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Jean-Michel Maldamé op
dominicain, professeur à l'Institut catholique
Le scandale du mal
Une question posée à Dieu
Une lecture du livre de Job

2001


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Une conférence débat avec
Jean-Michel Maldamé
dominicain, professeur à l'Institut catholique

Le scandale du mal
Une question posée à Dieu

Une lecture du livre de JOB

Résumé du livre de Job

Le prologue (chap 1 et 2) : Le texte en prose présente les protagonistes du drame. Il ne pose pas de difficulté à un lecteur attentif ; le texte souligne la perfection de Job et à la responsabilité de Dieu dans la conduite des événements.

Le premier cycle de discours commence par un longue plainte de Job (chap. 3). Il maudit la nuit de sa conception et le jour de sa naissance (v. 2-10) ; ensuite il aspire au néant et au repos de l'absence (v. 11-19) ; enfin, il parle de la souffrance de tous les hommes soumis à l'épreuve (v. 20-28).

Eliphaz de Téman lui répond en défendant le dogme de la justice rétributive (chap. 4, v. 1-11) qui explique l'énigme de la souffrance : les méchants sont punis. Au chap. 5, il reproche à Job son manque de confiance en la justice de Dieu (v. 1-7) et l'invite à prier (v. 8-17) pour obtenir la guérison (v. 18-27).

Job reprend sa plainte ; il décrit le poids de l'angoisse qui l'accable (chap. 6, v. 1-7) et redit son désir de disparaître pour ne plus souffrir (v. 8-14) ; il relève l'absence de soutien de la part des amis (v. 15-21) et les appelle à une relation vraie (v. 22-30). Au chap. 7, Job relève la misère qui fait partie de la condition humaine désespérée et s'adresse à Dieu pour lui reprocher de le persécuter (v. 1-21).

Bildad de Chouah lui répond que Dieu est juste et que la misère de l'homme est la conséquence du péché (chap. 8).

Job reprend sa plainte en accusant Dieu d'avoir une conduite arbitraire qui est justifiée par sa toute-puissance (chap. 9, v. 1-13). Il souligne la situation de l'homme qui ne peut entrer en procès avec Dieu, car il a pour lui la raison du plus fort (v. 14-33). Job s'adresse alors directement à Dieu lui reprochant de ne pas avoir égard à la condition humaine ; il accuse Dieu de le persécuter en reprenant les images par lesquelles les prophètes disaient l'action de Dieu punissant l'impiété (chap. 10, v.1-17), avant de souhaiter disparaître.

Sophar de Naamat lui rétorque que la situation de Job est liée à son péché et que son ignorance rend injuste sa protestation (chap. 11) v. 1-12). Il invite Job à la conversion (v. 13-20). Job reprend la parole (chap. 12) pour récuser la théologie de la rétribution développée par ses amis (v. 1-10) ; il remet en cause la théologie de l'histoire, qui veut que Dieu agisse en tout avec sagesse et miséricorde, pour relever l'absurde de la conduite de Dieu (v. 11-25). Job prend à partie ses amis (chap. 13) leur reprochant d'être de mauvais avocats de Dieu (v. 1-13). Il décide de procéder en justice contre Dieu-même (v. 13-19) et s'adresse à Dieu, lui demandant pourquoi il le traite ainsi (v. 20-26). Au chap. 14, Job parle au nom de l'humanité (v. 1-14) dont il dit la terrible condition ; il relève l'irrévocabilité de la mort (v. 13-22).

Eliphaz de Téman reprend la parole pour accuser Job d'être prétentieux (chap. 15, v. 1-16) et l'invite à entrer dans la tradition des sages qui ont dit le bonheur illusoire du méchant et sa punition prochaine (v. 17-35). Job lui répond que ce discours est trop connu et qu'il parle au nom de sa souffrance (chap. 16, v. 1-10) ; il relève que Dieu est injuste à son égard (v. 11-17) et appelle à la justice (v. 18-22). Au plus extrême de sa peine, il en appelle à Dieu contre Dieu (chap. 17, v. 1-10) et dit son désespoir (v. 11-16).

Bildad de Chouah prend la parole et redit que le méchant seul périt (chap. 18, v. 1-21). Job répond (chap. 19) que Dieu est en cause (v. 1-12) qui le traite comme un ennemi. Ses amis aussi le persécutent (v. 13-22). Il en appelle une fois encore à Dieu contre Dieu (v. 23-29) pour dire une espérance insensée : sa guérison et sa justification.

Sophar de Naamat (chap. 20) reprend le thème du châtiment mérité par le pécheur (v. 1-29). Job (chap. 21) lui répond que ce tableau ne correspond pas à la réalité, car les méchants sont prospères tandis que les justes sont persécutés (v. 1-34).

Eliphaz de Téman accuse Job de fautes d'ordre social : étant riche, il n'a pas pu ne pas commettre des injustices (chap. 22, v. 1-20) et l'appelle au repentir (v. 21-30).

Job répond par une lamentation où il se plaint du silence du Dieu inaccessible (v. 1-7) qui se cache (v. 8-9) et lui fait peur (v. 13-17). Job élargit la plainte à la situation des victimes de l'arrogance des riches et des méchants (chap. 24, v. 1-25).

Bildad de Chouah développe le thème du péché originel : personne n'est pur devant Dieu (v. 1-6) et le thème de la toute-puissance de Dieu dans la création (chap. 26).

Job continue son propos en affirmant son innocence (chap. 27, v. 1-5) ; il confirme son attitude de demande de justice et souligne le paradoxe de la situation de l'humanité (v. 13-23). La plainte de Job laisse place à un développement sur la sagesse qui est inaccessible à l'homme (chap. 28) et que Dieu seul connaît. Job reprend la parole pour évoquer sa grandeur passée (chap. 29, v. 1-20) et sa détresse présente (chap. 30) : les misérables se moquent de lui (v. 1-8) ; il subit l'injure (v. 9-15) ; il est sans force (v. 16-19). Job se plaint encore en s'adressant à Dieu (v. 20-31). Job poursuit en disant une fois encore son innocence (chap. 31) qui est le fruit de l'observation de la Loi, extérieurement mais aussi intérieurement (v. 1-34) avant de redire son appel à Dieu (v. 35-37).

