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Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p.

Pensées à penser
Recueil de prédications

Pensées à penser - Recueil de méditations sur les Evangiles

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Dimanche des Rameaux : Mc 14,1 à 15,47

Marc, du chapitre 14, verset 1 au chapitre 15, verset 47

Portique de la semaine sainte, le dimanche des Rameaux nous propose une liturgie de la parole en deux temps : la lecture de l'entrée de Jésus à Jérusalem, lecture des Rameaux à proprement parler, et le récit de la passion du Seigneur. Cet assemblage n'est pas satisfaisant mais c'est ainsi. Nous commenterons la passion du Seigneur puisque c'est là le texte de la liturgie eucharistique, passion selon Marc pour l'année B.

Les récits de la passion sont très précisément des récits, c'est-à-dire qu'ils racontent un événement, l'événement central de l'histoire terrestre de Jésus et l'événement central de l'histoire de l'humanité. Ils racontent en annonçant et ils annoncent en racontant. L'évangéliste nous raconte des faits, des faits racontés selon leur déroulement historique et des faits contemplés dans la foi avec une profondeur et une richesse de contenu qui n'ont d'égales que la sobriété et le silence qui affleurent tout au long du récit. Le style importe ici plus que tout alors qu'est raconté l'événement de Salut qui dépasse et déborde de tous côtés toute possibilité d'expression, d'explication et d'interprétation.

Il faut à notre tour lire ce récit comme l'expression indicible d'une réalité qui nous laisse en suspens entre deux abîmes, abîmes que nous entrevoyons de loin et que Jésus seul à cet instant et pour toujours explore jusqu'au plus profond : l'abîme de cœur de Dieu et l'abîme du péché du monde. Marc tout particulièrement nous dit les faits bruts, nus, les faits dans ce qu'ils ont de plus déconcertants et de plus invraisemblables pour qui veut confesser dans un supplicié le Roi-Messie et le Fils de Dieu. Il faut donc lire, écouter, contempler et se taire. Ce qui suit, balbutiement sur le Mystère, ne voudrait être rien d'autre qu'une invitation au silence, à la prière et à la contemplation de Jésus Sauveur.

Une femme inconnue nous introduit par l'onction d'un parfum de grand prix sur la tête de Jésus au cœur du mystère de la passion. Un inconcevable Messie crucifié s'annonce déjà dans ce geste dont il sera fait mémoire dans le monde entier nous dit Jésus. Figure de l'Eglise, mémoire vivante du Salut, cette inconnue nous invite à entrer dès le début du récit au cœur du mystère du Christ : rien n'a de prix si ce n'est un Amour qui se donne sans compter comme ce parfum de grand prix. C'est là le mystère de Dieu dans sa Pâque et c'est ce que le monde ne peut comprendre. Amour pour amour, l'Eglise qui se donne sans compter n'est autre que l'écho de ce Mystère. Elle vit dans le silence et exposée au regard du monde quelque chose qui demeurera toujours pour lui une énigme insupportable. L'intérêt du monde et sa sagesse trop humaine ne peuvent accepter la folie d'un tel geste, ce geste d'une femme inconnue, écho sublime du geste sauveur de Jésus dans sa Pâque.

Ce double geste de Jésus et de l'Eglise est mené à son accomplissement dans chaque Eucharistie. Nous vivons de ce geste et lui seul suffit. Il nourrit toute vie et il nourrit toute la vie ; nous puisons sans compter jusqu'au fond de l'inépuisable générosité du don de Dieu et nous dépensons sans compter l'inépuisable trésor de grâce qu'il contient pour le Salut du monde. L'Eucharistie fait se rejoindre le cœur de Dieu et le cœur du monde. Ce pain et ce vin partagés sont à l'horizon de toute intimité et de toute universalité. Repas pour les intimes et nourriture pour le monde. Amour unique et universelle invitation. Prodigalité surabondante de douze corbeilles de pain à jamais débordantes et richesse infinie d'un seul morceau de pain partagé. Le plus petit geste de gratuité amoureuse et le plus secret élan de vie donnée résonnent pour l'éternité jusqu'au cœur de Dieu et jusqu'au cœur du monde.

Ce trop plein du don de Dieu, c'est également le vide absolu du cœur de Dieu : Gethsémani suit le don eucharistique. Ce vide est tel que toute faiblesse humaine, toute nuit des hommes et de ce monde, toute désolation et tout anéantissement ont trouvé dans le Christ une présence qui ne pouvait plus être espérée. C'est bien là que Jésus nous rejoint et c'est bien là qu'il nous sauve définitivement et absolument. Il est toujours plus bas que nous, il est toujours plus loin du Père que nous ne croirions l'être, il est toujours plus abandonné de Dieu et des hommes que personne ne le sera jamais. L'agonie de Gethsémani et le cri de déréliction sur la croix font plonger au cœur de la communion trinitaire tout ce que le péché, la violence, la haine et l'absurdité de ce monde ont brisé de vie, d'amour et d'amitié. Dieu est là où tout n'est que vide et désolation, il est présence où tout n'est que solitude, il est quand rien ne peut plus être, Dieu seul est dans le néant.

Le procès de Jésus par ce monde de péché, c'est le procès que ce monde de péché mène contre lui-même en condamnant l'unique juste et l'innocent de tout péché. Ce procès qui le condamne devient le jugement de Dieu qui nous délivre. Le péché qui nous déchaîne contre la sainteté livrée de Père en son Fils est le péché qui enferme ce monde dans la manipulation, l'hypocrisie, la dérision, le reniement et le mensonge.

Les acteurs du drame qui, tour à tour, se trouvent face à l'Innocent condamné adoptent l'une ou l'autre attitude. Le sanhédrin, Pierre et les disciples, Judas, Pilate, la soldatesque et la foule, tous sont condamnés dans leur péché dès lors qu'ils condamnent et laissent condamner le Juste. Et c'est bien là que se trouve définitivement le Salut de toute l'humanité : c'est l'Innocent qui condamne notre duplicité, c'est Celui qui est la Vérité qui condamne notre mensonge, c'est la fidélité de Jésus à son Père qui condamne notre reniement, c'est le Messie-roi qui condamne la dérision et la moquerie de notre humanité indigne, c'est le don gratuit jusqu'à l'extrême de l'amour qui condamne nos calculs et nos intérêts mesquins et illusoires. C'est bien cette condamnation définitive de notre péché par celui qui est sans péché qui nous libère définitivement du péché. Cette condamnation est notre Salut.

Alors que tout est achevé, un étranger et un païen devient au pied de la croix le premier confesseur de la foi. Tous ceux qui avaient de bonnes raisons pour en redire sur Dieu et sur les hommes passent outre et font comme si de rien n'était. Quelqu'un qui vient d'ailleurs, qui n'y connaît rien et qui s'est trouvé mêlé par hasard comme les autres à la condamnation de Jésus, proclame au pied de la croix cette confession que nous sommes invités à reprendre et à méditer tout au long de cette sainte semaine qui commence : « Vraiment, cet homme est le Fils de Dieu ».


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