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Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p.

Pensées à penser
Recueil de prédications

Pensées à penser - Recueil de méditations sur les Evangiles

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5eme dimanche de Pâques : Jn 15,1-8

Jean chapitre 15, versets 1 à 8

« 1 "Je suis la vigne véritable et mon Père est le vigneron. 2 Tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il l'enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde, pour qu'il porte encore plus de fruit. 3 Déjà vous êtes purs grâce à la parole que je vous ai fait entendre. 4 Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut de lui-même porter du fruit s'il ne demeure pas sur la vigne, ainsi vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi. 5 Je suis la vigne ; vous, les sarments. Celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit ; car hors de moi, vous ne pouvez rien faire. 6 Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment et il se dessèche ; on les ramasse et on les jette au feu et ils brûlent. 7 Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez, et vous l'aurez. 8 C'est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de fruit et deveniez mes disciples. »

Comme le thème du Pasteur la semaine précédente, le thème de la vigne est au cœur de l'Ecriture, tel un thème continu aux variations multiples. Noé plante une vigne après le déluge (Gn 9,20) et l'ère nouvelle peut commencer, porteuse en elle de toutes les nouveautés à venir. La vigne reviendra alors comme un leitmotiv tout au long des Ecritures, avec quelques sommets comme le Cantique des cantiques où elle désigne l'Epouse, Osée où elle représente Israël « vigne florissante produisant des fruits à l'avenant » (Os 10,1), Isaïe surtout (Is 5,1-7), sans oublier Jérémie (2,21), Ezéchiel (15-17-19) ou les Psaumes (80).

Thème prophétique par excellence, le thème de la vigne ne se limite donc pas cependant à aucune des parties de l'Ecriture. C'est fondamentalement la relation de Dieu et du peuple Israël qui est signifiée à travers l'image de la vigne. Elle sert à évoquer l'histoire longue, tumultueuse, douloureuse et amoureuse de l'Alliance. Arrachée d'Egypte et plantée en terre de promesse, la vigne ne peut pas ne pas porter du fruit en abondance si par sa fidélité elle fait écho à la fidélité du Dieu Unique qui veut prendre soin d'elle. Fruit de la terre et fruit de Justice, prospérité et sainteté.

La vigne a besoin, pour produire du fruit, d'un soin extrême et d'un entretien permanent, tout au long de l'année, de la part du vigneron. C'est vraiment une histoire d'amour ! On comprend qu'elle a dès lors, et très tôt, représenté de manière privilégiée la relation de l'Alliance, dans tous ses contrastes et sous tous ses aspects, à travers une histoire de Salut qui prend du temps. Laissez-là à elle-même, ne serait-ce que très peu de temps, et la vigne se détériore. Israël, tel une vigne, se dessèche s'il abandonne le Dieu Unique pour se confier à d'autres dieux qui ne pourront lui faire produire du fruit, c'est à dire manifester, exprimer la Gloire du Seigneur (Is 60,21 ; 61,3).

Jésus s'identifie à cette vigne. A la différence des autres identifications qu'expriment les fameux « je suis » si caractéristiques de Jean (le pain, la lumière, la porte, le pasteur, le chemin), la vigne évoque d'emblée le vis à vis de Dieu et de son peuple et puis surtout, place Jésus du côté du peuple de Dieu, en vis à vis du Père qui est le vigneron, conformément d'ailleurs à toute la tradition biblique. Aussi l'image va t-elle exprimer de manière privilégiée la relation de l'Alliance accomplie dans l'amour et la fidélité. Jésus est « le » vis à vis parfait du Père. En Lui, nous devenons partenaire accompli de l'Alliance dans ce même amour et cette même fidélité. Ceci nous conduit tout droit à l'enseignement majeur de ce passage : l'inhabitation mutuelle du Christ et de la communauté croyante.

