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Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p.

Pensées à penser
Recueil de prédications

Pensées à penser - Recueil de méditations sur les Evangiles

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St Pierre et St Paul : Mt 16,13-19

Matthieu chapitre 16, versets 13 à 19

« 13 Arrivé dans la région de Césarée de Philippe, Jésus posa à ses disciples cette question : "Au dire des gens, qu'est le Fils de l'homme ?" 14 Ils dirent : "Pour les uns, Jean le Baptiste ; pour d'autres, Elie ; pour d'autres encore, Jérémie ou quelqu'un des prophètes" -- 15 "Mais pour vous, leur dit-il, qui suis-je ?" 16 Simon-Pierre répondit : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant." 17 En réponse, Jésus lui dit : "Tu es heureux, Simon fils de Jonas, car cette révélation t'est venue, non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux. 18 Eh bien ! Moi je te dis : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les Portes de l'Hadès ne tiendront pas contre elle. 19 Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux : quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié. »

Le mystère de l'Eglise n'est autre que le mystère du Christ déployé dans l'histoire, dans la vie personnelle et communautaire d'une humanité en quête d'elle-même et en quête de Dieu. C'est ce que veut nous montrer l'Evangile de ce jour qui nous rapporte la confession de foi et le ministère de Pierre. Ce qui est le propre du Christ devient propre au croyant, représenté ici d'une manière paradigmatique et unique dans la figure de Pierre.

Dieu seul est le Rocher d'Israël (Dt 32,15), il est « mon rocher et mon salut » (Ps 62,3), assise ferme sur quoi tout peut tenir et sans quoi tout s'effondre. Le rocher deviendra une figure du Messie, socle inébranlable contre quoi toute forme d'idolâtrie doit venir se briser, afin que toute chose puisse être rétablie en son intégrité et le Royaume de Dieu subsister à jamais (Dn 2,31-45). Ce rocher, c'est le Christ (1Co 10,4). De lui jaillit, comme une eau vivifiante, la grâce surabondante du Salut. Ce rocher, c'est Pierre, et, en son nom, c'est toute l'Eglise, la communauté croyante, dépositaire du Mystère du Salut, sacrement du Salut pour le monde. L'identification personnelle du Christ et du croyant, cette assimilation du croyant au Christ fait du croyant, comme personne et comme communauté, un dispensateur du mystère du Salut.

Ce mystère devient effectif pour l'Eglise sous deux conditions : si elle ne se prend pas pour le Christ et si, à l'opposé, elle ne méconnaît pas sa faiblesse. Représenter le Christ n'est pas prendre sa place, c'est même le contraire. En vertu même de son identification au Christ, l'Eglise ne le représente que si elle ne se substitue pas à lui. Cette Eglise, c'est l'Eglise du Christ, non la nôtre : « je bâtirai mon Eglise ». D'autre part et corrélativement, la faiblesse, le péché du croyant et de la communauté sont au cœur de ce ministère. Preuve a contrario que le ministère ne peut procéder que de la grâce de Dieu et non de quelque faire-valoir que ce soit. D'où l'insistance des évangiles à souligner très particulièrement la faiblesse et les manquements de Pierre. Ce qu'il confesse à Césarée ne vient pas de la chair et du sang mais procède d'une révélation du Père. Immédiatement après la charge confiée, Pierre est traité ni plus ni moins de « Satan » par Jésus ! (Mt 16,23) La pierre sur quoi Jésus édifie son Eglise devient alors la pierre qui fait obstacle (scandalon). C'est ainsi que plusieurs passages établissent un lien entre le ministère de Pierre et sa « non infaillibilité » : Lc 22,31s. ; Jn 21,15-17. Toute prétention humaine doit ainsi finir par abdiquer pour que la puissance de Dieu puisse pleinement se manifester dans la faiblesse.

L'acte de foi au Christ « Fils de Dieu » procède précisément de cette expérience du Christ vainqueur du péché, qui rejoint l'homme en son refus, ses démissions, ses abandons, en quelque manquement que ce soit. C'est à partir de son propre péché que cet acte de foi doit surgir. Le pécheur pardonné devient alors le témoin habilité du Christ. Le péché pardonné est le lieu de naissance de la mission confiée. Simon reçoit dans le nom de Pierre une mission qui l'identifie au Christ sauveur. Cette naissance est le fruit d'une adhésion chaque fois unique et personnelle : « pour vous qui suis-je ? ». La confession de foi au Christ sauveur se joue pour chacun dans sa propre vie, dans sa propre nuit.

Rien n'a un quelconque pouvoir ni ne peut jamais prévaloir devant la puissance de Dieu qui se manifeste dans la faiblesse et la dépossession. Les puissances de la mort elles-mêmes ne peuvent l'emporter (16,18). Nous sommes là au cœur du mystère de l'Eglise. Il s'agit d'ouvrir les portes du Royaume de Dieu et c'est là l'autorité confiée à Pierre et à tout disciple de Jésus. Ce que l'on appelle « le pouvoir des clés » (16,19) n'est autre que l'invitation désormais universelle à entrer dans le royaume de Dieu. Seule condition : ne pas prétendre y avoir quelque droit ni quelque prétention que ce soit. Pierre est de cela le modèle et le témoin. Nous sommes à l'opposé de la démarche des Rabbins pour qui « lier et délier » signifiait « intégrer et exclure » de la communauté. Le ministère ecclésial et le ministère de Pierre en particulier consistent précisément à faire de l'Eglise le lieu d'universalité. Personne n'est exclu et quiconque n'exclut personne est chez lui dans l'espace ecclésial. Celui-là a renoncé aux puissances de domination qui sont toujours des puissances d'exclusion. Œuvre ecclésiale à refaire chaque jour ! Dans le ministère de Pierre, l'Eglise devient ainsi catholique.


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