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Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p. Pensées à penser
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17eme dimanche dans l'année : Jn 6,1-15Jean chapitre 6, versets 1 à 15 1 Après cela, Jésus s'en alla de l'autre côté de la mer de Galilée ou de Tibériade. 2 Une grande foule le suivait, à la vue des signes qu'il opérait sur les malades. 3 Jésus gravit la montagne et là, il s'assit avec ses disciples. 4 Or la Pâque, la fête des Juifs, était proche. 5 Levant alors les yeux et voyant qu'une grande foule venait à lui, Jésus dit à Philippe : "Où achèterons-nous des pains pour que mangent ces gens ?" 6 Il disait cela pour le mettre à l'épreuve, car lui-même savait ce qu'il allait faire. 7 Philippe lui répondit : "Deux deniers de pain ne suffisent pas pour que chacun en reçoive un petit morceau." 8 Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit : 9 "Il y a ici un enfant, qui a cinq pains d'orge et deux poissons ; mais qu'est-ce que cela pour tant de monde ?" 10 Jésus leur dit : "Faites s'étendre les gens." Il y avait beaucoup d'herbe en ce lieu. Ils s'étendirent donc, au nombre d'environ 5.000 hommes. 11 Alors Jésus prit les pains et, ayant rendu grâces, il les distribua aux convives, de même aussi pour les poissons, autant qu'ils en voulaient. 12 Quand ils furent repus, il dit à ses disciples : "Rassemblez les morceaux en surplus, afin que rien ne soit perdu." 13 Ils les rassemblèrent donc et remplirent douze couffins avec les morceaux qui, des cinq pains d'orge, se trouvaient en surplus à ceux qui avaient mangé. 14 A la vue du signe qu'il venait de faire, les gens disaient : "C'est vraiment lui le prophète qui doit venir dans le monde." 15 Alors Jésus, se rendant compte qu'ils allaient venir s'emparer de lui pour le faire roi, s'enfuit à nouveau dans la montagne, tout seul. Le récit de la multiplication des pains est entièrement centré, chez Jean, sur la personne de Jésus. Jésus est le pain véritable en personne. Il se donne en nourriture pour que le monde ait la vie en abondance, et une nourriture qui demeure. Ce thème central se retrouve à chaque phrase de notre récit, tel un faisceau de sens qui convergent vers un point mystérieux : la personne même de Jésus. Par ailleurs, le thème de la nourriture dit de façon vitale notre relation à autrui et au monde. Se nourrir est essentiel et tout ce qui peut nourrir vient de l'extérieur. Fruit de la création et du travail de l'homme, toute nourriture nous relie fondamentalement au cosmos et à l'humanité. De plus, toute nourriture comble la faim de l'homme si elle est humainement consommée, c'est-à-dire si elle devient le lieu d'un partage et d'une action de grâce. La nourriture du corps devient alors aussi la nourriture du cur, bien plus essentielle encore. La nourriture doit se prendre et être mangée, elle doit surtout être partagée pour combler la faim du cur de l'homme. Comme toujours chez Jean, les réalités les plus concrètes, les plus humbles et les plus indispensables sont signes, font signe vers la réalité véritable dont elles ne sont que l'expression. Ainsi en est-il de l'eau, du vin et du pain. Ils représentent, rendent présent la vie que Jésus communique à ceux qui croient en Lui. Coupées de ce lien à leur réalité fondatrice, tout ce que nous considérons comme la réalité nécessaire devient alors obstacle et non plus signe. Tout signe posé par Jésus, comme ici le signe du pain multiplié, se heurte chaque fois à l'incompréhension de beaucoup, indication permanente que le signe ne doit pas se confondre avec ce dont il est signe et qui est la "réalité véritable", ici le "pain véritable" qu'est Jésus. A l'inverse, le signe n'est pas un accessoire dont il faudrait se débarrasser une fois la réalité véritable atteinte car il porte en lui cette réalité. Dans le cas de notre récit, rien ne serait plus contraire à l'enseignement de Jean que de prétendre partager avec autrui le pain venu du ciel qu'est Jésus si son estomac est vide. Jésus nourrit réellement et à satiété la foule qui l'entoure et c'est ainsi qu'il pose le signe qui doit conduire à croire qu'il est, Lui, le pain véritable. C'est sur la montagne et à l'approche de la pâque que Jésus opère ce signe. Autant d'indications qui nous orientent vers le mystère pascal de Jésus. Nouveau Moïse, il nous fait passer par sa pâque de l'esclavage à la liberté, du désert à une terre où ruissellent "le lait et le miel". L'abondance du don de Dieu se dit dans l'Ecriture par la symbolique de la montagne. C'est là que Moïse reçoit la Loi ; c'est là, nous dit Isaïe, que sera préparé un grand festin pour tous les peuples (Is 25,6-10 ; 56,7 ; 66,20). Ce banquet messianique est le fruit du don de la vie que Jésus réalise en sa propre personne afin d'être, Lui, notre nourriture véritable. L'expression "à l'approche