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Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p.

Pensées à penser
Recueil de prédications

Pensées à penser - Recueil de méditations sur les Evangiles

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6eme dimanche dans l'année : Mc 1,40-45

Marc chapitre 1, versets 40 à 45

« 40 Un lépreux vient à lui, le supplie et, s'agenouillant, lui dit : "Si tu le veux, tu peux me purifier." 41 Emu de compassion, il étendit la main, le toucha et lui dit : "Je le veux, sois purifié." 42 Et aussitôt la lèpre le quitta et il fut purifié. 43 Et le rudoyant, il le chassa aussitôt, 44 et lui dit : "Garde-toi de rien dire à personne ; mais va te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce qu'a prescrit Moïse : ce leur sera une attestation." 45 Mais lui, une fois parti, se mit à proclamer hautement et à divulguer la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais il se tenait dehors, dans des lieux déserts ; et l'on venait à lui de toutes parts. »

Avec ce récit de la guérison d'un lépreux, nous nous trouvons devant une série d'infractions sociales et religieuses en cascade. Le lépreux s'approche de Jésus alors qu'il devrait le fuir selon la Loi du Seigneur et crier, comme nous l'a rappelé la lecture du Lévitique : "impur ! impur !". Qui plus est, il fait obstacle à Jésus qui ne peut poursuivre son chemin puisqu'il s'agenouille devant lui. Jésus, "remué aux entrailles", le touche : il viole à son tour les dispositions légales et se rend par ce geste impur lui-même. Le lépreux n'écoutera pas ensuite l'injonction de Jésus et ira proclamer ce qui est arrivé. C'est Jésus qui, maintenant, ne peut plus entrer dans la ville et doit rester à l'écart. Complet renversement de situation !

Il y a comme une volonté expresse de l'évangéliste d'exalter la rébellion contre toute forme d'exclusion et de ségrégation que ce soit. L'indignation aussi (des manuscrits grecs nombreux et faisant autorité ont à la place de l'émotion et de la compassion de Jésus un autre verbe qui exprime son indignation).

Quand la ségrégation est légitimée socialement, et qui plus est pour des motivations religieuses, alors la désobéissance devient une exigence et un impératif du comportement.

Mais il y a plus puisque c'est Jésus lui-même que le lépreux guéri n'écoute pas. Il y a, me semble t-il, l'intention de la part de l'évangéliste de nous montrer que nos propres refus, nos désobéissances peuvent être elles-mêmes mystérieusement intégrées dans un dessein évangélique, dans la mesure où elles servent en définitive l'unité, l'intégration dans la communauté humaine (donc ecclésiale) et non l'inverse.

C'est bien ce qui se passe pour le lépreux de notre évangile. Au delà d'une loi humaine reconnue, pour grandir il faut être capable de s'opposer et de désobéir (l'adolescence !), il est question de méditer sur ce fait lourd de conséquences spirituelles : le Seigneur se sert aussi de nos refus pour mener à bien son œuvre de Salut. Assumés dans la "maturité" de la Foi, ces refus, c'est à dire notre péché, peuvent devenir le lieu d'une grâce plus abondante. Comme pour ce lépreux désobéissant qui "proclame" la nouvelle et sert la cause évangélique.

C'est d'ailleurs la Foi du lépreux qui est mise en valeur dans sa demande : "si tu veux, tu peux". Acte de Foi qui est confiance illimitée. Cette confiance n'est justement pas limitée par la faiblesse et le péché du lépreux, c'est même exactement le contraire. Alors que nous disons souvent "je n'ai pas assez de foi parce que je suis pécheur", le lépreux dit le contraire : "parce que je suis pécheur, j'ai foi en toi", entendez, pas en moi. Autant ce qui est en moi est limité et pécheur, autant, et pour cela même, ma confiance repose en toi et elle est sans limite, autant je suis pécheur et limité, autant il ne peut y avoir de limite à l'abondance de ta grâce.

Avec un lépreux, nous avons la quintessence biblique de l'exclusion, de l'expérience par conséquent de la limitation et de l'enfermement, de l'impossibilité de sortir de son mal. C'est cette limite transgressée qui fait s'approcher le lépreux de Jésus en qui il a foi. Nos plus profondes limitations viennent de nous et c'est justement de croire que nos limites, notre péché, notre pauvreté et jusqu'à notre désespoir nous empêchent d'aller à la rencontre du Christ, du Vivant, alors que c'est tout le contraire. C'est bien pour aller à la rencontre de tout ce qui nous interdit de la rejoindre que le Verbe s'est fait chair et qu'il vient nous rejoindre. Jésus touche le lépreux, le guérit et se rend lui même impur selon la Loi. Il prend sur lui notre péché, il se "fait péché". Il devient pour nous celui qui est rejeté et méprisé, ce que l'évangéliste exprime par sa mise à l'écart forcé, conséquence de la réintégration du lépreux.

Quand on sait que dans la tradition biblique et rabbinique la lèpre était considérée comme inguérissable si ce n'est par une intervention directe de Dieu et qu'elle était pour cela assimilée à un retour à la vie (Nb 12, 10-12 ; 2R 5,7), on mesure mieux le sens pascal de notre passage. Le Christ, par sa résurrection d'entre les morts, anéantit définitivement la lèpre du péché, donc de la mort, et nous rétablit en pleine humanité. Nous devenons alors nous-même en devenant enfant de Dieu. Lorsque le lépreux est purifié, l'évangéliste dit littéralement : "alors la lèpre s'en va" (v. 42). La lèpre n'était pas l'identité profonde du lépreux, elle n'était pas lui. Quand la lèpre sans va, le lépreux purifié devient vraiment lui-même. Quand le péché s'en va, nous devenons vraiment qui nous sommes.

Jésus fait s'enfuir la lèpre parce qu'il est pur absolument. Il voit le lépreux sans la lèpre. Dans nos complicités morbides et nos relations malsaines ou complaisantes avec le mal et le péché, nous faisons exactement le contraire : nous voyons la lèpre sans voir le lépreux. Nous, nous devenons impurs au contact de la lèpre. Jésus, Lui, rend pur le lépreux qu'il touche. Il n'a pas contracté la lèpre (il n'est pas pécheur) mais on le considère désormais comme un lépreux (il s'est fait péché).

Le Pur nous rend pur. Le Pur se fait péché et le pécheur est purifié. Dans cette guérison du lépreux s'annonce le mystère pascal en son pouvoir irréfutable de régénération.


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