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Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p. Pensées à penser
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5eme dimanche de carême : Jn 12,20-33Jean chapitre 12, versets 20 à 33 « 20 Il y avait là quelques Grecs, de ceux qui montaient pour adorer pendant la fête. 21 Ils s'avancèrent vers Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et ils lui firent cette demande : "Seigneur, nous voulons voir Jésus." 22 Philippe vient le dire à André ; André et Philippe viennent le dire à Jésus. 23 Jésus leur répond : "Voici venue l'heure où doit être glorifié le Fils de l'homme. 24 En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. 25 Qui aime sa vie la perd ; et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle. 26 Si quelqu'un me sert, qu'il me suive, et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, mon Père l'honorera. 27 Maintenant mon âme est troublée. Et que dire ? Père, sauve-moi de cette heure ! Mais c'est pour cela que je suis venu à cette heure. 28 Père, glorifie ton nom !" Du ciel vint alors une voix : "Je l'ai glorifié et de nouveau je le glorifierai." 29 La foule qui se tenait là et qui avait entendu, disait qu'il y avait eu un coup de tonnerre ; d'autres disaient : "Un ange lui a parlé." 30 Jésus reprit : "Ce n'est pas pour moi qu'il y a eu cette voix, mais pour vous. 31 C'est maintenant le jugement de ce monde ; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors ; 32 et moi, une fois élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi." 33 Il signifiait par là de quelle mort il allait mourir. » Nous retrouvons avec cet évangile les thèmes essentiels que Jean exploite chaque fois qu'il nous introduit dans le mystère de la pâque de Jésus. Car nous sommes bien arrivés désormais à cette pâque définitive qui est celle de l'Heure de Jésus, l'Heure où Jésus s'offre à son Père et où se manifeste la Gloire dans le scandale de la croix. Jésus devient, dans le mourir et le renaître de la Pâque, prémices du monde nouveau. La Gloire est cette manifestation éclatante de la sainteté cachée de Dieu communiquée au monde. Elle est présence souveraine de Dieu au cur de la réalité et du drame de ce monde. Elle illumine le sens ultime de toutes choses et en révèle le fondement caché. Parce que la Gloire se fait éclatante dans le mystère de la croix glorieuse, elle bouleverse fondamentalement notre vision du monde, de nous-même et de Dieu. Ce qui nous paraissait avoir le poids du réel, n'était qu'apparence ou signe vers une réalité jamais entrevue jusque-là. La "gloire" mondaine n'était qu'illusion dérisoire, la réalité de ce monde ne se suffit pas à elle-même, elle se révèle être signe, elle fait signe vers la Gloire qui est "La Réalité", réalité à venir et fondement depuis toujours de toute réalité véritable. Des Grecs, représentant le monde non-juif, les nations païennes, convergent à Jérusalem et vers le temple. Ils demandent à voir Jésus. Or, voir Jésus consiste précisément à contempler le signe paradoxal de la croix par lequel se laisse voir la Gloire. Pour entrer dans le mystère pascal de Jésus, il faut abandonner tout regard commun et habituel sur Dieu, sur soi-même et sur le monde pour se laisser enseigner par une science inconnue de ce monde, la science de la croix. Le monde du païen n'est ni plus ni moins disposé à déchiffrer le langage de cette science que le monde autorisé du juif ; scandale ou folie, la croix est contemplation de "ce qui n'est pas monté au cur de l'homme". La croix glorieuse renverse l'ordre supposé et la vision de toutes choses : il faut voir Dieu à partir de Dieu, soi au-delà de soi et le monde autrement, depuis une altérité radicale : tout est à voir à l'envers de l'apparence habituelle, apparence considérée habituellement comme la réalité, si nous voulons rejoindre la réalité véritable. Cette conversion inouïe et inédite qui procède de la croix, conversion du regard et du cur, regard du cur, suppose une patiente pédagogie de la communauté chrétienne. On n'entre pas dans ce mystère sans entrer soi-même dans un profond renouvellement de toute notre façon de voir, de penser et de vivre. La communauté ecclésiale qui possède le trésor caché du mystère du Christ et qui est gardienne de la source vive jaillissante de la croix, la communauté ecclésiale est l'espace requis pour cette transformation. Les Grecs sont introduits par Philippe et André auprès de Jésus, ils représentent l'indispensable médiation ecclésiale qui conduit au Christ. A ne pas entrer dans cet "enseignement" à la vie nouvelle que dispense les témoins éprouvés de la vie dans le Christ, on s'expose à toutes les dérives et à toutes les aberrations possibles, comme l'histoire nous le montre trop souvent. La croix glorieuse transforme le caché et le révélé de ce monde. La manifestation du Christ devient féconde pour ce monde si elle passe par l'enfouissement et la mort. Le grain de blé demeure stérile s'il ne tombe en terre et ne meurt. La germination du monde nouveau passe par la mort de ce monde ancien qui doit s'en aller. La vie s'annonce dans la mort comme l'épi qui surgira s'annonce dans la graine jetée en terre. L'anéantissement de la croix porte en lui l'exaltation de la croix, manifestation de la Gloire. La fécondité de la croix est surabondante, celui qui meurt sur la croix "porte beaucoup de fruit". Tout homme et toute la création sont en engendrement nouveau au pied de la croix. La générosité sans limite, l'être-livré de Jésus jusqu'à l'extrême de la déréliction et de la mort est source inépuisable de vie nouvelle. Ce caractère extrême du Fils donné au monde par son Père s'affirme ici dans ce "Gethsémani johannique" des versets 27-29. Le mystère de la croix produit du fruit en abondance dans nos vies parce qu'il opère un détachement à l'égard de tout ce qui referme cette vie sur elle-même et la rend stérile et qu'il ouvre ce monde et nos vies aux horizons d'universalité. La croix fait s'écrouler toutes les barrières qui crucifient ce monde divisé, symbolisé ici par le Juif et le Grec, elle réconcilie le monde avec lui-même, fait de tout homme un frère et un fils d'un seul et même Père. Le symbole de la croix, dans sa verticalité et son horizontalité, est une évocation puissante de cette réconciliation. Nous devenons alors libre pour suivre Jésus et le servir, parce que nous devenons libre à l'égard du monde et de soi-même (V. 25-26). Nous laissons façonner en vie nouvelle cette vie que nous n'avons plus peur de perdre. Nous n'avons plus peur en vérité car toute peur est en définitive peur de perdre sa vie. Nous passons de la peur à la paix. La vie abandonnée, la vie donnée porte à jamais un fruit de vie. La vie du Christ, la vie en Christ s'engendre dans ce monde et s'engendre pour le monde dans chaque vie donnée. version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2004 - tous droits réservés biblio.domuni.org |