.
Que recouvre en fait
ce "ils" et ce "tous" ? Si l'on se réfère aux
versets 7 et
14 du chapitre 2, il semble bien, quoi qu'en dise la note de la BJ sur
2,1
qu'il ne s'agisse pas "du groupe apostolique" de 1,13-14, mais
plutôt
du groupe restreint de 1,13, autrement dit de Pierre et des Onze ; ou
bien
alors, dans le fil du texte, en considérant que Pierre et
les Onze de 2,14 ne
sont que les représentants de l'ensemble, du groupe
étendu évoqué en 1,15 et
qui a participé à l'élection de
Matthias. Dans le premier cas, Marie, les
femmes et les frères de Jésus sont absents, dans
le deuxième ils sont présents.
Rien ne permet de trancher, mais on peut au moins faire observer que,
depuis la
conception de Jésus, en passant par son accompagnement
jusqu'au pied de la
Croix, Marie est certainement, à un titre
spécial, remplie de l'Esprit-Saint
(Lc 1,35) ; en outre, en tant que figure de l'Eglise, elle
était présente même
si elle avait été absente... Venons-en
donc au
texte de 2,1-13. Une
simple lecture
suivie du texte montre qu'un unique événement
donne lieu à deux
interprétations. Au
verset 4, la venue
des langues conduit les apôtres à s'exprimer "en
d'autres langues" ;
et c'est pourquoi plus loin, "chacun les entendait parler en son propre
idiome". En revanche, la réflexion sur le vin doux du verset
13 et sur
l'ivresse au verset 15 ne peut guère s'expliquer autrement
que par une
expression confuse des apôtres. Dans le premier cas, il faut
parler
d'hétéroglossie ; dans le deuxième de
glossolalie, autrement dit du
"parler en langues" familier à saint Paul en 1 Co 14 et dont
l'apôtre
reconnaît le caractère incompréhensible
(v. 2 : "celui qui parle en
langues ne parle pas aux hommes, mais à Dieu ; personne en
effet ne comprend :
il dit en esprit des choses mystérieuses"). Il
est difficile de
savoir s'il s'est agi à Jérusalem de l'un ou
l'autre de ces deux phénomènes, ou
des deux simultanément, mais il est sûr que
l'insistance de Luc porte sur
l'hétéroglossie. Il est non moins sûr
que cette insistance représente une
manière de relire le texte de Gn 11 sur la tour de Babel :
"Voici que tous
font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le
début de leurs
entreprises ! Maintenant aucun dessein ne sera irréalisable
pour eux. Allons !
Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu'ils ne
s'entendent plus les
uns les autres" (v. 6-7). Dans le texte des Actes, "toutes les
nations qui sont sous le ciel" sont rassemblées, sur la
montagne qu'est
Jérusalem, et chacun les entend dans sa propre langue :
c'est le contre-pied
exact de la situation de Babel ; remarquons d'ailleurs que le verbe
utilisé
pour exprimer la confusion du langage de Babel est le même
que celui utilisé
pour exprimer la confusion de tous à Jérusalem, sugcheô. Dès
lors, on comprend
l'intention de Luc : l'unité des peuples est refaite sur une
base nouvelle,
tous les desseins leur sont réalisables, il est
désormais possible de pénétrer
les cieux et de se faire un nom comme le souhaitaient les gens de
Babel. Mais
la base est donc nouvelle : il ne s'agit pas de disposer
formellement
d'une même langue, mais de parler le même Esprit.
C'est l'Esprit qui est
l'unité de tous, le lien de communion entre tous, la
possibilité de dépasser
les barrières linguistiques et humaines ; c'est l'Esprit qui
permet de dire les
merveilles de Dieu. A
dire vrai, c'était
déjà ce qu'avait manifesté saint Luc
dans les débuts de son évangile : c'est
parce qu'elle était remplie de l'Esprit-Saint que Marie
avait pu concevoir
Jésus, c'est pour la même raison qu'elle a pu se
faire entendre d'Élisabeth
avant même de lui avoir parlé, c'est toujours pour
la même raison que tout le
début de l'évangile est marqué d'une
profonde exultation. Mais alors que dans
l'évangile, ce don de l'Esprit était
limité, et que tous ceux qui en
bénéficiaient étaient explicitement
nommés et singularisés, au début des
Actes
des Apôtres, ce sont les Douze ou les 120 qui en
bénéficient, sans qu'ils
soient singularisés. Pentecôte qui, au chapitre
10,44s, touchera même les
païens. Toutes les nations bénéficient
en quelque sorte du privilège
initialement réservé à Marie
d'être "pris à l'ombre de l'Esprit". Parler
une même
langue, ce n'est donc pas parler une langue unique, c'est parler la
langue de
l'Esprit. Quelle est-elle cette langue de l'Esprit ? Paul le dit en Ga
5,22-23
: "Le fruit de l'Esprit est charité, joie, paix,
longanimité,
serviabilité, bonté et confiance dans les autres,
douceur, maîtrise de
soi". L'Esprit aide au discernement : les apôtres ne multiplient pas les signes, ils se contentent de "publier les merveilles de Dieu" (v. 11), autrement dit de révéler aux hommes "les choses cachées depuis la fondation du monde", "ce que l'oreille n'a pas entendu, ce que les yeux n'ont pas vu" et qui pourtant est déjà là. Vous
pouvez le
constater : la Pentecôte est le dernier
événement dans lequel la présence de
Marie est évoquée. Luc, qui fait pourtant tant de
cas de sa personne, ne la
mentionne plus. Qu'est-elle devenue tandis que les apôtres
s'en vont prêcher
par le monde entier ? Rien ne permet de le dire et je me contenterai
donc d'une
suggestion. Dans
la mesure où
Marie représente, en particulier pour Luc, la figure de
l'église, et même son
coeur, je l'imagine assez comme étant restée
à Jérusalem, devenue par sa prière
foyer de grâce pour tous les prédicateurs.
Autrement dit, tout le reste du
récit des Actes, cette annonce de l'évangile au
monde entier dans lequel Marie
n'intervient donc pas officiellement ou directement, lui serait en
quelque
sorte redevable. Dès lors, l'annonce de l'évangile doit sans cesse se référer à celui qui est le sujet de cette annonce, Jésus, mais elle gagne aussi à s'enraciner dans la prière de celle qui a la première accueilli le sujet en question, Marie. Hervé Ponsot OP version 2.0 - © Copyrights DOMUNI 1999-2003 - tous droits réservés biblio.domuni.org |