Intervient alors Elihou rapidement présenté. Il commence par reprocher aux trois sages leur échec à raisonner Job (chap. 32), avant de s'adresser à Job (chap. 33) ; il évoque l'action de Dieu dans la création et par révélation qui apprend que la souffrance est liée au péché et que Dieu s'en sert comme d'une médecine pour guérir l'homme. Il généralise ce propos en s'adressant de nouveau aux trois amis de Job (chap. 34, v. 1-15) puis à Job à qui il expose que Dieu est juste en tout ce qu'il fait. Pour lui, Job est pécheur et doit reconnaître son tort pour être sauvé. Au chap. 35, il invite Job à contempler la majesté de Dieu et justifie son silence par l'orgueil de Job qui demandait des comptes à Dieu. (v. 1-16). Il se fait l'avocat de Dieu, chap. 36) et maintient que Job a contesté Dieu et donc qu'il doit se repentir (v. 1-21). Il élargit le propos par un hymne au créateur (v. 22-33) qui se poursuit au chapitre suivant.

Dieu répond enfin dans un premier discours (chap. 38 et 39). Il interroge Job pour lui faire sentir sa faiblesse devant la toute-puissance à l'oeuvre dans la création. Job s'incline (chap. 40 v. 1-5). Un deuxième discours reprend la même apologie de la puissance de Dieu à partir de la description des monstres mystérieux : Béhémot, Léviathan ( chap. 40 et 41). Job répond en confessant la tout puissance de Dieu L'épilogue montre comment Dieu restaure Job dans son bonheur et récuse ses amis. Job doit intercéder pour eux. Tout se termine donc très bien.

Introduction

« De tous les livres de l'Ancien Testament, Job est le plus sublime, le plus poignant, le plus hardi, et en même temps le plus énigmatique, le plus décevant et j'irais presque jusqu'à dire le plus rebutant. Le langage est si fort, il déchaîne, comme la foudre, une telle déflagration à la fois de lumière, d'images, de son, que le lecteur reste étonné et confondu, en même temps, dès que l'homme de Hus élève la voix, qu'il est saisi aux entrailles. Quelle voix ! Qui a jamais plaidé la cause de l'Homme avec une telle énergie ? Qui jamais a trouvé dans les profondeurs de sa foi ouverture à un tel cri, à une telle vocifération, à un tel blasphème ? ». Ainsi parle Paul Claudel (Job, Paris, 1946).

Le scandale du mal, une question posée à Dieu se réfère à la révélation chrétienne et donc à une approche fondée sur les Écritures et parce que sa qualité est immense, mon attention sera centrée sur le livre de Job, parce qu'il pose la question sans détour et dans sa radicalité.

Pour le faire, il importe de voir pourquoi la figure de Job est si fortement contrastée. Pourquoi ?

Avant de procéder à l'analyse du texte, selon les exigences de l'exégèse scientifique, il convient de souligner que le livre de Job exprime la foi d'Israël. Dieu est l'Unique ; il est créateur de tout ce qui est ; il est responsable de tout ce qui advient, du meilleur comme du pire.

1. Analyse du livre de Job

L'analyse littéraire du livre de Job montre que le texte est le fruit de plusieurs remaniements. L'étude du vocabulaire est probante. Par exemple la manière de nommer Dieu : YHWH, Elohim, Eloah ou Shaddaï. Ces remaniements ne surprennent pas l'exégèse moderne, puisque la Bible entière est l'objet d'une relecture incessante.

Les traductions du livre de Job mettent en évidence ce fait : le prologue et l'apologue sont écrits en prose. Le reste du livre est écrit de manière rythmée, comme un grand poème épique. Une lecture même superficielle montre que la figure de Job est fort différente dans chacune des parties.

1. Un conte moral

Le récit primitif est un conte moral. Il promeut de manière imagée un éloge de la vertu. Job, modèle de sagesse, est connu de tout l'Orient. Son histoire permet à l'auteur de faire l'apologie de la constance dans l'épreuve.

Dieu se réjouit de ses oeuvres. L'ange préposé à l'inspection des hommes, scrutateur de leurs oeuvres bonnes et mauvaises, reconnaît les mérites de Job. Il le soupçonne ; Job n'a pas de mérite à être pieux, puisque tout lui réussit. Trop heureux, Job n'a pas de mérite à croire en Dieu. Pour vérifier la qualité de sa foi, Dieu permet à Satan de persécuter Job. Dans un premier temps, Job perd tout son avoir : ses biens et ses enfants. Job ne maudit ni se révolte. Dieu est fier de Job. Satan poursuit plus avant son inquisition. Il reçoit de Dieu la permission de faire souffrir Job par un ulcère malin. Face aux provocations de sa femme, Job ne maudit pas Dieu et lui répond :

    « Si nous acceptons le bonheur de la main de Dieu, comment ne pas accepter de même le malheur ! » (2,10).

Job est donc admirable. Il est le modèle du juste qui reçoit bonheur et malheur avec égalité de piété. Après avoir fait subir cette épreuve, qui a prouvé que son fidèle serviteur était vraiment juste et pieux, Dieu le récompense. Il lui rend le bonheur : des fils et des filles, de grands biens et une réputation qui le place hors du commun.

Tel est, rapidement résumé, le sens du récit primitif. Comme dans les paraboles, les détails importent moins que le mouvement. Ce récit emprunte aux représentations communes du Moyen Orient : Dieu est dans le ciel ; entouré par une cour, il est le maître de l'histoire et gouverne toute chose avec prudence. Il punit les méchants et récompense les bons. Il permet l'épreuve du juste pour qu'il en sorte plus grand et plus pur qu'avant. Ce discours moral explicite un principe essentiel à toute sagesse humaine : faire le bien est source de bonheur ; faire le mal est source de malheur. Le conte moral a donc une valeur universelle - soulignée par le fait que Job n'est pas fils d'Abraham.

Pourtant cet apologue laisse le lecteur sur sa faim. Il esquive la difficulté, puisque le mal est considéré comme une épreuve momentanée. La réalité est bien différente. Le lien entre la justice et le bonheur n'est pas aussi simple que dans la morale. Il est des innocents qui sont écrasés par le malheur et leur souffrance brise l'explication bien-pensante.

2. Le malheur du juste

La même question s'est posée dans l'histoire du peuple élu. Pour cette raison, l'auteur principal du livre de Job a repris ce conte et y a introduit un cycle de discours qui développe une réflexion plus radicale.

Les plaintes de Job sont croisées aux discours de trois de ses amis. Ceux-ci représentent la sagesse traditionnelle. C'est contre eux que Job dénonce comme injuste le comportement du Dieu qui lui inflige le malheur. Le mouvement de ces dialogues est simple : Job dénonce la morale traditionnelle qui lie de manière stricte le bonheur avec la piété et la justice. Sa situation prouve le contraire. Job ne se contente pas de s'en prendre aux donneurs de leçons que sont ses amis. Il s'en prend à Dieu même. Il pose à Dieu la question déchirante : pourquoi ? Le scandale du mal est une question posée à Dieu.

