Pèlerins d'Emmaüs, Messages pour le temps pascal - J.M. GAYRAUD et J.M. MALDAME - DOMUNI

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Des cendres aux langues de Feu
Messages pour le temps pascal
  par Jean-Marc Gayraud
et par Jean-Michel Maldamé, dominicains
Le buisson ardent, Chagall

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3e dimanche de Pâques, 10 avril 2005
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Le 11 avril 2005 :
Pour le 4e dimanche de Pâques

1. Pèlerins d'Emmaüs, par J.-M. Gayraud, op

2. Un corps de résurrection reconnu à la fraction du pain par les disciples d'Emmaüs, par J.-M. Maldamé, op


Pèlerins d’Emmaüs
par Jean-Marc Gayraud, op

Calendrier des Messages pour le temps pascal imprimer

Lc 24,13-35

Les évangiles de la Résurrection nous parlent tous d’une expérience de rencontre qui nous fait passer de la tristesse à la joie, de la peur à la paix, de la mort à la vie. Rencontre avec le Ressuscité qui donne la vie là où la mort exerçait son empire. L'évangile des pèlerins d’Emmaüs explicite d’une manière unique cet événement de rencontre en insistant en particulier sur le processus d’approfondissement et de découverte lié à toute rencontre. Le Christ vient à notre rencontre et il donne à cet événement tout l’espace et le temps qu’il lui est nécessaire. Il s’agit de mesurer l’ampleur de notre attente et la profondeur de notre désir. Il s’agit de descendre jusqu’aux fondements de la quête du cœur, pouvoir l’exprimer, en découvrir le sens caché et voir que c’est bien là que le ressuscitéveut venir nous rejoindre. Dieu qui a ressuscitéJésus d’entre les morts vient faire oeuvre de régénération à la source de notre être. Il fait œuvre de création nouvelle et pas moins que l’oeuvre de la première création, c’est là un fait de Dieu unique et absolument gratuit. Comme pour les disciples d’Emmaüs, l’Écriture nous conduit sur le chemin de cette découverte, elle est la Parole vivifiante de Dieu, parole arrachée au chaos, à la douleur, à l’oubli, à la mort ; cri de joie du salut jailli du plus profond de la plainte de l’homme. Elle est bien notre unique et notre meilleur pédagogue vers le Christ qui surgit victorieux du plus profond du tombeau.

En entrant dans ce mystère, Le coeur brûle et chante de joie. Et cependant, quelque chose peut nous retenir sur le seuil de cette joie et c’est la réalité terriblement triste de ce monde. La plus grande partie de l’humanité ne connaît pas de bonheur. Elle est tenaillée par la faim, paralysée par la peur, effondrée par l’accumulation des frustrations et des désillusions, blessée sous les coups de la violence la plus insensée. En quelque région du monde que ce soit, d’aucuns peuvent toujours se reconnaître dans cette litanie mortifère du malheur. Pourrions-nous donc être heureux devant tant de malheur et tant de malheureux? Bien-sûr que non si le bonheur qui était la nôtre était étranger à ce malheur du malheureux, encore moins s’il nous le faisait oublier. Mais c’est bien du contraire dont il s’agit. La joie des disciples d’Emmaüs, ce n’est pas la joie du touriste qui court au club Méditerranée, c’est tout le contraire, c’est la joie du disciple qui court auprès du frère désemparé, en sa nuit illuminée par le Christ venu à sa rencontre. Cette joie qui a jaillit comme la lumière au cœur de notre nuit n’a donc rien à voir avec le bonheur triste du possédant, avec les réjouissances des suffisants, insulte à la détresse du malheureux et qu’ils se procurent bien souvent à ses dépens.

La joie qui resplendit en cette nuit des pèlerins d’Emmaüs, ce n’est pas vraiment non plus la bonne joie de nos bons moments partagés même si cette joie là est sans aucun doute un reflet de cette autre joie. Cette autre joie, qu’est-elle donc ? C’est l’heureuse joie de Celui qui passa de la mort à la vie, de la douleur à la joie, c’est la joie pour ceux qui sont sans joie, joie bienheureuse qui réjouit ceux qui pleurent, d’autant plus heureuse et inébranlable qu’elle ne peut pas venir de nous, c’est une joie pascale. Soyons donc joyeux de cette joie-là et que notre joie de Pâques ne soit pas sans une pâque de la joie, soyons le mémorial de la joie pour ce monde sans joie, soyons les gardiens de la joie dans un monde où coulent le sang et les larmes.