de la pâque" ou "avant la pâque" renvoie quant à elle, toujours chez Jean, à la menace de mort qui plane sur Lui (2,13.20s ; 11,55-57 ; 12,1.7 ; 13,1). Ce banquet doit rassasier pour l'éternité le peuple que Dieu s'est acquis au prix du don de la vie de Jésus. La nourriture de ce banquet, c'est le pain venu du ciel qu'est Jésus, donné en ce haut lieu qu'est la montagne, point de rencontre de Dieu et de son peuple. Jésus est le signe unique vers qui convergent en définitive tous les signes qu'il peut poser et proposer, il est le sacrement de la rencontre de Dieu et de l'homme, il est l'expression parfaite du mystère du Père - il est pour cela à la fois le signe et la réalité même du signe, réalité vers quoi tout signe qu'il pose doit faire signe- mystère lui-même parfaitement communiqué aux hommes par le don de l'Esprit. Jean nous oriente ainsi à travers tout signe vers la personne même de Jésus. Le dialogue de Jésus avec Philippe puis André (qui représentent la médiation ecclésiale) montre qu'il est bien impossible à l'homme de nourrir en vérité sa propre humanité s'il n'est, Lui Jésus, le pain véritable. Ce n'est pas une question de quantité mais de nourriture "substantielle". Quand bien même les hommes seraient dans l'abondance, ils ne se trouveraient pas moins dans l'indigence totale s'ils ne se nourrissent pas du "pain véritable" qu'est Jésus. Leur abondance même pourrait être d'ailleurs le principal obstacle à la reconnaissance de cette indigence. Si Jésus est par contre ce "pain véritable", le peu que nous possédons devient alors le signe même de la surabondance du don de Dieu, l'indigence qui est la nôtre nous dispose à elle seule à recevoir le don de Dieu en plénitude. C'est ainsi que Jésus, à partir de presque rien, cinq pains et deux poissons, nourrit abondamment la foule rassemblée autour de Lui. C'est bien à partir de notre bien propre que Jésus fait surgir en abondance le don de Dieu et c'est bien à travers les gestes les plus communs de notre humanité que Jésus opère le signe du don de Dieu. Comme chaque fois que Jésus réalise un signe, celui-ci n'est jamais décrit sous son aspect extraordinaire et "miraculeux" (le mot lui-même "miracle" n'existe pas chez Jean). Le "miracle" de la multiplication des pains n'est pas raconté comme nous l'imaginons trop souvent et à proprement parler, il n'existe pas ! Pas de paroles ni de gestes qui ne soient autres que ceux qui conviennent en la circonstance. Ce qui est rapporté, ce sont tout simplement les gestes habituels du maître du repas qui rend grâce pour le don de Dieu (le terme ici est "eucharistie") et distribue aux siens la nourriture. Les gestes et les paroles de l'homme en son humanité la plus humble et la plus quotidienne doivent ainsi devenir le lieu même de la révélation du don de Dieu. Chez Jean, c'est Jésus lui-même qui distribue le pain, ceci pour insister sur le fait qu'il est, Lui en personne, le pain véritable. Il a pris soin d'inviter les convives à "se mettre à table" (c'est là le sens du mot traduit par "faire s'étendre") en vue d'un vrai repas (le mot traduit par "poisson" est dérivé d'un terme qui signifie "met, petit repas"). La table de ce repas, c'est "l'herbe abondante", c'est-à-dire la parole de Dieu qui demeure et non l'herbe sèche qui périt (Is 40,8). Le reste doit être ramassé et gardé précieusement pour être à nouveau distribué. C'est là le bien de l'Eglise qui doit être dispensatrice du don de Dieu. Et ce bien, c'est le même que celui de Jésus, c'est Jésus lui-même en personne qui devient pain de vie pour le monde à travers la médiation de l'Eglise. La même plénitude et la même surabondance, Jésus en personne, se donne à l'humanité dans le mystère de l'Eglise. Il restera toujours douze corbeilles dans l'Eglise, signe même de la plénitude. Le don de Dieu "demeure", il ne périt pas, il est toujours prêt à se répandre et à nourrir l'humanité. Chaque fois que ce don est reçu au cur même de notre indigence, il devient le signe d'une surabondance promise et déjà partagée. Nous ne goûterons jamais ici-bas qu'aux miettes du don de Dieu. Ces miettes sont cependant les restes non pas d'une nourriture qui a définitivement disparu mais bien au contraire l'indication, le signe d'une nourriture surabondante qui nous attend et qui nous donne déjà l'avant-goût d'une surabondance éternelle, le don de Dieu, Dieu lui-même donné en plénitude à notre humanité. Dans notre indigence, Dieu nous nourrit des miettes d'une surabondance. Chaque Eucharistie célèbre ce don et vit de ce don. En tout ce qui nous nourrit, de corps et d'Esprit, il faut ainsi percevoir le don de Dieu et rendre grâce, faire "Eucharistie" pour tout don reçu et partagé, pour la plénitude du don de Dieu à laquelle déjà Dieu nous invite. version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2004 - tous droits réservés biblio.domuni.org |