L'étude scientifique du livre, montre que le texte a été remanié à trois reprises. Dans une première rédaction, Job et ses amis faisaient partie égale, et un discours de Dieu concluait par la manifestation de sa toute-puissance et de l'inachevé de la question. Une deuxième rédaction accentue la revendication de Job - dans des prières adressées à Dieu - elle s'achève par une deuxième discours de Dieu qui donne raison à Job. L'excès de cette conclusion a amené un autre rédacteur à modifier le texte en introduisant un quatrième interlocuteur ce qui brise l'harmonie du livre.

Cette histoire littéraire du livre de Job permet de comprendre pourquoi le livre a été lu de manière si diverse, privilégiant tour à tour la figure de Job silencieux et soumis, puis Job révolté, mais aussi comme victime de ses amis, ou encore comme prince déchu objet de la dérision publique. Tous ces thèmes sont présents dans le livre. Ils ne sont pas facilement harmonisables. Pour ma part, afin d'avancer dans le mystère du mal, je privilégie les propos de Job et dans ces discours les parties où il s'adresse directement à Dieu.

3. Place du livre dans la Bible

L'essentiel des discours a sans doute été écrit lors de la destruction de Jérusalem par les Assyriens. Les propos de Job sont en opposition avec la théologie exprimée dans les poèmes joints au livre de Jérémie les Lamentations. Celles-ci disent la douleur du peuple devant le pillage, le massacre et la déportation des habitants de Jérusalem. Elles disent aussi que c'est à cause du péché du peuple que ceci est arrivé par manière de juste châtiment. Voyant l'ampleur du malheur, l'auteur du livre de Job affirme que rien ne saurait justifier une telle punition, que son excès empêche de présenter comme une correction paternelle.

Le livre pose donc la question du scandale du mal. Job y apparaît comme le vrai croyant. La foi fonde son audace. Il n'élude aucune des questions parce qu'il a la foi la plus forte en Dieu, l'Unique, créateur du ciel et de la terre et responsable de tout ce qui est.

2. La théologie traditionnelle

Ce serait une erreur de ridiculiser le discours des amis de Job. En prenant le parti du juste qui souffre, nous ne devons pas mépriser la morale traditionnelle exprimée par les amis de Job. Celle-ci a sa finesse ; elle ne manque pas de nuances. L'opposition entre Job et ses amis n'est pas celle du vrai contre le faux. C'est un vrai débat où les choses ne sont pas définitivement tranchées. L'auteur des dialogues entre Job et ses amis n'a pas voulu écarter la morale traditionnelle, même si Job en dénonce les contradictions.

Cette morale est bâtie sur trois thèmes : 1. la punition des méchants ; 2. le bonheur assuré au juste ; 3. l'indignité de l'homme devant Dieu.

1. La punition des impies

Le thème de la punition des impies est très fréquent dans la Bible. C'est un thème classique de la morale comme de la prière de demande dans une situation de persécution.

La thèse est simple : Dieu punit le méchant. S'il ne le fait pas directement, il le fait dans ses enfants. Le triomphe du méchant n'est qu'apparent et ne dure qu'un instant. Son châtiment ne saurait tarder.

    « Ne sais-tu pas que, de tout temps, depuis que l'homme fut mis sur terre, l'allégresse du méchant est brève et la joie de l'impie ne dure qu'un instant. Même si sa taille s'élevait jusqu'aux cieux, si sa tête touchait la nue, comme un fantôme, il disparaît à jamais [...]. Ses fils devront indemniser les pauvres, ses enfants restituer ses richesses. Ses os étaient plein d'une vigueur juvénile : la voilà étendue avec lui sur la poussière. Le mal était doux à sa bouche. [...] Cet aliment dans ses entrailles se corrompt, devient à l'intérieur du fiel d'aspic. Il doit vomir les richesses englouties, et Dieu lui fait rendre gorge. [...] En pleine abondance, la disette (l'angoisse) le saisira, et la misère, de toute sa force fondra sur lui. Dieu lâche sur lui l'ardeur de sa colère » (Job 20,4-23).

Le malheur du méchant est total. Dieu en est l'auteur. Ce discours discerne une logique interne dans le déroulement du châtiment. Dieu n'agit pas directement ; il agit par des intermédiaires. Le mal porte en lui-même une logique. Il engendre le malheur pour celui qui le commet. La faute entraîne le châtiment comme son propre fruit.

    « La misère ne sourd pas de la terre ; la peine ne germe pas du sol ; c'est l'homme qui engendre la peine » (5, 6-7). « Qui conçoit la peine engendre le malheur et porte en soi un fruit de déception » (15,35).

Le cours naturel des choses réalise la justice de Dieu.

Cette théologie accable Job. Dans ce réquisitoire contre les méchants, Job entend sa propre condamnation. Car pour ses amis, le malheur suppose toujours le péché. Si les fils de Job sont morts, c'est qu'un péché a été commis : « Si tes fils ont péché contre Dieu, il les a punis de leurs fautes » (8,4). De même, si Job est dans le malheur c'est qu'il a péché. « Dieu connaît la fausseté chez l'homme : il voit le crime et y prête attention » (11,11).

Dieu ne peut pas ne pas intervenir contre le mal. Si Job est dans le malheur, c'est qu'il y a en lui une faute. Même cachée aux yeux de ses amis, voire cachée aux yeux de Job, elle existe. Elle n'est pas cachée aux yeux de Dieu.

Les amis de Job adoptent un système de pensée qui les oblige à justifier ce qui arrive à Job. Ceci lui est insupportable, car ils lui démontrent que le malheur est inévitable.

Le discours des amis de Job emprunte pour fustiger les méchants la dureté du ton des prophètes.

2. Le bonheur du juste

Le thème du bonheur du juste est corrélatif du thème précédent. Il fait partie des thèmes des prophètes, des psalmistes et des sages. Job doit revenir à Dieu. Il doit se réconcilier et faire la paix. Droit et parfait devant Dieu, il sera sauvé par la pureté de ses mains :

    « Réconcilie-toi avec lui et fais la paix. Ton bonheur te sera rendu. Recueille de sa bouche la doctrine et place ses paroles dans ton cœur . Si tu reviens au Puissant (Shaddaï) en humilié et éloigne de ta tente l'injustice, si tu estimes l'or comme la poussière et l'ophir comme les cailloux du torrent, le Puissant (Shaddaï) sera pour toi des lingots d'or et de l'argent en monceaux. Alors tu feras du Puissant tes délices et tu lèveras vers Dieu ta face. Tes prières, il les exaucera, et tu pourras acquitter tes voeux. Toutes tes entreprises réussiront et sur ta route brillera ta lumière. [...] Que tes mains soient pures et tu seras délivré » (22,21-30).

