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Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p.

Pensées à penser
Recueil de prédications

Pensées à penser - Recueil de méditations sur les Evangiles

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27eme dimanche dans l'année :Mc 10,2-16

Marc chapitre 10, versets 1 à 16

« 2 S'approchant, des Pharisiens lui demandaient : "Est-il permis à un mari de répudier sa femme ?" C'était pour le mettre à l'épreuve. 3 Il leur répondit : "Qu'est-ce que Moïse vous a prescrit" -- 4 "Moïse, dirent-ils, a permis de rédiger un acte de divorce et de répudier." 5 Alors Jésus leur dit : "C'est en raison de votre dureté de cœur qu'il a écrit pour vous cette prescription. 6 Mais dès l'origine de la création Il les fit homme et femme. 7 Ainsi donc l'homme quittera son père et sa mère, 8 et les deux ne feront qu'une seule chair. Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair. 9 Eh bien ! ce que Dieu a uni, l'homme ne doit point le séparer." 10 Rentrés à la maison, les disciples l'interrogeaient de nouveau sur ce point. 11 Et il leur dit : "Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère à son égard ; 12 et si une femme répudie son mari et en épouse un autre, elle commet un adultère." 13 On lui présentait des petits enfants pour qu'il les touchât, mais les disciples les rabrouèrent. 14 Ce que voyant, Jésus se fâcha et leur dit : "Laissez les petits enfants venir à moi ; ne les empêchez pas, car c'est à leurs pareils qu'appartient le Royaume de Dieu. 15 En vérité je vous le dis : quiconque n'accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant, n'y entrera pas." 16 Puis il les embrassa et les bénit en leur imposant les mains. »

Il importe de situer ce passage de Marc dans le contexte immédiat de l'Evangile. Jésus monte à Jérusalem et il se fait, sur cette marche, pédagogue pour ses disciples qu'il veut conduire vers le Royaume qui vient, ce Royaume qui est union au mystère et à la personne de Jésus, ce Royaume qu'il établira définitivement par sa pâque victorieuse. Le Christ scelle à jamais cette Alliance entre Dieu et notre humanité puisqu'il nous unit à lui désormais là même où l'Alliance avait été anéantie, cette union dans l'Alliance qui avait été rompue par le péché est devenue en Lui indissoluble.

Nos liens d'humanité sont appelés à puiser sans compter à cette source vive de l'Alliance qu'ils peuvent exprimer désormais. Tout lien d'humanité a dès lors son fondement et sa raison d'être dans cette pâque recréatrice, à commencer par ce lien d'humanité le plus intime et le plus fondateur qu'est l'union de l'homme et de la femme. C'est ainsi que Jésus, à la question des Pharisiens qui n'est posée que pour le "mettre à l'épreuve", nous engage par sa réponse à saisir vigoureusement le sens de tout lien d'humanité à sa source même, c'est-à-dire dans le mystère de création et d'alliance, ces liens d'humanité par lesquels s'humanise effectivement cette humanité, s'humanise ou bien se détruit.

Le propos originel de Dieu est l'unité dans l'Alliance. Ce propos originel est depuis le commencement l'horizon eschatologique de notre humanité, une humanité qui répond à sa vocation première et originelle quand elle est résolument orientée vers cette promesse d'Alliance qui déjà la façonne, une humanité qui devient ce qu'elle est dans cette amoureuse relation que Dieu inscrit entre lui et nous, au plus intime du cœur de l'homme comme de la relation entre les hommes. L'Alliance souligne que cette humanité est fondée dans une relation créatrice et salvatrice. La relation à autrui est en effet si bien créatrice d'humanité que cette humanité se détruit elle-même si cette relation vient à être pervertie ou fait simplement défaut.

En raison de ce mystère insurpassable, aucun lien d'humanité ne doit être subordonné à des intérêts, des égoïsmes, ni même des commodités ou des préoccupations purement personnelles. Le lien du mariage est paradigmatique de cette valeur insurpassable de la relation à autrui dans l'amour. C'est pourquoi Jésus resitue ce lien dans son propos originel et selon sa promesse d'éternité. Sa réponse souligne ce que sont les fondements de la relation dans l'amour : réciprocité, fidélité, mutuelle responsabilité. La concession miséricordieuse à la "dureté du cœur" de l'homme n'était devenue que justification à l'abus de relation et à la possibilité d'en disposer à son gré, la femme n'était plus le vis-à-vis de l'homme. Bien avant que d'être une question d'ordre juridique et contractuelle, la relation dans le mariage est, comme toute relation humaine, d'ordre humain, intentionnel et transcendant.

Avant de considérer les droits et les devoirs des partenaires de l'Alliance, il faut s'engager et s'enraciner dans une droiture d'intention, une promesse de don et de pardon, un dépouillement et un détachement au service d'une union véritable, un désir d'aimer en vérité. Si ceci n'est pas au cœur du mariage, les raisons et les déraisons de toute séparation seront toujours trop vite et trop facilement invoquées de part et d'autre. Tout peut se justifier ici et de nombreuses fois, mais ce faisant, on s'éloigne toujours plus de la promesse d'Alliance qui veut créer en nous un cœur capable d'aimer en vérité. La fidélité créatrice dans l'amour suppose en son principe cette attitude dont nous parle précisément le deuxième épisode de notre évangile : un cœur d'enfant qui se laisse enseigner et transformer, qui se dispose dans la simplicité du cœur à accueillir le Royaume qui vient.

Il ne faudrait pas pour autant ériger en norme juridique intransigeante un enseignement du Christ qui vient justement nous libérer de toute conception légaliste du mariage. L'interprétation qui est faite de ce propos du Christ est bien souvent indue si ce n'est contraire à cela même qui est enseigné. Ce qui devrait être ne peut pas être quelquefois quand la "dureté du cœur" de l'homme est telle que l'Alliance est impossible. Si la dureté du cœur vient à être telle que le cadre de l'Alliance dans lequel on se trouve de fait n'est plus une promesse de vie mais devient au contraire un lieu de désespérance et de mort, il faut alors impérativement sortir de ce cadre pour sauver la promesse de l'Alliance. Si l'amour est absent, il n'est pas interdit de se demander s'il a jamais été présent en vérité. C'est en effet le propre de l'amour que de se dépasser lui-même, de grandir sans cesse et de s'affermir dans l'épreuve. L'amour seul peut conduire à l'amour. Il n'est pas moins nécessaire de se demander à l'inverse si la cause d'une séparation n'est pas justement notre propre infidélité à cet amour qui meurt justement de ne point progresser. La séparation, la démission ne nous sauve jamais de notre manque d'amour, elle ne fait au contraire que blesser encore plus cet amour auquel nous avons manqué.

Parce que c'est une affaire d'amour, une affaire qui plonge par conséquent ses racines aux fondements de la personne humaine et de son identité, la question du divorce ne doit jamais être envisagée autrement que par une considération profonde sur les personnes réelles qui sont concernées et jamais en appliquant indifféremment et inhumainement une loi qui serait d'un rigorisme inexorable. Nous tomberions alors, mais pour une raison inverse cette fois, sous le même reproche que le Christ fait aujourd'hui aux Pharisiens légalistes de notre évangile.


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