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Fr. Jean-Marc GAYRAUD, op

Vaine Gloire

Paon, Saint Clément, Rome, mosaïque du XIIe siècle

"Un anachorète vint se plaindre à St Macaire de ce que tous les jours, dès neuf heures du matin, il sentait dans la solitude une faim étrange, quoique dans le monastère où il était auparavant il n'eut point de peine à passer quelquefois des semaines entières sans manger. Macaire lui répondit : n'en soit point surpris, mon fils, c'est que dans le désert tu n'as personne qui soit témoin de tes jeûnes, et qui te soutienne et te nourrisse de ses louanges, alors que la vaine gloire était ta nourriture dans le monastère, et le plaisir de te signaler parmi les autres te valait autant qu'un repas." (1)

Les anciens appellent donc cela la vaine gloire. Elle représente un obstacle permanent à l'accès au cœur profond, là où voudrait justement s'éveiller un chant de gloire, la gloire du Père, là dans le secret du coeur.

Figurez-vous qu'il n'est peut-être rien de plus actuel que la vaine gloire. Voir et être vu, faire voir et se faire voir, voyeurisme généralisé complaisamment entretenu par les journaux et les médias. Jamais comme aujourd'hui peut-être ne s'est-on autant épanché et raconté, pour prétendre dire le meilleur, l'insipide ou le pire, qu'importe. C''est toujours pour faire voir et bien souvent se faire voir.

Quand ce `m'as-tu-vuisme' concupiscent prétend mettre à jour et exposer au regard de tous le tréfonds du cœur, il y a là un véritable artifice mensonger. Le lieu du cœur est une source cachée où sourd secrètement l'Esprit du Père et son murmure ne se laisse jamais pressentir que dans le silence et l'intimité. Source à jamais indisponible à toute forme de mainmise afin de ne jamais pouvoir cesser de t'abreuver : cela s'appelle la grâce. Elle ne se peut partager qu'entre amoureux et entre amis. Le secret du cœur se dérobera toujours à toute exposition et par le fait même de cette exposition. La télé-réalité ou toute autre forme de surexposition médiatique de l'intime que ce soit, est une pure illusion. Vanité des vanités que cette ostentation dérisoire et inhumaine. La vaine gloire. Cette toute puissance et cette omniprésence du spectacle du privé et de l'intime ne nous veut pas que du bien. Il est donc temps de réapprendre à jeûner. Il est temps de redécouvrir le lieu caché et secret du cœur de l'homme. Le carême est là pour nous le rappeler.

L'évangile nous invite aujourd'hui à prier le Père qui voit et qui est dans le secret, au lieu du cœur. Il y va de notre véritable naissance à nous mêmes et à la vie de Dieu en nous. Il y va de notre juste rapport aux êtres et aux choses, il y va de notre capacité d'aimer, d'aimer Dieu de cet amour même dont il nous aime et par conséquent, de nous aimer en vérité les uns les autres. Au lieu du cœur, il s'agit d'inventer là son chemin de vie, chacun d'une manière unique, une vie vivifiée par l'Esprit, une vie pour la vie. De la cendre au parfum.

Je vous propose trois efforts de carême pour mieux avancer sur ce chemin-là :

  • Ne pas prêter l'oreille ni jeter son regard sur ce spectacle qui veut à tout prix s'imposer à vous de toutes parts, ou tout au moins, ne pas y participer par une complaisance malsaine quelconque.

  • Débusquez vos mille petites vaines gloires quotidiennes. Pratiquez cela un peu comme un jeu d'obstacle en direction du lieu du cœur. Vous verrez, avec la pratique, plus vous en repérerez, plus vous en trouverez. Ce n'est pas difficile, car ce qui est bien avec la vaine gloire -enfin, façon de parler !- c'est qu'elle s'insinue partout et qu'on n'a, par conséquent, jamais fini de s'en débarrasser ! On peut tirer vaine gloire de tout absolument, jusque dans ce qui s'emploie à la combattre.

  • Enfin et surtout, prie ton Père qui est là dans le secret du cœur ; afin que ce « moi-je » étouffant et mortifère cède patiemment la place à un « Toi-je » profondément libérateur et recréateur : « superior summo meo et interior intimo meo ».

Jean-Marc Gayraud, op.,
pour le mercredi des Cendres 2006


(1) in Sr. Marie-Ancilla, "Tu aimeras ton frère. À l'école des Pères du désert", Éd. Source de Vie, Vieille-Toulouse, 1997, p. 48


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