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Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p. Pensées à penser
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28eme dimanche dans l'année : Mc 10,17-30Marc chapitre 10, versets 17 à 30 17 Il se mettait en route quand un homme accourut et, s'agenouillant devant lui, il l'interrogeait : "Bon maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?" 18 Jésus lui dit : "Pourquoi m'appelles-tu bon ? Nul n'est bon que Dieu seul. 19 Tu connais les commandements : Ne tue pas, ne commets pas d'adultère, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage, ne fais pas de tort, honore ton père et ta mère." 20 "Maître, lui dit-il, tout cela, je l'ai observé dès ma jeunesse." 21 Alors Jésus fixa sur lui son regard et l'aima. Et il lui dit : "Une seule chose te manque : va, ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens, suis-moi." 22 Mais lui, à ces mots, s'assombrit et il s'en alla contristé, car il avait de grands biens. 23 Alors Jésus, regardant autour de lui, dit à ses disciples : "Comme il sera difficile à ceux qui ont des richesses d'entrer dans le Royaume de Dieu !" 24 Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles. Mais Jésus reprit et leur dit : "Mes enfants, comme il est difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu ! 25 Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu !" 26 Ils restèrent interdits à l'excès et se disaient les uns aux autres : "Et qui peut être sauvé ?" 27 Fixant sur eux son regard, Jésus dit : "Pour les hommes, impossible, mais non pour Dieu : car tout est possible pour Dieu." 28 Pierre se mit à lui dire : "Voici que nous, nous avons tout laissé et nous t'avons suivi." 29 Jésus déclara : "En vérité, je vous le dis, nul n'aura laissé maison, frères, soeurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l'Evangile, 30 qui ne reçoive le centuple dès maintenant, au temps présent, en maisons, frères, soeurs, mères, enfants et champs, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle. Dans sa marche vers Jérusalem, voilà que Jésus est rejoint par un homme qui court vers lui comme pour le suivre. La précision visuelle de l'Évangéliste oriente dès le début le regard vers l'enseignement de cette page évangélique. Le contenu de cet enseignement se résume dans cette mise en mouvement à la suite du Christ. Ce que suppose cette mise en route, ce qu'elle propose et ce qu'elle opère est l'objet même de cet enseignement. Tout se résume en effet dans ce lien, cette orientation vers, cette union à la personne du Christ qui justifie et donne sens à la démarche de quiconque se met en route vers le Royaume de Dieu, vers "la vie éternelle". Jésus dès le début renvoie cet homme à la source du don de la "vie éternelle" : le Père. Dieu seul est bon en effet et la plénitude de cette bonté qui resplendit dans la vie du Christ est à la mesure même de son abandon total au Père dans la Pâque vers laquelle il s'avance sans réserve. Il ne s'agit plus ici de discussion d'école ni d'enseignement de quelque Rabbi ("Maître") que ce soit, il ne s'agit plus de mesurer jusqu'où peut être bon tout ce qui conduit à Dieu, il s'agit désormais de se jeter sans restriction aucune dans cette bonté même du Père communiquée en plénitude dans l'abandon du Fils, dans sa Pâque. Tout ce qui conduit jusqu'au seuil de cette plénitude du don est bon. Tout ce qui est reçu en "héritage", tout ce qui nous oriente sur le "bon" chemin du Salut, tout ce qui dispose à ce don ne doit pas être négligé. Mais rien ne peut donner droit de possession sur ce don si le don lui-même ne se donne...comme don précisément ! Tout ce qui conduit au don de Dieu, ce don qu'est Dieu lui-même, n'a de valeur que parce qu'il prépare à cette gratuité même du don, et cette préparation ne vaut rien dès lors qu'elle prétend valoir par elle-même. A l'heure où il s'agit de se recevoir de Dieu dans la Pâque de Jésus, l'enseignement de l'Écriture s'accomplit