Joie du ressuscité! ressuscitéde notre joie qui nous libère de toute peur, de tout repli sur soi en nous dépossédant de soi, qui nous recrée en notre capacité d’accueil, de don et de partage, en notre capacité d’être autre, d’être cet autre que vient à notre rencontre, qui nous fait vivre par Lui et pour lui Lui, le Christ, c’est l’autre et c’est le Tout-Autre, c’est Dieu et c’est le prochain, ça n’est jamais l’un sans l’autre, ni l’un avant l’autre. Qui voit le Christ voit Dieu dans le prochain et voit le prochain en Dieu, il ne voit jamais Dieu sans voir le prochain. Le Christ ne nous unit pas à lui sans faire œuvre de communion entre nous, il nous unit en vérité les uns aux autres quand il nous unit à lui, bien au-delà de ce dont nous serions capables par nous-mêmes. Sacrement de l’autel et sacrement du frère inséparablement. C’est bien là l’expérience même des disciples d’Emmaüs, c’est là ce qu’il ont vu dans le geste de partage de ressuscité Reconnu dans la fraction du pain et dans le pain partagé de nos vies, il est le Vivant parce qu’il est vie donnée. La vie est une affaire bien trop sérieuse pour en faire notre seule affaire et la mort hante la vie de qui la réduit à ses seuls intérêts et à sa propre vie. Il a tout à y perdre celui qui veut la garder. N’ayons donc pas le souffle court! Partageons le pain de la vie et vivons de ce partage. Et il y a beaucoup de pain sur la planche à partager ! Les disciples, rejoint jusqu’au plus profond de la nuit par la patiente marche à leur côté du Maître de la vie, ont vu se lever peu à peu l’aurore du Salut. Ils peuvent maintenant se lever et courir à la rencontre de leurs frères comme vers cette aurore sans déclin, car voici qu’elle illumine pour toujours désormais la nuit de ce monde et annonce la victoire définitive du Ressuscité

Frère Jean-Marc GAYRAUD, op


Un corps de résurrection
reconnu à la fraction du pain
par les disciples d'Emmaüs

3e dimanche de Pâques, 10 avril 2005
par Jean-Michel Maldamé, op

« Deux disciples faisaient route vers Emmaüs [.]. Il advint lorsqu'ils conversaient et discutaient ensemble, que Jésus en personne s'approcha, et il faisait route avec eux ; mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. [.] Quand ils furent près du village où ils se rendaient, il fit semblant d'aller plus loin. Mais ils le pressèrent en disant : 'reste avec nous car le soir tombe et le jour déjà touche à son terme'. Il entra donc pour rester avec eux. Et il advint, comme il était à table avec eux, qu'il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna. Leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent à la fraction du pain. Mais il avait disparu de devant eux. Et ils se dirent : 'Notre cour n'était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les écritures. À cette heure même, il partirent et s'en retournèrent à Jérusalem. Ils trouvèrent les Onze [.] Et eux de raconter comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain » (évangile de Luc 24, 13-35).

Lorsque Jésus s'est manifesté sur la route, les disciples ne l'ont pas reconnu. Pourtant, lorsque Jésus s'est manifesté, il occupait de l'espace sur la route. Son vêtement faisait une tache de couleur qui tranchait avec le paysage. Il marchait comme marche un homme dont les pieds se posent sur le sol. Il parlait avec des mots, avec sa voix et son accent. Il ne faisait pas encore nuit et ils pouvaient voir son visage et croiser son regard. N'est-il pas étrange qu'ils ne l'aient pas reconnu alors ? Ce n'est que lorsqu'il fit un geste, qu'ils le reconnurent. Pourquoi ? Pour répondre à cette question, il faut parler du corps de résurrection. Et pour cela commencer par nous demander qu'est-ce qu'un corps et ensuite qu'est-ce qu'un corps ressuscité.

1. Le terme de corps ne désigne pas une abstraction, comme chez les savants ou une entité générale comme les mots-phares qui mobilisent les foules (liberté, égalité, solidarité.). Le terme de corps se réfère à ce qui est bien concret. Mais ce n'est pas simple, car celui qui parle du corps est déjà dans un corps, le sien. Pour cette raison, le sens premier du terme n'est pas une idée, mais une expérience. Or il y a expérience et expérience.

Le corps est un donné matériel. Il est là par sa masse, son volume et par la place qu'il occupe dans l'espace et le temps. Le corps est alors un « objet du monde ». Mais le corps n'est pas que cela : il est un organisme vivant. Il vit. Il échange avec le monde extérieur par la respiration, l'alimentation, la relation, tout à la fois actif et passif.

