|
Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p. Pensées à penser
|
![]() |
3eme dimanche de l'Avent : Jn 1,6-28Jean chapitre 1, verset 6 à 28 « 6 Il y eut un homme envoyé de Dieu. Son nom était Jean. 7 Il vint pour témoigner, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. 8 Celui-là n'était pas la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière. 9 Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde. 10 Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l'a pas reconnu. 11 Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas accueilli. 12 Mais à tous ceux qui l'ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, 13 lui qui ne fut engendré ni du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu. 14 Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. 15 Jean lui rend témoignage et il clame : "C'est de lui que j'ai dit : Celui qui vient derrière moi, le voilà passé devant moi, parce qu'avant moi il était." 16 Oui, de sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce pour grâce. 17 Car la Loi fut donnée par Moïse ; la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ. 18 Nul n'a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l'a fait connaître. 19 Et voici quel fut le témoignage de Jean, quand les Juifs lui envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites pour lui demander : "Qui es-tu ?" 20 Il confessa, il ne nia pas, il confessa : "Je ne suis pas le Christ" 21 "Qu'es-tu donc ? Lui demandèrent-ils. Es-tu Elie ?" Il dit : "Je ne le suis pas" "Es-tu le prophète ?" Il répondit : "Non." 22 Ils lui dirent alors : "Qui es-tu, que nous donnions réponse à ceux qui nous ont envoyés ? Que dis-tu de toi-même" 23 Il déclara : "Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur, comme a dit Isaïe, le prophète." 24 On avait envoyé des Pharisiens. 25 Ils lui demandèrent : "Pourquoi donc baptises-tu, si tu n'es ni le Christ, ni Elie, ni le prophète ?" 26 Jean leur répondit : "Moi, je baptise dans l'eau. Au milieu de vous se tient quelqu'un que vous ne connaissez pas, 27 celui qui vient derrière moi, dont je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sandale." 28 Cela se passait à Béthanie au-delà du Jourdain, où Jean baptisait. » Cet évangile fait apparaître deux traits majeurs de la figure de Jean (l'évangéliste Jean ne l'appelle jamais "le Baptiste") : il est celui qui prépare et il n'est rien sinon "la voix" qui crie dans le désert. Point de convergence de la tradition multiforme d'Israël qui nous conduit peu à peu vers le Christ, Jean prépare sa venue. Israël a peu à peu dessiné les contours du visage de celui qu'elle attend : le Christ Sauveur. Il ne peut pas y avoir d'accueil et de reconnaissance du Christ s'il n'y a pas une attente et une préparation correspondantes. En ce sens, l'Ancien Testament nous est indispensable : il nous conduit au Christ à travers l'épaisseur et les multiples formes de cette attente. Il doit en être ainsi pour nous : Jésus sera accueilli et reconnu si notre vie est une patiente et persévérante préparation et attente de sa venue. Cela suppose une considération simple et profonde de ce qui nous fait vivre, de ce qui habite notre cur. Cela suppose également un regard aussi juste que possible sur soi-même, sur notre histoire, sur tout ce qui jusqu'à ce jour a façonné notre identité pour autant que cela affleure à notre conscience. Cela suppose enfin un élan quotidien qui puisse nous tourner vers le Seigneur quelque soit l'état où nous trouve notre cur. Tout ceci doit être là tout simplement à l'heure où Jésus nous rejoint, car on ne va pas à lui ailleurs que dans cette humble vérité de notre être. Cet accueil de soi même, quelque soit le parcours des uns et des autres, est indispensable car c'est bien là que Jésus se donne à connaître et à aimer pour chacun de nous et par conséquent, chaque fois d'une façon unique. C'est là qu'il façonne en création nouvelle tout ce que nous sommes et c'est là que nous naissons à sa propre vie. C'est là finalement que nous naissons aussi véritablement à nous-mêmes Mais pas plus que l'espérance d'Israël n'est capable de dire qui est ce Christ qu'elle attend tant qu'il ne s'est pas révélé à lui, nous ne savons pas davantage qui est ce Christ de notre vie tant qu'il n'a pas transformé la nôtre. L'autre aspect est cette insistance de Jean à affirmer qu'il n'est rien sinon "la voix", porte-parole du Verbe fait chair. Je ne retiens ici que ce "je ne suis pas" de Jean, "je ne suis pas" par lequel Jésus est et advient dans notre monde. Cet effacement si radical, jusqu'à la négation de tout ce qui serait affirmation de soi ou tout ce qui procèderait à partir de soi, n'est pas le moindre enseignement de cet Evangile pour notre aujourd'hui. Il pointe le doigt sur un mal aussi prégnant que diffus : l'incapacité à sortir de soi, à voir l'autre à partir de lui et à déployer son être dans le Tout-Autre. Cela provient en grande partie me semble t-il de cette incapacité à aller jusqu'au lieu du cur et à se satisfaire d'un certain infantilisme spirituel : véritable narcissisme qu'entretiennent nos états pulsionnels, nos instincts dominateurs, et parfois même nos ébranlements émotionnels. Infantilisme également entretenu par un imaginaire nourri dans l'illusion. Jésus est bien là pour nous libérer peu à peu de ces tentations morbides de la toute puissance infantile de l'ego et du refus de l'autre, que ce soit en particulier sous la forme du meurtre de l'intrus ou du retour fusionnel dans le sein originel. En se mettant à la suite de Jésus, la communauté chrétienne se propose de vivre une toute autre manière d'être et d'être ensemble. Elle met le mystère de Dieu Un et Trine au cur de toute relation, à commencer par l'accueil de soi-même en vérité, afin de nous faire grandir mutuellement dans l'agapè. La communauté chrétienne ne commence pas par changer le monde, mais le regard que nous portons sur le monde et sur l'autre. Elle nous fait regarder l'autre et le monde... autrement. Elle nous ouvre les yeux, les oreilles et le cur à la présence agissante et cachée du Tout-Autre, et ce faisant, elle laisse patiemment germer en son sein l'avènement du monde nouveau. A travers l'épreuve sur soi que représentent les altérations de l'altérité, à l'opposé de tout refus de l'autre, à travers la vulnérabilité reconnue et voulue de nos vies exposées, à l'opposé de la toute-puissance, un monde nouveau veut voir le jour : vrai, surprenant, inventif, transformant, une nouvelle création. Au seuil de la proclamation évangélique, Jean nous introduit dans l'attitude adéquate qui rendra possible un tel avènement ; à travers cette libération à l'égard de soi, il nous conduit à Jésus et ouvre le champ de vision de notre cur en direction du Père et en direction du prochain. Nous avons relevé deux attitudes apparemment contradictoires mais qui, en fait s'appellent l'une l'autre : reconnaissance de soi dans le Christ et oubli de soi pour le Christ. version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2004 - tous droits réservés biblio.domuni.org |