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Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p.

Pensées à penser
Recueil de prédications

Pensées à penser - Recueil de méditations sur les Evangiles

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4eme dimanche de carême : Jn 3,14-21

Jean chapitre 3, versets 14 à 21

« 14 Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l'homme, 15 afin que quiconque croit ait par lui la vie éternelle. 16 Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. 17 Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. 18 Qui croit en lui n'est pas jugé ; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu'il n'a pas cru au Nom du Fils unique de Dieu. 19 Et tel est le jugement : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises. 20 Quiconque, en effet, commet le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient démontrées coupables, 21 mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, afin que soit manifesté que ses œuvres sont faites en Dieu ».

Voilà un évangile qui nous invite à placer le don de Dieu à l'endroit décisif où il se communique, c'est-à-dire dans le péché de l'homme, et à ne pas déplacer le péché de l'homme à l'endroit décisif où il se retranche et se cache, c'est à dire en dehors du don de Dieu.

L'évangile situe ainsi dans une parfaite asymétrie le don de Dieu et le péché de l'homme. Dieu ne peut pas ne pas se donner pas plus qu'il ne peut pas ne pas être. A l'opposé, l'homme peut ne pas être, il peut se détruire car il peut se condamner. Il se condamne lui-même chaque fois qu'il n'entre pas dans le mystère créateur et recréateur du don Dieu. Le péché est puissance du néant. Il détruit l'œuvre de Dieu au moment où il fait se refermer cette œuvre sur elle-même. La création va à son néant dès lors qu'elle n'est plus à l'image de son Créateur, c'est-à-dire si elle n'est pas don.

Se détruire, c'est s'enfoncer dans la ténèbre, c'est donc s'occulter à soi-même la réalité du péché et c'est en cela que le péché anéantit le pécheur. Regarder le Christ, c'est voir le péché dans la miséricorde de Dieu qui se donne et qui recrée dans ce don, dans cette perfection du don qu'est le pardon. Nul ne peut voir son péché qui est ténèbre s'il n'est traversé par cette lumière qui anéantit le péché en le révélant. La ténèbre ne s'est découverte comme ténèbre que dans la lumière. La lumière se révèle à nous comme lumière dès lors qu'elle dissipe nos ténèbres. Nul ne peut voir son péché sans voir ce Dieu qui nous sauve du péché et quiconque est aveuglé sur son péché demeure dans le péché qui est ténèbre. Là est bien d'ailleurs le drame même du péché qui ne sait plus ce qu'est le mal car il ne sait pas ce qu'est le bien. C'est le propre du péché que de s'aveugler sur lui-même comme c'est le propre de la lumière que d'illuminer toutes ténèbres : « dans ta lumière nous voyons la lumière ».

Dieu est le contraire du péché parce qu'il est don. « Etre-Don » et « Etre » sont en lui strictement identiques. Il est don parce qu'il est Amour, un Amour qui est son Etre même, de telle sorte que l'affirmation "Dieu est Amour" est équivalente en Dieu à l'affirmation "l'Amour est Dieu", l'Amour étant sujet comme Dieu est sujet. Dieu est Amour-don en son être même parce que son être est Trinité. Nous avons l'habitude de dire que ce qui n'est pas reçu ne saurait être donné.

Nous disons plus profondément qu'on ne reçoit que ce que l'on donne et que ce qui n'est pas donné est perdu. Il faut aller plus loin : ce qui n'est pas don n'est pas purement et simplement. Par conséquent, ce qui n'est pas donné va vers son néant. Car Dieu n'est et ne vit qu'en se donnant. Son image également : cette image qu'est le Christ et cette image que nous sommes avec la création dans le Christ. Ce fameux verset 16 qui résume le mystère de Dieu comme don ainsi que le déploiement de ce don dans le Salut est de facture trinitaire. L'Esprit y est bien présent car il est cette Personne-don qui fait naître à la vie ainsi que vient de nous le rappeler Jésus dans ce même entretien à Nicodème, il est source de vie éternelle.

Le danger est ici de ramener trop vite ces pauvres mots que nous employons pour parler de Dieu à la mesure humaine de notre compréhension. Danger plus réel que jamais quand je parle de l'amour de Dieu. Or, parler de Dieu Amour, ou de Dieu trinité, c'est désigner une réalité qui échappe radicalement à toute saisie humaine, à toute mesure quelle qu'elle soit et peut-être en premier lieu, à l'expérience que l'homme peut faire de ce qu'est « aimer ». C'est littéralement contempler un amour incompréhensible et incommensurable. C'est en effet le propre de l'amour que de se dépasser lui-même, de grandir inlassablement. L'amour est la perfectibilité de la perfection en Dieu : il ne cesse de grandir !

Parler de Dieu Amour, c'est donc se situer au cœur de l'altérité radicale de Dieu par rapport à tout ce qui n'est pas lui et d'abord par rapport à ce que nous penserions pouvoir comprendre peut-être le plus aisément : qui ne croit savoir en effet ce qu'est aimer ? Je ne suis probablement jamais aussi loin de la réalité de Dieu que lorsque je parle de l'amour de Dieu ! Et cependant, parler de l'amour de Dieu est bien le langage le plus adéquat pour parler de Dieu. Dieu est vraiment le Tout-Autre ! Altérité qui est fondée dans la Trinité. Paradoxe sublime que celui-là, car c'est bien précisément en ce qu'il n'a rien absolument de commun avec nous que Dieu se donne à nous au plus intime de nous-mêmes : « superior summo meo et interior intimo meo » (conf. 3,6, 11).

Ne pas s'inscrire dans la logique du don, c'est s'ériger en juge de Dieu et le condamner parce que « Il Est », parce qu'il est don et parce qu'il est vie. Ce jugement et cette condamnation nous conduisent à notre propre perte, c'est là le jugement et la condamnation que nous avons prononcés sur le Christ. C'est le sens du serpent d'airain au désert, figure du Crucifié-Ressuscité. Les serpents brûlants faisaient mourir beaucoup de monde en Israël (Nb 21). Le serpent est figure du mal et du péché. En regardant le Crucifié, que regardons-nous ? Notre péché, le péché du monde. Le péché du monde, Jésus nous engage à le regarder en face en regardant celui que nous avons crucifié. Le péché du monde, Jésus ne nous le fait regarder en face que pour nous faire contempler le Crucifié qui nous sauve du péché. En regardant le Crucifié, que regardons-nous en effet sinon l'Innocent que nous avons rangé parmi les malfaiteurs. Nous contemplons par conséquent l'innocence de Dieu qui nous juge et qui nous délivre inséparablement. Nul ne peut regarder en face le Crucifié s'il n'est purifié de son péché et nul n'est purifié de son péché s'il ne regarde le Crucifié. Il faut regarder celui que nous avons transpercé pour être à jamais libéré de notre péché.

Jean nous invite à voir pour croire. Le vocabulaire du voir et du croire sont d'ailleurs abondants dans ce passage. Il faut voir le Crucifié et voir dans le Crucifié la démesure insurpassable de l'Amour de Dieu qui se donne jusqu'à l'extrême. Nous verrons alors dans ce Crucifié, le Ressuscité de la mort et du péché. Nous verrons Celui qui nous sauve du péché et qui nous recrée par son Amour. Si nous contemplons cela, si nous le voyons dans la foi, nous croirons alors véritablement en Dieu parce que nous croirons vraiment en ce que Dieu est, nous entrevoyons alors ce qu'aimer veut dire : Amour livré, Amour donné, Amour vivifiant, Amour-Etre, Amour tout-autre du Tout-Autre.


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