L'humilité et la stabilité dans la foi sont indispensables au juste. La prière est mentionnée avec une particulière attention (cf. 11,13). C'est une quête de Dieu : exigeante, elle demande toute son énergie (cf. 8,5). Le bonheur du juste est complet. Il est serein. Il connaît la joie de vivre. Il sera rassasié de jours. Ce bonheur est spirituel dans l'amitié de Dieu : « En Shaddaï tu te délecteras » (22,26). C'est une joie spirituelle qui rejaillit dans toute la vie. Job ne récuse pas cette argumentation en ses principes. Il la récuse au niveau des faits. En affirmant sa culpabilité au principe, ses amis ne savent pas voir ce qui est. Ils éludent la vraie question : Job est innocent ; il souffre ; c'est injuste. Job connaît la tradition de ses amis. Il ne peut pas ne pas voir sa pertinence. Ces conseils seraient parfaitement en situation si Job était pécheur !

3. Indignité de l'homme devant Dieu

Au thème de la Providence (selon laquelle Dieu punit les méchants et récompense les bons), les amis de Job ajoutent un troisième motif traditionnel et plus radical : Dieu est saint, l'homme est impur face à Dieu. La détresse de l'homme est originelle. Les anges eux-mêmes ne sont pas purs face à Dieu. A fortiori un être pauvre et poussière comme l'homme.

    « Un mortel est-il juste devant Dieu ; en face de son Auteur, un homme serait-il pur ? » (4,17)

    « Comment l'homme serait-il pur, resterait-il juste l'enfant d'une femme ? A ses saints même Dieu ne fait pas confiance, et les cieux ne sont pas purs à ses yeux. Combien moins cet être abominable et corrompu, l'homme qui boit l'iniquité comme de l'eau » (15, 15-16).

Conscient de la sainteté de Dieu, le psalmiste ne cesse de dire : « Seigneur qui est comme toi ? » En effet, Dieu est inaccessible. Il est saint. Les psaumes utilisent ce thème pour demander pardon à Dieu. La faiblesse de l'homme excuse son mal. Les amis de Job renversent ce thème. Ils en font une arme contre Job. L'homme n'a aucun droit contre Dieu. Il n'a pas à se justifier puisque ses limites le lui interdisent. Il doit porter sa condamnation et reconnaître la justice de Dieu.

    « C'est un souverain redoutable, Celui qui fait régner la paix dans les hauteurs [...] L'homme n'est que vermine et vermisseau » (25,2-6).

Job n'ignore pas ce thème. Mais il l'utilise pour faire appel à la justice de Dieu qui devrait être d'autant plus prompte que l'homme est faible. Tandis que les amis de Job prétendent tenir la récompense, Job sait que cette récompense ne lui est pas donnée. Il pose la question à Dieu.

Job sur un autre chemin

Job demande à ses amis de lui parler et de ne pas se contenter de vérités générales. Leur discours a pour effet de le pousser à bout. Job souffre plus de l'injustice qui lui est faite que de son ulcère. Cette injustice est redoublée par ses amis. Ne guérit-on pas plus facilement des souffrances du corps que des maladies de l'âme ? Les amis de Job parlent-ils vraiment à Job ? Ils ont un système de pensée qui les oblige à justifier ce qui arrive à Job. C'est insupportable, car ils arrivent à dire que le mal est naturel. Leur savoir justifie le mal. Aussi se tourne-t-il vers Dieu :

    « Qui fera que l'on m'écoute ? J'ai dit mon dernier mot : à Dieu de me répondre. Le libelle qu'aura rédigé mon adversaire, je veux le porter sur mon épaule, le ceindre comme un diadème. Je lui rendrai compte de tous mes pas. Je m'avancerai vers lui comme un prince » (31,35-37).

3. La foi de Job

Fidèle à la foi monothéiste, le livre de Job refuse d'attribuer l'origine du mal à un autre dieu, aussi Job débat avec ses amis de la manière dont Dieu mène le monde. Leur morale ne permet pas de rendre raison de la réalité. Elle ne répond pas à la question du malheur du juste. Les liens qu'elle établit entre le malheur et le péché ou le bonheur et la justice ne se vérifient pas dans les faits.

Dans la logique même de la foi, Job récuse la théologie de ses amis en se tournant vers Dieu. Job se plaint de Dieu ! Il fait même davantage : il prend Dieu à partie. Pour avancer dans l'intelligence des discours de Job. Je m'attacherai à ce que Job dit à Dieu.

1. La plainte de Job

Dans la longue plainte que Job adresse à Dieu, on peut retenir quatre textes qui marquent le conflit entre l'homme et Dieu.

    « L'homme né de la femme, sa vie est courte et bousculée : comme une fleur il s'épanouit, puis se fane. Il s'enfuit comme l'ombre instable. Et c'est lui que tu as à l'oeil, que tu traînes à ton tribunal. Qui tirera le pur de l'impur ? Personne ! Puisque ses jours sont comptés, puisque tu lui as fixé un terme infranchissable, tourne les yeux ailleurs, laisse-le un moment tranquille comme l'ouvrier qui a fini sa journée » (Job 14,1-6).

Ce premier texte dit la précarité de la vie humaine : sitôt épanouie, elle est coupée. Or, Dieu traîne au tribunal cet être fragile ; Dieu exige qu'il soit juste. Pourquoi ne pas laisser cet homme assumer son désarroi ? Pourquoi lui demander des comptes ? Si l'homme pouvait être un instant tranquille, il aurait droit à la paix du soir de sa vie, sans ce remords qui le ronge intérieurement. Si l'homme pouvait oublier, se reposer et, calmement dormir. Or Dieu ne le permet pas ! Job se plaint ainsi :

    « Tu prends acte de tous mes pas, tu ne rates aucun de mes faux pas, tu te fais un dossier de mes fautes et tu inventes encore des crimes à ma charge [...]. Tu démolis l'espérance de l'homme, tu le terrasses une bonne fois et il est balayé, tu le défigures avant de le mettre à la porte » (Job 14, 16-17.19-20).

Dans ce deuxième texte, Job accuse Dieu qui semble vouloir que l'homme soit désespéré et qu'il meure avec l'impression d'avoir raté sa vie. Dieu ne veut pas éviter à l'homme la nostalgie de l'inaccompli ; l'homme garde une conscience insatisfaite qui détruit sa paix. Job demande donc à Dieu :

    « Mais je ne vivrai pas toujours ! laisse moi [...]. De vie, je n'ai plus qu'un souffle. Qu'est-ce donc que l'homme pour que tu en fasses un tel cas et qu'il te tracasse tellement ? Tu viens prendre de ses nouvelles chaque matin ; tu l'épies à chaque instant. Cesseras-tu de me dévisager ? Me laisseras-tu seulement avaler ma salive ? Si j'ai péché, qu'est-ce que ça peut te faire, espion des hommes ? Pourquoi t'acharner sur moi et me dégoûter de moi-même? Laisse passer mes péchés. Ne t'occupes pas de toutes mes fautes ! Je vais me coucher dans la poussière, tu pourras me chercher alors : je ne serai plus » (Job 7,16-21).

