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Frère Jean-Marc GAYRAUD, o.p.

Pensées à penser
Recueil de prédications

Pensées à penser - Recueil de méditations sur les Evangiles

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32eme dimanche dans l'année : Mc 12,38-44

Marc chapitre 12 versets 38 à 44

« 38 Il disait encore dans son enseignement : "Gardez-vous des scribes qui se plaisent à circuler en longues robes, à recevoir les salutations sur les places publiques, 39 à occuper les premiers sièges dans les synagogues et les premiers divans dans les festins, 40 qui dévorent les biens des veuves, et affectent de faire de longues prières. Ils subiront, ceux-là, une condamnation plus sévère." 41 S'étant assis face au Trésor, il regardait la foule mettre de la petite monnaie dans le Trésor, et beaucoup de riches en mettaient abondamment. 42 Survint une veuve pauvre qui y mit deux piécettes, soit un quart d'as. 43 Alors il appela à lui ses disciples et leur dit : "En vérité, je vous le dis, cette veuve, qui est pauvre, a mis plus que tous ceux qui mettent dans le Trésor. 44 Car tous ont mis de leur superflu, mais elle, de son indigence, a mis tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre »

Alors qu'une foule considérable se presse au Temple de Jérusalem, Jésus remarque une femme veuve, aussi anonyme que son geste qui consiste à déposer deux piécettes de rien du tout dans le trésor du Temple. Cet événement "qui ne compte pour rien" en apparence deviendra à cause de cette attention portée par Jésus, modèle de vie pour le chrétien, au point que l'expression "obole de la veuve" est passée dans le langage courant. Cette résonance historique de la scène n'a d'intérêt pour nous qu'en ce qu'elle est révélatrice de ce regard autre du Christ sur les choses et les êtres, parfaitement autre en effet que ce miroir déformant dans lequel les hommes se complaisent à regarder le spectacle du monde, grand ou petit, proche ou lointain. Dans cet envers du décor où l'humanité n'a de cesse de jouer son propre spectacle, le regard de Jésus voit et fait voir à l'endroit, sur le devant de la scène, en toute justice et vérité, là même où nos regards aveugles n'avaient jamais rien vu ni surtout peut-être rien voulu voir. Car ceci sera toujours insupportable à une humanité qui a trouvé dans ce (double) jeu de quoi alimenter toutes les puissances obscures dont elle se repaît. A plus d'un titre et celui-ci n'est pas le moindre, cette femme veuve et anonyme que remarque Jésus oriente notre regard vers Jésus qui est la Vérité. Et c'est bien pour cela qu'il sera crucifié, peu de jour après cette scène rapportée par l'évangile.

En donnant de son rien, de sa pauvreté même, en donnant non de son surplus mais de son manque (c'est ainsi qu'il faudrait traduire littéralement au verset 44), en donnant de sa vie qui meurt sans ce Dieu à qui elle se donne, en donnant sa vie qui n'a de prix que dans ce don et cet abandon à Dieu, Jésus reconnaît, là au cœur du Temple, l'offrande pascale de sa propre vie, offrande qui est désormais imminente. Cette femme "a donnée toute sa vie" (traduction littérale, verset 44) en donnant de sa pauvreté, c'est-à-dire dans l'abandon sans réserve à ce Dieu en qui pauvres, veuves et orphelins mettent toute confiance. L'Évangéliste souligne bien que la veuve donne "deux" piécettes dont chacune représente... "moins que rien" ! A ne conserver qu'une seule des deux piécettes, cette femme n'aurait rien donné du tout ; à donner les deux seules qu'elle possédait, elle donne le plus beau trésor que Dieu attendait d'elle comme il l'attend de chacun de nous, elle donne "tout" de son "rien". A ne donner que la moitié de ce rien, elle aurait prétendu pouvoir posséder quelque chose, par elle-même et pour elle-même.

En donnant beaucoup et de manière ostentatoire, les scribes ne donnent strictement rien car ils ne donnent que de leur surplus. Ils n'ont encore rien donné absolument puisqu'ils pensent avoir quelque chose à donner et quelque chose à garder. Ils ne savent pas donner depuis leur pauvreté, donner leur pauvreté, depuis ce n'être rien par soi-même ou n'être que dans l'abandon à Dieu, ils ne donnent rien car ils ne donnent pas de leur rien. Qui donne de sa propre richesse ne donne rien, il ne fait même que "thésauriser" pour lui-même davantage encore, mais ce faisant, il creuse toujours plus son propre néant ; qui donne de sa pauvreté, de son rien, celui-là donne tout, il peut se donner tout entier et il devient en cela même, offrande au Père dans le Christ, il devient le Christ qui est son unique et toute sa richesse.

L'attitude de la veuve, figure biblique s'il en est de qui n'est rien ni ne peut rien par soi-même, cette attitude est donc typique du disciple du Christ. Cette femme anonyme et perdue dans la foule, qui n'a d'ailleurs aucun échange avec Jésus et qui ne le connaît probablement pas, cette femme devient le modèle et l'ultime modèle que Jésus propose à notre méditation au moment où il va offrir sa vie pour nous. Paradoxe étonnant puisque Jésus termine de cette façon un enseignement long et mystérieux sur le don de sa vie et qui était réservé à ses disciples. Jésus appelle en effet ses disciples pour donner en exemple cette veuve qui résume par l'exemple et par la vie tout son enseignement. Il n'a plus maintenant qu'à entrer dans sa Pâque. Dans la pâque du Christ, il faut apprendre à réévaluer toute sa vie, à l'évaluer autrement, à la valoriser à l'opposé bien souvent de la façon dont nous la considérons ou peut être considérée par autrui. Quant on sait que le Temple de Jérusalem et la vie qui se développait tout autour était le véritable centre de la vie religieuse, politique et économique de la Palestine du 1er siècle (il y avait à Pâque quelque 400 000 pèlerins qui accouraient au Temple), quand on sait que Jésus, et la première Eglise avec lui, a compris sa Pâque comme la fin de la religion du Temple (et d'une certaine manière la fin de la religion), on comprend mieux le renversement complet de perspective que Jésus nous fait entrevoir en attirant le regard sur une pauvre veuve avec ses deux piécettes. C'est toute la vision du monde qui est transformée, un monde vu depuis les pauvres, vision qui s'offre à nous désormais et qui doit éclairer dorénavant le regard du Chrétien. C'est ce regard véritablement "subversif" qui doit devenir au cœur de ce monde ferment pour un monde nouveau. C'est le regard de Jésus qui a vu une pauvre veuve jeter deux piécettes dans le trésor du temple, c'est le regard de qui suit et s'identifie à Jésus dans sa Pâque.


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