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Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p.

Pensées à penser
Recueil de prédications

Pensées à penser - Recueil de méditations sur les Evangiles

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Sainte Famille : Lc 2,22-40

Luc chapitre 2, verset 22 à 40

« 22 Et lorsque furent accomplis les jours pour leur purification, selon la loi de Moïse, ils l'emmenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, 23 selon qu'il est écrit dans la Loi du Seigneur : Tout garçon premier-né sera consacré au Seigneur, 24 et pour offrir en sacrifice, suivant ce qui est dit dans la Loi du Seigneur, un couple de tourterelles ou deux jeunes colombes. 25 Et voici qu'il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux ; il attendait la consolation d'Israël et l'Esprit Saint reposait sur lui. 26 Et il avait été divinement averti par l'Esprit Saint qu'il ne verrait pas la mort avant d'avoir vu le Christ du Seigneur. 27 Il vint donc au Temple, poussé par l'Esprit, et quand les parents apportèrent le petit enfant Jésus pour accomplir les prescriptions de la Loi à son égard, 28 il le reçut dans ses bras, bénit Dieu et dit : 29 "Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s'en aller en paix ; 30 car mes yeux ont vu ton salut, 31 que tu as préparé à la face de tous les peuples, 32 lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël." 33 Son père et sa mère étaient dans l'étonnement de ce qui se disait de lui. 34 Syméon les bénit et dit à Marie, sa mère : "Vois ! cet enfant doit amener la chute et le relèvement d'un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction, -- 35 et toi-même, une épée te transpercera l'âme ! -- afin que se révèlent les pensées intimes de bien des cœurs." 36 Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanouel, de la tribu d'Aser. Elle était fort avancée en âge. Après avoir, depuis sa virginité, vécu sept ans avec son mari, 37 elle était restée veuve ; parvenue à l'âge de 84 ans, elle ne quittait pas le Temple, servant Dieu nuit et jour dans le jeûne et la prière. 38 Survenant à cette heure même, elle louait Dieu et parlait de l'enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem. 39 Et quand ils eurent accompli tout ce qui était conforme à la Loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville. 40 Cependant l'enfant grandissait, se fortifiait et se remplissait de sagesse. Et la grâce de Dieu était sur lui. »

Le récit de la Présentation rassemble deux démarches religieuses qui sont en réalité séparées et sans rapport dans la tradition d'Israël : le rite de la purification de la mère et celui du rachat des premiers nés (la démarche était alors celle du père). Après 40 jours (levée de couches), la femme devait offrir un sacrifice de purification : c'est à ce rite que se réfère le couple de tourterelles ou de colombes, c'était là l'offrande des pauvres (Lev 5,7).

Le rachat des premiers nés nous renvoie lui à la libération d'Egypte et donc à l'événement fondateur de la Foi au Dieu d'Israël. Durant la nuit de la Pâque, alors que l'Ange du Seigneur exterminait les premiers-nés des Egyptiens (10ème plaie), il sauvait les premiers nés des Hébreux qui seraient dorénavant consacrés à Dieu (Ex.13). En substitution de l'enfant, on sacrifiait alors un animal. Nous sommes donc à travers cette démarche de consécration à Dieu au cœur du mystère pascal.

Luc, en fusionnant les deux rites liturgiques, a judicieusement associé dans une même et seule démarche purification et consécration. Ceci est renforcé du fait que le récit ne distingue pas les protagonistes en fonction du rite qui les caractérisent : le mot purification est au pluriel (dans le texte original), Jésus y est donc associé alors qu'il ne concerne normalement que Marie ; et l'offrande est celle du "rachat-consécration" du premier-né (donc de Jésus) alors que le type d'offrande dont il est question (tourterelles ou colombes) se réfère exclusivement dans le Lévitique au rite de purification de la mère (pour le rachat des premiers-nés on offrait un bouc, un taureau ou animal assimilé).

Ces détails ne sont pas inutiles car ils nous montrent que Jésus, en prenant part à notre purification, nous fait entrer dans sa propre consécration et que Marie est consacré au Père au même titre que son Fils à travers sa propre démarche de purification. Plus concrètement, c'est à travers une libération-purification que Dieu nous fait entrer par le fait même dans une communion de vie avec lui et ce n'est que dans la mesure ou cette communion de vie rejoint la nôtre que nous pouvons être véritablement libéré (purifié) de tout mal. C'est dans ce qu'il fait pour nous (purification) que Dieu nous donne d'avoir part à ce qu'il est en lui-même (consécration).