    « Laisse-moi que je puisse être un peu tranquille. Je m'en vais tout de suite (je ne reviendrai plus) vers le pays obscur de la sombre mort, le pays des nuits profondes où commandent la sombre mort et le chaos et où la clarté ne se distingue pas des ténèbres » (Job 10,20-22).

La plainte de Job montre l'unité de la souffrance du corps et de l'esprit. Job souffre plus dans son âme que de sa maladie de peau. Il est au cœur de l'intolérable : le regard de Dieu le condamne. Soumis à chaque instant au regard de Dieu braqué sur lui, Job ne peut même plus avaler sa salive tranquille. Sous le regard de Dieu, Job est expulsé de lui-même. Il est anéanti par le regard scrutateur de Dieu qui ne lui permet pas d'être lui-même. Il ne peut jamais être détendu ni confiant, à cause de la menace qui pèse sur lui. Ainsi le coupable se sent nu et désarmé devant celui qui le voit.

2. Job contre la théologie de l'Alliance

Il est important de remarquer comment Job construit sa plainte contre Dieu. Elle atteint son paroxysme au chapitre seize. Job y reprend les termes de la prédication prophétique. Il les pousse jusqu'à l'absurde, ce qui manifeste que leur prétention est intolérable. Cette manière habite l'ensemble des propos de Job qui dénonce la violence d'un Seigneur tout-puissant qui déracine l'espérance et fausse le droit.

Job reprend les images bibliques pour fonder sa dénonciation théologique. Il relève les expressions employées par les prophètes ou les psaumes. Il déclare qu'elles sont vraies, mais pour le juste qui le subit, c'est intolérable. Telle est la méthode de Job, déconstruire le discours reçu.

1. L'image du fauve qui déchire est fréquente sur les lèvres des prophètes. On la trouve chez Osée qui utilise cette image pour mieux mettre en relief le caractère irréparable de l'épreuve voulue par Dieu qui dit :

    « Je suis comme un lion pour Ephraïm et comme un lionceau pour la maison de Juda ; moi, c'est moi qui déchirerai, puis m'en irai ; j'emporterai ma proie, et personne ne sauvera. Je m'en irai, je retournerai à ma place, jusqu'à ce que, dans leur angoisse, ils me cherchent ; et disent "Allons, retournons vers le Seigneur, car il nous a déchirés, pour qu'il nous guérisse !" » (Osée 5,14-6,1).

En de nombreux passages des prophètes, Dieu est comparé à un lion (Am 1,2 ; Am 3,8-12 ; Jer 25,30 ; 49,19). Job reprend ces images et dit qu'elles sont valables pour lui, l'innocent. Tel est le scandale (Job 16,9). Une autre image est celle du fauve qui brise les os de ses proies

    « J'étais tranquille et il m'a rompu, il m'a saisi par la nuque et m'a mis en pièce » (16, 12).

Ce verset reprend une image classique pour dire la victoire de Dieu sur les ennemis, les monstres primitifs et les ennemis de son peuple (cf. Ps 74, 13-14). L'image des crânes brisés achève le psaume contre Babylone : « Heureux qui brisera tes petits contre le roc » (137, 9). Ces images, prises à la lettre, montrent que l'attitude de Dieu est intolérable.

2. Une autre manière de Job consiste à critique l'attitude de l'homme humble et pieux.

    « J'ai cousu un sac sur ma peau et enfoncé ma corne dans la poussière. Mon visage est rougi par les pleurs et, sur mes yeux brillants, c'est l'ombre [...] bien qu'il n'y ait nulle violence en mes mains et que ma prière soit pure » » (16,15-17).

Job prend l'attitude de l'homme qui est en deuil (sac, terre et cendre) ; ce geste est une affirmation de justice. Ce n'est en rien un consentement à la malédiction, mais un appel à ce que l'injustice qui lui est faite soit reconnue et réparée, puisque Dieu dit par les prophètes qu'il prendra le parti des pauvres. .

Job reconnaît que Dieu est la source de cette pauvreté. Job est dépouillé comme un prisonnier :

    « De ma gloire il m'a dévêtu et il a enlevé la couronne de ma tête [...]. Comme une ruine, il m'a démoli de toute part ». (19, 9)

3. Un autre élément concerne le désespoir intérieur. La souffrance est plus grande encore à l'intime de l'âme, au cœur de la vie spirituelle :

    « Plus j'y songe, plus il me fait peur » (23,15).

    « Si je dis : "J'oublierai ma plainte, je changerai de figure et je serai gai !", je redoute alors les souffrances, car je sais bien que tu ne m'innocentes pas ! de toute façon, je serai coupable ! Pourquoi me fatiguerais-je en vain ?" (9,27-28).

Job sait donc qu'il est impossible de retrouver la joie, car il est impossible de se disculper ; même s'il se reconnaissait coupable en faisant pénitence, ce serait inutile.

Telle est la manière de Job ; elle demande attention.

3. Le renversement de la foi et son paradoxe

Job prie et se plaint ; il demande à Dieu de cesser de le regarder pour qu'il puisse vivre en paix. Or sur ce point il y a un renversement.

1. Dans le premier cycle de discours (chapitres 4 à14), Job n'exprime que deux souhaits : d'abord, mourir et plus radicalement d'être mort au sortir du sein (6, 8-9 ; 7, 15 ; 10, 18 ; 17, 1) ; ensuite, être abandonné par Dieu (7, 16 s. ; 10, 20 ; 14, 6 13-17). Dans le deuxième cycle de discours (chapitres 15 à 21), se trouvent des textes sur l'espérance qui sont tout à fait nouveaux (16, 18-22 ; 17,3). Job attend que Dieu soit son propre avocat. Dans le troisième cycle de discours (chapitres 22 à 27), Job demande à Dieu de le rencontrer :

    « Qui me donnera que je sache le trouver, que j'arrive jusqu'à sa résidence » (23,3).

Le renversement de situation porte sur le regard de Dieu. Dans le premier cycle de discours, Job demande :

    « Laisse-moi ! [...] jusques à quand ne détourneras-tu pas de moi ton regard ? » (7,16-19) ; « Cesse donc de me fixer, pour me permettre un peu de joie » (10,20) ; « Détourne de l'homme ton regard et laisse-le » (14,6).