Il y a une autre expérience du corps, celle qui vient de l'intime. Le corps n'est pas une chose posée là, mais ce qui s'engage dans la parole et le geste. Ce n'est pas un moyen d'action comme un outil, mais une identité qui se manifeste par l'attitude générale, par la mobilité, par les gestes et par l'expression. Le corps exprime la pensée. Il fait de la pensée quelque chose dans l'espace et le temps. Ainsi le corps n'est pas chose ou objet, mais il est tout entier signe, symbole, forme de vie intelligente et pensante.

Il y a aussi celui qui souffre par son corps qui porte le poids des ans, l'usure, l'épreuve la maladie et des blessures qui sont tout à la fois du cour et de l'âme.

L'expérience corporelle fait sortir de soi, car le corps est aussi vrai par la relation à autrui. Il y a le corps objet, le corps qui dit, le corps au centre de la vie affective où tout à la fois on donne et on prend.

Toutes ces expériences fondatrices font que lorsqu'on parle du corps, il y a tout cela qui en fait la vérité et qui permet de comprendre pourquoi le mot évoque plus que ce qui se touche ou se perçoit sensiblement, ou se donne à l'étude objectivante de la physique, de la chimie, de la biologie et même de la médecine.

2. Le corps est ouvert sur une autre forme de vie que celle qui se déroule dans les strictes nécessités de l'espace-temps défini par le mouvement de la Terre dans le système solaire. Il y a plus que l'ouverture au sens de simple possibilité, il y a un appel à cette vie plus vraie. Les poètes et les artistes le sentent, le disent et le font advenir par la force de la beauté. Les amoureux le vivent dans leur mutuelle présence où la présence se fait dans la confiance, la remise de soi à l'autre, la disponibilité et la création du neuf, le lieu de la parole qui est vie. Là le corps est plus vrai que dans le mutisme, l'inertie, l'indifférence ou l'encombrement de l'espace nécessaire à la vie.

Il en va de même dans la rencontre de celui qui prie avec son Dieu. Son corps amoureux, tendu de tout son être vers la communion avec l'ineffable, est habité par une présence qui le sanctifie.

Ceci nous permet de comprendre en quel sens on peut parler d'un corps de résurrection. C'est un corps plus vrai. Un corps qui est tout entier dans la présence, dans la parole et dans un geste empli de signification : la fraction du pain.

3. Le corps qui a été vu par les disciples d'Emmaüs est un corps réel : il partage la marche, il parle, il écoute, il prend place à table et, finalement, il se fait reconnaître par le geste de la fraction du pain. Ce geste est celui par lequel celui qui préside le repas le prend en sa main, brise le pain et en donne des morceaux aux convives. Or c'est par ce geste que Jésus avait résumé le sens de sa vie en disant « mon corps livré pour vous et pour la multitude ». Le mot livré prend sens pour ceux qui portaient le deuil de l'ami arrêté, condamné, crucifié et enseveli. Le mot livré prend sens pour ceux qui ne pouvaient pas ne pas se souvenir d'une de ses paroles les plus belles : « il n'est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ». Le mot livré prend sens pour ceux qui l'ont entendu prier son Père, lui remettre sa vie, et qui à table pour ce repas invoque le Dieu créateur qui est source de vie.

Oui ce corps qui est avec eux depuis le commencement de leur route est bien celui de Jésus. Ce corps de chair est le sien. Mais il n'est pas dans la condition spatio-temporelle qui fut le sien au temps de ce que l'on appelle aujourd'hui vie publique ; il est devenu encore plus vrai. Il est totalement habité par la force de l'Esprit de Dieu. Il est métamorphosé. Il est transfiguré. Pour dire que c'est bien le même qu'avant, qui est passé par la mort, il convient aussi de dire qu'il est ressuscité.

Sitôt qu'ils ont reconnu Jésus à la fraction du pain, les disciples reprennent la route, car ils sont désormais témoins et responsables de porter la nouvelle. Ils partent partager la joie avec leurs frères et soeurs qui furent compagnons de Jésus pendant sa vie publique. Ils savent que désormais le signe du partage du pain sera pour toujours l'instrument d'une présence. Ils savent qu'une fraternité est fondée du partage de la parole et du partage du pain sanctifié par l'Esprit de sainteté.

Frère Jean-Michel Maldamé, op


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maj 18.05.2005

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- Source : Domuni, article de Jean-Marc GAYRAUD, Messages du temps pascal, www.domuni.org, 2005
- Source : Domuni, article de Jean-Michel MALDAME, Messages du temps pascal, www.domuni.org, 2005