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Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p.

Pensées à penser
Recueil de prédications

Pensées à penser - Recueil de méditations sur les Evangiles

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6eme dimanche de Pâques : Jn 15,9-17

Jean chapitre 15, versets 9 à 17

« 9 Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour. 10 Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour, comme moi j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure en son amour. 11 Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète. 12 Voici quel est mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. 13 Nul n'a plus grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis. 14 Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande. 15 Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous appelle amis, parce que tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître. 16 Ce n'est pas vous qui m'avez choisi ; mais c'est moi qui vous ai choisis et vous ai établis pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure, afin que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne. 17 Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres ».

Le passage de ce dimanche fait suite et prolonge celui de dimanche dernier. Il est une explicitation et une interprétation de l'image de la vigne. Le lien fondateur qui unit les croyants à Jésus comme les sarments à la vigne est une affaire d'amour. Mais parler d'amour, peut ne rien signifier du tout et ne correspondre en rien à aucune réalité. Au cœur de ce passage dont l'amour est le thème central, Jésus nous parle d'un acte source (v. 13), de l'acte à partir duquel tout amour doit trouver là un amour unique qui le fonde et le nourrit. Cet acte, c'est la dépossession jusqu'à la mort de sa propre vie pour que vivent ceux que l'on aime. Parler d'Amour (agapè) pour Jean, cela ne relève en rien d'une prose inconsistante, d'un vague sentiment ni d'une émotion plus ou moins intense, c'est contempler un acte unique, décisif et définitif. Cet acte est l'Amour en personne, l'amour-être, un amour prouvé et éprouvé. Tout amour qui s'éveille en ce monde doit trouver en cet Amour unique sa source, son sens, son mystère, son origine et son accomplissement.

C'est pourquoi l'amour du Père exprimé dans le Fils et à jamais disponible comme un fruit mûr qui tombe de l'arbre de la croix, l'arbre de vie, cet amour là commande, il oblige, il est une nécessité absolue et une exigence vitale. Qui contemple le mystère vivifiant de la croix glorieuse, celui-là comprend qu'il ne peut que conformer sa vie à cet amour, et il comprend que c'est là une question de vie ou de mort. Qui contemple la croix glorieuse et éternelle comprend qu'en dehors de cet amour livré, communiqué et répandu, tout ce qui est ne peut que retourner au néant, tout agir est vain, tout discours dérisoire, toute joie finit par s'éteindre et tout amour de ce monde par disparaître. L'amour n'est pas une passion qui ne se commande pas, il n'est pas cet incontrôlable battement d'un cœur qui vibre aujourd'hui et demain se dessèche, il est bien un commandement, le seul et unique commandement : radical, impérieux, absolu, irréfutable. A cet amour là, ou bien je me convertis ou bien je sombre dans le néant.

Désormais, tout amour humain, tout acte petit ou grand, tout geste et toute parole qu'une vie d'homme peut exprimer en ce monde, tout cela peut être investi par cet amour unique et lui faire porter un fruit d'éternité. Car l'amour indépassable du Christ n'exige de personne aucun héroïsme que ce soit. Il signifie au contraire que les plus humbles réalités de notre petite vie ont une grandeur insurpassable si cet unique amour les rejoint, les abreuve, les purifie, les renouvelle et les transforme.

C'est en cela que Jésus fait de nous ses amis, c'est à dire qu'il nous communique quelque chose du plus intime de lui-même. La sève de son amour vivifiant passe dans le sarment. Ce secret d'amour qui vient de Dieu, et qu'il ne communique qu'à ses amis, avait été partagé jadis par Abraham et Moïse, les amis de Dieu (Abraham : Is 41,8 + 2Ch 20,7 + Jc2,23 + cf. Gn 18,17 ; et Moïse : Ex 33,11). Cet amour n'en reste pas moins électif quand il se manifeste en plénitude dans la pâque de Jésus : c'est bien Jésus qui nous choisit. Electif mais pas sélectif. En Jésus, Dieu préfère chacun et chacun à la manière unique qu'à Dieu d'en faire son ami.

Nous sommes amis de Jésus si vivons de cette intimité partagée. Si par conséquent nous nous aimons de ce même amour livré dont il nous aime. Faire ce que Jésus nous commande, c'est faire passer son amour dans notre vie, c'est faire de notre humanité le lieu d'un partage qui prend sa source dans le partage qui unit le Fils au Père. C'est nous aimer les uns les autres comme il nous a aimé. Ce "comme" est un comme source, un comme de fondement et d'éternel engendrement. Nous aimer comme Jésus nous aime, c'est faire passer dans l'éternité tout amour qui passe en ce monde. L'amour de Jésus qui est vie en acte demeurera dans le croyant si celui-ci vit d'actes d'amour.

Qui demeure dans l'amour de Jésus demeure dans son éternelle joie d'aimer. (Ce lien entre l'amour et la joie ainsi que le fait que c'est bien l'amour et la joie de Jésus qui viennent dans le croyant, ceci est judicieusement souligné par l'usage emphatique du pronom dans les deux cas. Tournure typique du grec qui souligne l'insistance et l'intensité d'une réalité et qu'il est pratiquement impossible de traduire : "demeurez dans mon amour, le mien"9" que ma joie, la mienne, soit en vous "11"). La joie de Jésus, c'est précisément la joie de pouvoir inclure par son acte d'amour unique tout homme dans sa joie, c'est la joie du Salut, thème biblique s'il en est. Elle est expression de ce débordement à l'excès de l'amour inépuisable de notre Dieu pour le Salut du monde. Dieu nous veut heureux en Jésus de cette joie et il veut que grandisse cette même joie à la mesure de son propre débordement, à travers et par les actes d'amour envers le prochain. Il s'agit d'entrer résolument dans ce mystère en devenant serviteur du prochain et en contemplant par là l'unique réalité qui tient tout : la pâque vivifiante de Jésus.


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