Dans ce premier cycle, Job prenait le contre-pied de la piété traditionnelle sur le regard de Dieu, source de confiance. Dans le deuxième cycle de discours, Job change d'attitude ; il demande à Dieu de ne pas détourner son regard :

2. Après les images de désespoir et l'affirmation de sa justice devant Dieu qui le persécute, une attitude nouvelle apparaît. Job demande que son sang ne soit pas recouvert.

    « Terre ne couvre pas mon sang ; que rien ne retienne mon appel ! Dès maintenant j'ai dans les cieux un témoin, là-haut se dresse mon défenseur. Ma clameur, c'est elle mon avocat ; jusqu'à Dieu ont coulé mes yeux. Que mes larmes plaident pour un homme aux prises avec Dieu comme un mortel défend son semblable : car le nombre de mes ans est clos et je m'en vais sur un chemin sans retour ! » (16,18-22).

Le sang est le signe de la vie. La vie détruite injustement c'est le sang versé. Or le sang de l'innocent crie du sol vers Dieu (cf. Gn 4, 10-11).

La terre doit refuser de recouvrir le sang de Job, afin que le cri de scandale et de révolte ne cesse de monter jusqu'à Dieu. On retrouve cette même idée en Isaïe :

    « Car voici que le Seigneur sort de sa demeure, pour châtier la faute des habitants de la terre. La terre mettra à jour ses taches de sang et ne recouvrira plus les gens massacrés » (Is 26, 21).

Il y a là l'affirmation maintenue de sa foi qui ne cesse de reconnaître qu' » il y a dans les cieux un témoin ». Ce témoin, c'est Dieu lui-même ; c'est lui seul qui peut arbitrer le conflit en toute équité (Is 11, 4), car Job l'a déclaré (9, 33) il n'y a pas d'arbitre entre Dieu et l'homme.

Il y a là un renversement de la situation dans le prolongement de la révolte. En 9, 16, Job renonçait au dialogue « Si je le convoque et qu'il réponde, je ne croirai pas qu'il écoute ma voix ». Maintenant, il ne cesse de crier. Il demandait à Dieu « détourne ton regard » ; maintenant, il lui demande de ne pas détourner son regard.

C'est là le cœur de la foi de Job : Dieu est à la fois le témoin et le juge ; Job doit aller à Dieu malgré Dieu, c'est-à-dire à Dieu l'ami, malgré Dieu le persécuteur. Plus encore, Job ne cesse d'aller à Dieu, même si celui-ci est injuste à son égard. Comment va-t-il à Dieu ? Précisément, c'est en ne renonçant pas à être face à Dieu, tout à la fois avec lui et contre lui, que Job vit sa foi qui rend plus vive sa souffrance qui est celle du corps (la maladie), du cœur (le deuil et la solitude), de l'âme (l'angoisse d'être) et de l'esprit (le désespoir devant Dieu). C'est à travers sa plainte et sa révolte que Job va à Dieu dans la foi.

Job sait que Dieu est un ; le même est colère et amour. En tenant ferme ces deux aspects, Job trouve une voie nouvelle : celle de l'espérance.

4. L'espérance de Job

1. Le défi

Job lance à Dieu un défi :

    « Dépose une caution pour moi près de toi-même ! qui, autrement, frapperait dans ma main ? » (17,3).

Frapper dans la main ou toper est le geste symbolique par lequel un homme se constitue garant pour un autre (Pr 6,1 ; 11,15 ; 17,18 ; 22,26). Puisque ses amis l'ont écrasé, Job se tourne vers Dieu lui-même (Ps 119,122).

1. Au moment où les arguments des amis ne servent de rien, Job perçoit que l'honneur de Dieu est lié au sien propre. Seul Dieu peut le faire sortir de cette impasse où il l'a conduit. Dieu se doit de réhabiliter Job puisque c'est par Dieu qu'il souffre. Puisque Job témoigne, face au monde (ses amis qui parlent au nom de la sagesse et de l'expérience croyante), Dieu se doit de témoigner de Job. Job s'appuie donc sur l'honneur de Dieu, pour en appeler à lui. Cet appel se situe dans le prolongement du changement d'attitude de Job par rapport au regard de Dieu. Dieu se renierait lui-même s'il abandonnait celui qui est l'œuvre de ses mains.

2. La défaillance des amis de Job et son extrême impuissance renvoient Job à Dieu. Job remet la décision entre les mains de Dieu qui seul peut agir maintenant. En l'absence de tout garant humain, il demande à Dieu de se faire médiateur entre Job et lui-même.

2. Le rédempteur

Un texte du chapitre 19 permet de voir quel est le centre de l'expérience de Job. Après avoir dit que c'est Dieu qui le met à mal (19, 21), il reprend :

    « Qui donnera que soient inscrites mes paroles ? Qui donnera que, sur le bronze, elles soient gravées ? Qu'avec un burin de fer ou de plomb, pour toujours, sur le roc, elles soient sculptées » (19, 23-24).

Job veut que son cri reste devant Dieu et devant les hommes. Il veut que ses paroles passent à la postérité pour que tout homme s'y reconnaisse et puisse lui rendre justice ou réclamer justice à Dieu. Job en appelle à Dieu dans une confession de foi dont le texte hébreu est difficile. Nous le citons dans une traduction littérale, celle de la Pléiade :

    « Je sais que mon défenseur (Goel) est vivant et que, le dernier sur la terre, il se lèvera. Et derrière ma peau je me tiendrai debout et de ma chair je verrai Eloah, lui que moi, je verrai, moi et que mes yeux regarderont et non un autre : mes reins languissent dans mon sein ! » (19,25-27).

L'interprétation du texte est complexe. Le plus important est sans doute que Job emploie un mot, en hébreu le mot Goël. Le terme est juridique. Dans le droit de l'époque, le Goël est le défenseur. Ce n'est pas seulement l'avocat, qui parle pour celui qui est accusé, mais celui qui se porte garant de son innocence au prix de sa propre vie, ainsi qu'on le voit dans l'attitude du prophète Daniel dans le récit qui concerne Suzanne (Chapitre 13). Cette femme est accusée d'adultère par des notables ; elle n'a aucun recours, puisque sa parole de femme ne vaut pas contre celle de deux hommes. Daniel se présente comme son Goël. En disant « Je suis pur du sang de cette femme » (Dn 13, 46), Daniel engage sa propre vie ; si Suzanne est reconnue coupable au terme du procès que l'on doit refaire, il mourra avec elle. Sinon il aura sauvé sa vie et celle de l'innocente. Le Goël est celui qui défend le droit - en grec, le mot est traduit par Paraclet. Le terme fait partie du vocabulaire de l'Alliance et, parce que le verbe défendre a Dieu pour sujet dans de très nombreux textes de l'Ecriture, ici, le mot Goël désigne Dieu.