Le Christ « a habité parmi-nous ». Sa présence salvatrice a opéré en notre humanité une relation réciproque avec Lui d'une intimité inouïe, véritable immanence mutuelle, véritable compénétration entre le Christ et le croyant. Cette relation est fondatrice de l'être chrétien. Elle ne saurait être occasionnelle ou secondaire. Jean exprime cette nécessité fondatrice par le verbe demeurer qu'il n'emploie pas moins de sept fois ici. Demeurer en Lui comme Lui demeure en nous. Nous retrouvons là une formule typique d'Alliance. L'insistance est portée sur la fidélité, sur la nécessité de durer pour porter du fruit. L'image de la vigne se prête bien à cette orientation.

Les deux, le Christ et le croyant, ne font plus qu'un sans cesser d'être deux. Il n'y a ni fusion ni confusion. Cette relation est personnelle, il vaudrait mieux dire, personnalisante. Notre identité profonde se façonne et se révèle dans cette compénétration fondatrice. Le terme grec utilisé pour « vigne » ne laisse place à aucun doute là-dessus. Il s'agit bien du plant de la vigne dans son entier. « Cep » serait une traduction trop réductrice et « vigne » au sens d'un ensemble de pieds de vigne trop générale, le grec toujours très précis aurait utilisé un mot légèrement différent pour dire « vignoble ». (Il faudrait ajouter que les plants du Proche-Orient n'ont pas grand chose à voir avec ceux des vignobles que nous connaissons car ils peuvent constituer une petite vigne à eux tout seul !). Nous sommes bien dans le Christ, tout sarment appartient bien à son plant, mais le sarment n'est pas le cep. L'image permet d'exprimer à la fois ce « deux » (nous ne sommes pas le cep) et ce « un » du Christ et du croyant (le Christ est le plant, cep et sarments, et nous sommes les sarments de ce plant).

L'image de la vigne, encore plus que celle du Pasteur, évoque par conséquent cette assurance inébranlable qui provient de notre union au Christ. La sève vivifiante du Christ passe infailliblement dans les sarments. Les fruits abondants ne viennent pas s'ajouter de l'extérieur mais sont l'expression même de cette immanence mutuelle. Ils sont nécessairement abondants (regardez comment un petit sarment peut être chargé de grappes !). Cette image de la vigne ajoute de plus à celle du Pasteur l'idée que c'est l'agir même du Christ qui passe dans celui du croyant. Etre croyant, c'est être suprêmement actif ! C'est « être agi » de cet agir du Christ qui fait produire du fruit. Véritable synergie du Christ et du croyant. Un agir d'autant plus efficace dans le mystère du Christ qu'il se laisse agir par Lui. C'est là le contraire même d'une agitation, d'un agir par soi-même, aussi efficace puisse t-il être aux yeux du monde. Le sarment n'est rien sans le cep mais le cep produit du fruit dans le sarment.

Cet enracinement dans le Christ est si vital et décisif que se couper de Lui conduit tout droit à la mort. Le sarment qui se dessèche est coupé et brûlé : il retourne au néant. Comme nous ne saurions par nous-mêmes demeurer dans le Christ, le Père émonde inlassablement les sarments afin qu'ils ne se dessèchent. Jusque dans le nécessaire élagage du sarment, c'est Dieu qui agit. La purification du Croyant est l'œuvre du Père qui ne cesse de travailler pour nous et du Fils dont la Parole vivifiante nous purifie dès l'instant qu'elle entre en nous comme la sève dans le sarment. Dans le Mystère de L'Eglise, de l'union au Christ et des croyants entre eux dans le Christ, nous grandissons jour après jour par la Parole, les sacrements et la vie partagée. Ils font œuvre patiente et continue de purification, de régénération, de naissance pour chacun à sa propre identité véritable dans le Christ. Nous participons dès lors à la croissance du Corps entier, nous sommes alors au service du dynamisme de vie du Vivant tel qu'il peut s'exprimer joyeusement à travers l'image d'une vigne plantureuse.


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