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Fr. Jean-Michel Maldamé, op

De l'autre côté du Jourdain

Avent

Il y a peu, au cours d’une rencontre, quelqu’un de mes amis a parlé d’un de ses maîtres en disant que le sombre fleuve de la mort l’avait emporté. Il y avait en cette parole une si grande tristesse et une si grande vérité que l’image m’est restée. Elle m’est revenue en écoutant la parole que Dieu nous dit aujourd’hui.

Il y a à l’horizon de notre vie le sombre fleuve de la mort où tout est emporté. Nous ne pouvons le traverser. L’image du fleuve qui barre et sert de frontière est forte. Elle dit bien notre histoire collective personnelle. Ainsi l’Europe partagée à Yalta, a pour point d’équilibre la frontière Oder-Neisse. Le Jourdain est toujours un fleuve qui sépare deux mondes, Arabes et Juifs, Orient et Occident, en un conflit millénaire.

Un jour, il y très longtemps, le fleuve Jourdain était à ses plus hautes eaux. Le nouveau Moïse, Jéhoshua (ou Josué), fit avancer l’arche d’alliance et les eaux s’arrêtèrent. Le peuple est entré dans la terre promise. Josué prit douze pierres et en fit un grand cercle, attestation de l’action du Dieu vivant qui a sauvé son peuple (Jos 3 et 4).
Aujourd’hui, nous sommes en ce même lieu.

De l’autre côté du Jourdain. Là, Jean baptisait. Il rappelait la promesse au peuple qui avait perdu la maîtrise de sa terre, de son histoire et même de sa foi (Jn 1, 19-28). Nous pouvons comprendre ce que vivait ce peuple puisque nous aussi éprouvons la différence entre ce que Dieu promet et ce que nous sommes. Lourdeur, lenteur, inintelligence... ce qui nous ronge, nous brise, nous défigure... Jean annonce qu’il est possible de s’en libérer. Il propose un baptême de conversion qui lave et enlève tout ce qui empêche d’aller à Dieu. Dieu fait en sorte que l’intérieur soit aussi sain que la peau devient propre dans le courant de l’eau vive. Tout le peuple vient à Jean pour se faire baptiser. Il est impatient que la promesse se réalise, que Dieu donne enfin ce qu’il a promis.

Nous faisons nôtre cette impatience. Nous voulons que Dieu donne ce qu’il a promis. Si déprimés, si fatigués que nous soyons, cette espérance demeure.

Le récit évangélique nous dit que, de Jérusalem, les délégués des autorités (une espèce de délégation parlementaire) sont venus interroger Jean et lui demander pourquoi il baptisait. Ils l’ont interrogé selon le catalogue des conditions à remplir par l’envoyé de Dieu : « Es-tu Élie ? Le Messie ? Le Fils de David ? Le grand prophète ? Le nouveau Moïse ? » De quel droit fais-tu un geste de purification ? (Jn 1, 20-22).

Jean répond que Dieu lui-même purifiera. Il purifiera dans le feu de son amour et dans le souffle de sa vie donnée. Tel est le commencement de la bonne nouvelle ! Dieu lui-même fera faire le passage. Non pas seulement le passage d’une rive à l’autre du Jourdain, mais le grand passage. Le passage qui mène à l’autre rive, à la vie en plénitude. À la vraie vie, sur qui la mort n’a pas de prise. Dieu lui-même dans le feu et la force de l’Esprit.

Lorsque les temps furent accomplis, de l’autre côté du fleuve de la mort, est venu Celui que l’on attendait. Il a soufflé de son souffle sur ses disciples, pour qu’ils aient part à l’Esprit Saint. Il leur donna l’Esprit pour qu’ils poursuivent la mission du salut (Jn 20, 22-23).

Par la résurrection d’entre les morts, le Père a constitué Jésus de Nazareth, le vrai Jéhoshua, principe du monde neuf. En donnant la force de l’Esprit aux Douze, il fondait le peuple nouveau, attestation de l’œuvre de Dieu, non pas sur des pierres, mais sur les cœurs où seul l’Esprit de Dieu peut écrire (2 Co 3,3).

Les temps sont accomplis. Il est venu de l’autre côté de la mort, Celui qui donne part à l’Esprit de Dieu. C’est cet Esprit que nous voulons recevoir. C’est à cause de Celui qui nous le donne que nous allumons cette lumière dans la nuit. C’est en son honneur que nous éveillons notre cœur et nous vivons un temps d’attente.

Lorsque Dieu donne son Esprit, il ne le donne pas dans la logique du monde (force, contrainte ou pesanteur), mais dans une toute autre logique. Nous en avons la trace dans les commencements. Nous gardons donc mémoire, au-delà même de sa vie et de ses paroles, des tous premiers commencements. Nous viendrons à Bethléem et nous serons parmi les bergers. Nous serons avec les mages en leur quête de savoir et de sagesse. Nous verrons ainsi comment a commencé de se mettre en œuvre la puissance de salut qui renverse la force de la mort.

Oui, il vient. Il nous appelle de l’autre rive. Avec lui nous passerons le fleuve.

Jean-Michel Maldamé, op


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