Cette démarche au temple place en même temps la vie sous le signe de l'exigence et de l'impératif. C'est le sens de l'accomplissement de la Loi du Seigneur dont on ne trouve pas moins de cinq références dans notre récit (la « Loi » au sens absolu, non référée à Dieu, est totalement absente de l'Ecriture). Ici, il est fondamental de saisir que Marie et Joseph ont responsabilité impérieuse de mener à bien le dessein bienveillant du Père sur son Fils et ce dessein consiste pour Jésus à s'acquitter en toutes choses de notre destin d'humanité dans l'obéissance sans faille à ce dessein du Père. Ce dessein bienveillant du Père, de toute éternité, est de nous conduire à la plénitude de la vie. C'est bien le mystère de la vie dont il est question ici, la vie en tant qu'elle vient de Dieu et donc en tant qu'elle est sacrée : les deux rites signalés plus haut font d'ailleurs chacun référence à leur manière à ce mystère de la vie.

Devant le mystère de la vie, il est des exigences radicales interdisant à l'homme de manipuler d'une façon ou d'une autre ce mystère saint et sacré : c'est là entre autre le sens de la Loi du Seigneur qui doit conduire l'homme sur un chemin de vie, d'une vie dont l'homme méconnaît en fait le sens véritable et la profondeur mystique. Sans la Loi du Seigneur, l'homme s'écarterait inévitablement du chemin de la vie. Sur ce respect sacré de la vie en tant qu 'elle est un don de Dieu et non un dû de l'homme, une consécration à Dieu et non pas soumise à la libre disposition de l'homme et de ses caprices, le récit insiste "lourdement" par ce quintuple rappel de l'obéissance à la Loi du Seigneur.

L'homme biblique qui vivait de la Loi du Seigneur savait aussi bien que nous et même mieux que nous à quel point cette vie peut-être menacée à sa source même pour qui s'égare loin du chemin du Seigneur. Il savait bien que la mort plane sur quiconque se fait manipulateur de la vie alors même qu'il pourrait croire la servir. Devant le mystère de la vie, rien sinon une exigence et un impératif à la hauteur de ce mystère très saint peuvent faire de nous des gardiens vigilants et des serviteurs de la vie. Jésus, en ce qu'il accomplit la Loi du Seigneur, est notre chemin de vie. En lui est donné la vie en plénitude parce qu'il est le Vivant revenu de la mort.

C'est là le sens de l'ombre de la passion qui plane sur ce récit de la Présentation. L'offrande de Jésus au temple, c'est déjà l'offrande de Jésus sur l'autel de la croix. Devant ce mystère, chacun doit être placé devant la décision "de sa vie", "de la vie". Jésus est accueilli ou rejeté et ma vie est donnée ou gardée. La pâque du Christ nous enseigne que ce qui n'est pas donné sans retour est perdu à jamais et que ce qui ne meurt pas ne saurait pouvoir vivre. Le glaive qui transperce le cœur de Marie, c'est le glaive de la Parole-Evènement qu'est Jésus lui-même et qui atteint tout jusqu'en ses profondeurs en vue d'une nouvelle naissance : Marie y est associée la première et d'une manière unique, et elle est cela pour nous. Nouvelle naissance dans laquelle entrera désormais Marie jusqu'à travers les incompréhensions qui seront les siennes à l'égard de son fils.

Au seuil de cette nouvelle naissance, Siméon et Anne témoignent que là se situe désormais l'accomplissement de toutes choses et d'abord de l'espérance d'Israël. Devant cette nouvelle naissance, nul ne saurait pour lui-même ou pour le clan revendiquer quelque avantage ou quelque droit particulier. C'est pourquoi le récit de la présentation à une forte connotation universaliste (cantique de Siméon) et ceci est bien conforme à la théologie de Luc. Qui entre dans le mystère de vie et du don de la vie qui jaillit du Crucifié-Ressuscité, celui-là découvre que la vie d'autrui a partie liée à la sienne propre, qu'il n'est pas de vie qui ne se reçoive ni se donne sinon dans ce mystère de communion qui est la vie même de Dieu.


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