Un autre mot importe également : le verbe « se dresser ». Ce verbe est employé pour les théophanies ; l'adjectif vivant est appliqué à Dieu dans l'expression traditionnelle : Dieu vivant. Enfin, le mot « dernier » est caractéristique de la victoire de Dieu qui aura le dernier mot. On retrouve tous ces thèmes en Isaïe :

    « Ainsi parle le Seigneur, le roi d'Israël, le Goël, le Seigneur des armées : Je suis le premier et le dernier ; hormis moi, pas de Dieu » (Is 44,6).

3. Dieu achèvera son oeuvre

Le sens de ce texte apparaît dans le mouvement du chapitre. La première partie du chapitre constate que les proches de Job sont inutiles.

    « Mes frères se sont écartés de moi [...] ; mes proches et mes familiers ont disparu [...]. Mes servantes me tiennent pour un intrus [...]. Mon haleine répugne à ma femme [...]. Tous mes intimes m'ont en horreur [...] » (19, 13-19).

Oubli, mutisme et hostilité, tout contribue à isoler et accabler Job. Dans sa solitude, Job perçoit qu'il n'est pas seul ; Dieu est là. Même s'il le persécute, Dieu est là. Pour la foi d'Israël, Dieu est le créateur, mais il est aussi le Goël ainsi que le rappelle sans cesse le prophète Isaïe : Dieu appelle Israël par son nom (Is 43, 1) ; il s'approche pour le racheter (Is 47, 22) ; il découvre son bras de sainteté (Is 52, 10) et le délivre de l'esclavage (Is 52, 3) ; il porte Israël comme on porte un enfant (Is 63, 9) . Le titre de Goël, est exprimé par d'autres images : il est le rocher, le saint d'Israël, le créateur-époux; comme un père, il éduque et forme son peuple et enfin il lui pardonne.

    « C'est toi, Seigneur, qui es notre Père, notre Goël, tel est ton nom depuis toujours » (Is 63,16).

Du sens premier (Dieu défenseur du droit), Job parvient au sens théologique. Dieu sera le dernier pour clore toute discussion et justifier son serviteur. En effet, justifier, ce n'est pas seulement mettre fin à un procès, c'est donner de voir Dieu.

Ainsi dans le livre de Job apparaît une expression qui sera ensuite au cœur de l'espérance pour un au-delà de la mort. L'espérance de Job est dite par ces mots : « De ma chair, je verrai Dieu, le vivant, le défenseur ». Au moment où il éprouve la vanité de ses amis et l'absence de tout appui humain, Job se tourne vers Dieu et affirme qu'il le verra. Il est certain de ce fait. Pour cette raison, la tradition ultérieure a lu le texte de Job comme la première expression de la résurrection de la chair, car c'en est le fondement : tout attendre de Dieu dont l'amour est plus fort que la mort.

La conclusion du livre n'est pas seulement la dérisoire restauration de la fortune de Job, c'est la théophanie : Dieu parle et donne à entrevoir sa gloire et sa grandeur.

4. La foi de Job comme modèle

A la fin de ses discours, Job dit : « Je m'avancerai vers Lui comme un prince » (31,37). Job affirme donc toujours son droit face à Dieu. Il va vers Lui avec sa plainte et son droit. La fierté de Job repose finalement sur la fierté de Dieu. Cette fierté caractérise bien la foi de Job.

1. En elle, rien de mesquin. Il réclame une rencontre avec Dieu.

2. Il n'y a pas encore dans son propos un discours explicite sur l'au-delà, même s'il y a le fondement de l'espérance en la résurrection qui sera développé plus tard. Ce n'est pas une difficulté, au contraire, car on ne trouve pas chez Job une considération consolante sur l'au-delà qui esquiverait une confrontation à la présence actuelle du mal.

3. Dieu occupe le centre de gravité de tout désir et de tout espoir. Job reconnaît que Dieu a l'initiative. Il manifeste que ce qui compte pour lui, c'est la relation à Dieu dans la foi.

4. L'espérance de Job s'enracine dans une vive conscience de la fidélité de Dieu : permanence dans sa volonté de créer, permanence dans sa justice et permanence dans sa tendresse et son amour.

5. La foi en la création est essentielle : elle fonde à la fois le scandale du mal et l'espérance, car la justice de Dieu est attendue dans la certitude qu'elle finira tôt ou tard par se manifester (cf. Ps 16, 10 et 73, 23).

Du même élan, Job défend et la justice de Dieu et sa propre justice. Il veut le droit de Dieu et le sien. Il y a là, la plus belle conception de l'Alliance : la justice de Dieu est la même que celle de son peuple.

Les discours de Job expriment une foi forte et inébranlable ; elle est d'autant plus vraie qu'elle vient du plus profond de la détresse, là où les énoncés de la foi ne peuvent devenir une consolation facile.

Conclusion : Job figure du Christ

Pour la foi chrétienne, la révélation culmine lorsque la manière de réaliser ce salut est connue. En ce sens, on peut dire que les questions posées par Job trouvent leur prolongement dans le livre de Jean, puisque c'est en Jésus-Christ que se manifeste le visage de Dieu.

1. Jésus est le juste par excellence. Non seulement, il n'a pas fait le mal, mais il n'a vécu que pour faire le bien. La vie publique de Jésus est une action qui sauve : guérisons, enseignement et rassemblements populaires. C'est la venue du Règne de Dieu. Or Jésus souffre injustement. A raison du bien qu'il fait.

Les récits de guérison sont compris par l'évangéliste Matthieu en référence à l'accomplissement des Ecritures, en référence à la figure du Serviteur. Nous lisons en conclusion d'un ensemble de récits de guérisons :

    « On présenta à Jésus beaucoup de démoniaques ; il chassa les esprits d'un mot ; et il guérit tous les malades afin que s'accomplit l'oracle d'Isaïe le prophète : "Il a pris nos infirmités et s'est chargé de nos maladies" (Is 53,4) » (Mt 8, 16).

La manière dont Jésus agit consiste à prendre sur lui le malheur d'autrui. Il entre dans le combat contre les forces qui font le mal. Il s'engage personnellement.

2. La parabole des vignerons homicides est elle aussi éclairante (Mt 21, 33-46). Le maître confie sa vigne à des ouvriers. Ils se dévoient. Ils font un mauvais sort aux envoyés. Finalement, le maître envoie son propre fils qui est tué. Cette histoire montre que pour vaincre le mal Dieu vient en la personne de son Fils. Cette parabole mène à la citation de l'Ecriture :

    « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs c'est elle qui est devenue la pierre de faîte ; c'est là l'œuvre du Seigneur et elle est admirable à nos yeux » (Ps 118, 22-23).