dans son dépassement dans le Christ. Le Christ est bien cet accomplissement, il est la vie en plénitude, la vie éternelle, parce qu'il n'est plus rien en Lui qui ne soit possédé sinon dans la très pure gratuité du don de Dieu. C'est là l'uvre pascale du Fils ; sa vie et la nôtre en Lui deviennent alors Eucharistie. L'interlocuteur de Jésus n'a plus rien d'autre à faire que de considérer toute sa vie, tout son bien et tous ses biens, toute sa mise en uvre de quête de Dieu qui le conduit jusqu'aux pieds du Christ, il n'a plus qu'à considérer combien tout ceci est néant en dehors de cette union au Christ. Ou bien mesurer combien tout peut unir au Christ dès lors que ce "tout" qui le conduit aux pieds du Christ devient, un "rien" sans le Christ. Peu ou beaucoup, bon ou pas bon, mieux ou moins bien, satisfait ou non, échec ou réussite, toutes choses par lesquelles nous mesurons cette vie, nous nous mesurons nous-mêmes et les uns les autres, tout ce qui établit les hiérarchies de nos mérites, de nos vertus et de nos manquements, tout ce que nous valorisons ou non, tout ceci est dérisoirement creux si ce n'est pas abandonné au Christ. Qu'importe le degré d'évaluation de chacune de nos vies si cette vie n'est pas abandonnée au Christ, en quelque instant où elle nous trouve et de quelque manière qu'elle nous trouve. Tout peut nous retenir au seuil de cet abandon et rien ne saurait empêcher que ce don soit donné dans sa gratuité même. L'amour du Christ seul doit nous convaincre de la nécessité de ce pas décisif. C'est pourquoi Jésus regarde et aime celui qui s'est ainsi présenté devant lui. Une seule chose compte par conséquent. Et une seule chose manque en vérité à cet homme comme pour chacun de nous : voir que tout nous manque si nous manque le Christ. Si nous nous imaginons posséder quelque chose, fut-ce pour le Christ, le Christ manque à notre vie. Si nous nous imaginons qu'il manque encore quelque chose à notre vie pour se recevoir du Christ, le Christ manque à notre vie. Tout ce qui se possède n'est rien s'il nous manque le Christ et rien ne peut manquer à qui possède le Christ, quand bien même il manquerait de tout ou manquerait à tout. La possession des richesses est l'expression la plus caractéristique de ce qui peut nous retenir de faire ce pas décisif. Expression par excellence de celui qui perd sa vie à vouloir la garder, l'assurer, la garantir "à tout prix". La richesse du riche est certes un obstacle à l'union au Christ autant que la pauvreté du pauvre lui est un avantage. Mais il s'agit moins cependant de considérer les biens en eux-mêmes que nous posséderions que l'attachement à ces biens. On peut être libre de beaucoup de biens et attaché à peu de biens. Le Christ indique en tout cas et clairement la démarche à suivre pour une saine évaluation de tout bien : "va, vends, suis-moi". Il faut prendre la mesure de ce que nous avons comme de ce que nous sommes et ce que nous vivons (va) en fonction de notre relation à autrui (vends) et de notre union au Christ (suis-moi), laquelle détermine tout le reste. C'est là une remise en question permanente. Au point de départ de cette aventure, il s'agit de bien mesurer la radicale impossibilité où nous sommes à aller vers le Père si le Père, maître de l'impossible, ne conduit à son Fils. Tout est possible à Dieu pour qui a bien vu cette impossibilité à se recevoir de Dieu en dehors de Dieu. Car Dieu ne veut rien d'autre pour nous que se donner lui-même à nous et il n'attend de nous que nous ne désirions rien de moins que Lui. Le possible de Dieu nous attend toujours au lieu où l'impossible possession de Dieu nous a fait déposer les armes. C'est donc dans une réelle stérilité qui devient à cet endroit une virginité retrouvée, c'est là que le "Bien-aimé" devient fécond par sa grâce pour sa Bien-Aimée à qui il ne cesse de murmurer : "suis-moi !". version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2004 - tous droits réservés biblio.domuni.org |