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Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p.

Pensées à penser
Recueil de prédications

Pensées à penser - Recueil de méditations sur les Evangiles

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2eme dimanche de carême : Mc 9,2-10

Marc chapitre 9, versets 2 à 10

« 2 Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls, à l'écart, sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux 3 et ses vêtements devinrent resplendissants, d'une telle blancheur qu'aucun foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte. 4 Elie leur apparut avec Moïse et ils s'entretenaient avec Jésus. 5 Alors Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : "Rabbi, il est heureux que nous soyons ici ; faisons donc trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie." 6 C'est qu'il ne savait que répondre, car ils étaient saisis de frayeur. 7 Et une nuée survint qui les prit sous son ombre, et une voix partit de la nuée : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; écoutez-le." 8 Soudain, regardant autour d'eux, ils ne virent plus personne, que Jésus seul avec eux. 9 Comme ils descendaient de la montagne, il leur ordonna de ne raconter à personne ce qu'ils avaient vu, si ce n'est quand le Fils de l'homme serait ressuscité d'entre les morts. 10 Ils gardèrent la recommandation, tout en se demandant entre eux ce que signifiait "ressusciter d'entre les morts. »

Entre deux annonces de la passion, Marc nous rapporte l'événement de la transfiguration du Seigneur. Se laisse entrevoir dans ce récit la réalité cachée, l'identité profonde de Jésus. Réalité que son humanité ne laisse pas transparaître, ou plutôt, réalité toujours visible que notre humanité plongée dans le péché est incapable de voir. De nombreux commentateurs de l'antiquité ont en effet interprété ainsi la transfiguration du Seigneur : le changement qui s'opère est du côté des disciples. Le voile de leurs yeux est momentanément enlevé et la transfiguration de Jésus n'est autre que la vision véritable de son être. En un sens relativement semblable, plusieurs ont souligné le fait que Jésus également laisse un instant l'opacité de cette chair de péché qu'il a revêtu et ce vêtement de péché qui couvre la nudité du vieil Adam. Ce qui cachait la honte originelle devient alors le lieu parfaitement transparent qui révèle la sainteté de Jésus : visage et vêtement resplendissent d'une lumière qui éblouit depuis le plus intime de son être, ils n'occultent plus mais révèlent. La lumière ne surgit pas de l'extérieur comme pour le visage irradié de Moïse, elle n'est que la manifestation, depuis le plus intérieur vers l'extérieur et pour l'extérieur, d'une splendeur éternelle que la Pâque qui s'annonce doit révéler et communiquer.

Quelque soit l'interprétation que l'on fait de la transfiguration, une chose est centrale : la transfiguration de Jésus est la manifestation de la Gloire dans une humanité que le péché du monde crucifie. Elle est une anticipation de la condition glorieuse du Ressuscité acquise par le sang de la croix. C'est en ce que Jésus assume, jusqu'à l'extrême, la condition de péché qu'il manifeste sa Gloire. Qui sait voir dans le Défiguré de la croix la manifestation éclatante de son Amour sauveur, celui-là peut voir le Transfiguré qui nous recrée par son Amour. La transfiguration du Seigneur est alors transformation du regard et du cœur. Elle est une invitation à voir la beauté de Dieu à l'œuvre dans les multiples défigurations de ce monde blessé qu'investit définitivement le Transfiguré. La transfiguration bouleverse l'esthétique de ce monde : la beauté "mondaine" peut occulter provisoirement un monde défiguré tandis que la beauté du Transfiguré fait surgir depuis le plus défiguré de ce monde une invisible et définitive splendeur : mystère de Croix et de Gloire.

Tout concourt en effet à relier notre récit à la passion du Christ. Elie nommé en premier prend le pas sur Moïse puisqu'il représente dans la personne du Baptiste une annonce de la passion glorieuse de Jésus comme nous le suggère le passage qui suit immédiatement la transfiguration. Toute l'Ecriture, la Loi (Moïse) et les prophètes (Elie), converge vers un inconcevable Messie crucifié. Elle dessine sans le savoir et sans le voir la figure du Défiguré-Transfiguré, du Crucifié-Ressuscité.

Sur cette haute montagne, espace symbolique de la transcendance, espace qui joint le monde de Dieu au monde des hommes, espace où par conséquent, comme Dieu, l'humanité de Jésus "se drape de lumière comme d'un manteau" (Ps 104,2), sur cette haute montagne, l'humanité de l'homme est illuminée par la divinité de Dieu. En Jésus nous est révélé inséparablement l'humanité de Dieu et la divinité de l'homme. Pour s'humaniser il faut être divinisé et pour être divinisé il faut s'humaniser. L'humanisation véritable de l'homme est une divinisation et la divinisation véritable de l'homme est une humanisation. La vocation humaine consiste à vivre de Dieu et c'est en vivant de Dieu que je deviens "humain". Humanité et divinité ne s'excluent pas mais s'appellent. Ce qui manque à ma vie avec Dieu est exactement ce qui manque à mon humanité et ce qui manque à mon humanité, c'est exactement ce qui lui manque à se recevoir de Dieu.

Les disciples qui participent à l'événement glorieux de la transfiguration de Jésus sont les mêmes qui participeront à son agonie. C'est en vue de la Croix que Jésus manifeste sa Gloire. Pour l'heure, il reste du chemin à faire, vers Jérusalem et dans le cœur des disciples. Cet instant d'éternité doit passer, il ne faut pas s'y installer, il ne faut pas dresser la tente. Devant la fulgurante présence de Dieu, les disciples perdent pied. Ils perdront pied bien plus encore quand la passion de Jésus sera le lieu décisif de la rencontre de Dieu en notre humanité. Il n'y a désormais qu'un chemin à suivre et c'est le Père qui l'annonce aux disciples : "écoutez-le". Les disciples en effet doivent vivre avec Jésus une Pâque, la Pâque qui change le regard et le cœur, la Pâque qui fait voir Dieu dans l'humanité du Crucifié. En attendant, "ils ne savent pas ce qu'ils disent". En dehors de la croix glorieuse, on ne peut parler de Dieu, on ne sait pas ce que l'on dit. Le vrai disciple, c'est celui qui écoute Jésus, le "Bien-Aimé", au pied de la croix. Là nous devenons à notre tour disciple bien-aimé du Fils bien-aimé. Au pied de la croix, Jésus nous fait entrer dans l'Amour qui l'unit au Père dès lors que son Amour rejoint et transfigure les espaces de notre vie défigurés par le péché. Ce mystère est à voir et à vivre pour qui apprend patiemment à « écouter » Jésus.


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