Cette phrase du psaume montre la manière dont Dieu combat le mal. Il vient lui-même porter le poids du malheur.

3. La vie de Jésus confirme que Dieu n'est pas hors du drame du mal. Il se place du côté des victimes. Il prend le mal, sans ajouter à ce qui le cause ; en sa manière d'être au monde, il n'y a nulle ruse, nulle dissimulation, nul mensonge, aucune injustice, aucun déni du droit.

Les textes de l'Ecriture permettent de comprendre le sens de ce que Jésus a voulu faire de sa vie. Le peuple attendait un Messie-sauveur selon diverses figures. La plupart donnaient un rôle important à la force et à la vengeance dans un esprit nationaliste. Jésus est venu dans l'humilité et dans la pauvreté :

    « Le Seigneur m'a ouvert l'oreille et je n'ai pas résisté. Je ne me suis pas dérobé. J'ai tendu le dos à ceux qui me frappaient, et les joues à ceux qui m'arrachaient la barbe ; je n'ai pas soustrait ma face aux outrages et aux crachats » (Is 50, 5-6).

Cette attitude, qui préside au consentement de Jésus à sa mort, fonde la foi chrétienne. Elle ne considère pas la vie et la passion de Jésus comme un échec, mais comme ce qui a manifesté l'amour de Dieu pour sauver son peuple. La manifestation de Dieu ne se réduit pas à ce seul aspect. Dieu se manifeste dans la création et dans la victoire. Face au scandale du mal, il convient de souligner que la voie de la passion est une issue.

2. L'amour vrai est lié au partage du destin d'autrui. Dans l'Evangile, le mot amour est utilisé dans son sens plénier. Il n'est pas seulement plaisir d'aimer et joie de la présence. Allant à la rencontre d'autrui, il n'est pas seulement une soumission aux lois de la chair et l'esprit. L'amour se manifeste comme vulnérabilité.

Il y a dans l'amour une remise de soi à l'autre dans l'incapacité de le garder, de le retenir à soi ou de le tenir à sa disposition.

Dieu dit son amour dans la vulnérabilité manifestée par la vie de son Envoyé, Jésus. Jésus n'est pas un envoyé de Dieu parmi d'autres ; pour les chrétiens, il est le Verbe (Jn 1, 1).

Hors de la reconnaissance que Jésus est en condition de Dieu, jusque dans sa mort (cf. l'épître aux Philippiens 2, 1), la référence à la Passion ajoute au mal du monde. Même si elle servait d'exemple moral, elle serait encore une injustice. La Passion est source de vie, parce qu'elle est celle du Fils de Dieu (Jn 20). Le Dieu qui vient prendre la détresse universelle n'est autre que le créateur. Il n'est pas resté extérieur à son oeuvre. Il s'y est uni en prenant chair. Tout ce qui a été vécu dans l'histoire trouve son achèvement dans la vie de la passion du Fils.

Pour cette raison, nous pouvons dire ce que ne disait pas encore le livre de Job. Dieu est le créateur dans la force et l'éclat de la puissance qui se voient dans le cosmos et dans la beauté du monde. Dieu est davantage. Il aime et, en son amour, il a connu la souffrance et la douleur face au malheur de l'homme, sa créature qu'il avait faite par amour.

3. Pour le chrétiens, celui qui a vécu en terre d'Israël, est entré dans la passion, a porté la croix et est mort en criant sa douleur et son désespoir, c'est le Verbe créateur, le Fils éternel.

Ce qu'a vécu le Fils n'a pas laissé le Père indifférent. Le Père éprouve, en son amour de Père, la douleur de la passion du Fils, à la pleine mesure de la perfection de l'amour qui est son être même.

Dans la lumière de la croix, nous reconnaissons que le titre de vivant donné au Dieu sauveur a un sens nouveau. La vie s'arrache à la mort et la traverse. Dieu a porté le poids du malheur et de la faute. Non seulement la souffrance, mais aussi le scandale. La parole de Jésus sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné » (Mt 27,46) reste énigmatique. C'est l'énigme même de l'amour de Dieu, en son chemin de solidarité avec le malheur du monde. Grégoire de Nysse disait :

« Le fait que la nature toute puissante a été capable de descendre jusqu'à la bassesse de la condition humaine est une plus grande preuve de la puissance que les miracles d'un caractère imposant et surnaturel. [...]. L'humiliation de Dieu montre la surabondance de son pouvoir, qui n'est entraîné en rien au milieu de ces conditions contraires à sa nature [...]. La grandeur se laisse apercevoir dans la bassesse sans déchoir de son élévation ».

4. Le mouvement de l'amour ainsi dévoilé dans la Pâque de Jésus n'est pas achevé. Il est vécu dans la foi par le peuple de Dieu. Les croyants vont au Père en étant unis au Christ en sa passion. Ils vont à Dieu en accueillant Dieu qui se donne comme il se donne ; c'est-à-dire en devenant membres du Corps du Christ. Cela se fait par la foi et les sacrements de la foi, le baptême et l'eucharistie en tout premier lieu. Par le baptême, le croyant est uni à la mort du Christ, enseveli avec lui, pour renaître avec lui par une résurrection semblable à la sienne. A l'eucharistie, les croyants reçoivent le corps du Christ ; ils communient à sa vie pour entrer en sa victoire par la charité (Rom 5,4-5 ; Jn 6,55).

L'histoire ne s'est pas achevée à la mort de Jésus. Elle continue. Les chrétiens vivent le même mystère. Paul disait qu'il « achevait en sa chair ce qui manque aux détresses du Christ » (Col. 1,24-26). L'expérience de l'Apôtre et donc de l'Eglise consiste à naître avec le Christ en devenant membre de son corps, par la passion et la résurrection. Nous touchons là un point décisif de l'expérience des saints, exprimée par Edith Stein, en des paroles vraies d'une vérité que le monde ne connaît pas :

« Il existe une vocation qui consiste à souffrir avec le Christ et à collaborer ainsi à son oeuvre rédemptrice. Si nous sommes voués au Seigneur, nous sommes membres de son corps mystique. Le Christ continue à vivre et à souffrir dans ses membres et la souffrance supportée avec lui devient sienne, féconde, intégrée à son travail rédempteur. L'idée fondamentale de toute vie religieuse, surtout de toute vie carmélite, est d'intercéder pour les pécheurs et de coopérer à la rédemption du monde par la souffrance volontaire et joyeuse ». (Lettres, t. I, p. 125).


 


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