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Fr. Jean-Michel MALDAME, op |
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TEXTE INTEGRAL - FORMAT D'IMPRESSION
Dieu et le malLe mal est éprouvé comme ce qui détruit, ce qui enlève l'être et donc va contre tout ce qui est bien, beau, vrai, juste et sain. Le mal fait souffrir. Il fait mal. Le mal est donc objet de scandale, pour l'esprit et pour le coeur, pour la raison et pour l'affectivité, pour le corps et pour l'âme. Si notre coeur était endurci, que l'on pense à la mort des petits enfants ! Une remarque préliminaire s'impose ; il faut bien distinguer entre le mal et la souffrance ou la douleur. Le mal est une déchirure de l'être ; il détruit ; il enlève ce qui devrait être. C'est donc une injustice et une violence. La souffrance est la réaction d'un être vivant au mal qui l'affecte. La souffrance comme telle est une fonction de la vie - elle ne s'identifie pas au mal, mais elle lui est liée. Aussi l'attitude face au mal est liée à l'attitude face à la souffrance. Pour cette raison, la première réaction, la plus fondamentale est-elle de le fuir ou du moins de le réduire. Tout être humain cherche à ne pas souffrir : ni physiquement, ni affectivement, ni moralement, ni spirituellement. Quoi de plus légitime ? Mais notre propos porte d'abord sur le mal, puisque les chrétiens demandent à Dieu « Délivre-nous du mal ». Pour comprendre ce que signifie cette prière, et pour le faire sans éluder le scandale, le premier temps de notre réflexion consistera en un examen des différentes manières de réduire la question du mal. Le second, à partir du livre de Job, examinera l'attitude la plus courageuse et la plus lucide, celle qui n'esquive rien de la difficulté. La troisième étape consistera à voir l'attitude spécifiquement chrétienne telle qu'elle se révèle en Jésus-Christ : cela consiste dans l'effort de ne pas réduire le scandale du mal, mais le surmonter par un amour plus fort.
La souffrance est une fonction de la vie ; elle est le retentissement de la connaissance du mal éprouvé en soi ou observé chez autrui avec sympathie. Aussi l'approche du mal est-elle liée à l'attitude face à la souffrance. S'il est légitime de vouloir diminuer la souffrance, il ne faudrait pas que ce soit une esquive de la difficulté, comme le montre l'étude de quelques attitudes communes.
Une première attitude face au mal est présente dans le discours scientifique dominant notre culture. On peut le résumer brutalement dans cette formulation : le mal dans la nature s'explique et se justifie dans la mesure où il est le corrélat d'un bien meilleur. J'ai lu récemment un livre de géophysique qui montre comment les mécanismes naturels qui président à la structure du globe terrestre expliquent la configuration actuelle des continents et des mers 1. Ces mécanismes sont à la source des conditions qui ont permis à la vie d'apparaître et de se développer. Les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles - lieu majeur de la remise en cause de la divine Providence - sont les conséquences locales d'un processus général. Le résultat d'ensemble est heureux ; le développement de la vie efface le désagrément des effets qui ne sont néfastes qu'à cause de l'imprévoyance des êtres humains. Le malheur est donc la faute des hommes qui savent bâtir des maisons antisismiques mais ne le font pas, par ignorance, à cause de la misère ou du dysfonctionnement de l'économie ou à cause de la corruption politique. De même, un certain darwinisme explique que la vie progresse grâce au processus évolutif et que la condition de cette progression est la loi de l'évolution selon laquelle il y a survie du plus apte. C'est pour le bien de l'espèce que les animaux malades ou âgés disparaissent. C'est pour le bien de l'ensemble des vivants que telle ou telle espèce disparaît. C'est pour le bien de l'ensemble de la vie que les groupes zoologiques doivent s'adapter - certaines espèces survivre et se développer tandis que d'autres disparaissent. Le processus est au bénéfice de la vie elle-même. Selon cette manière de voir les choses, « tout est pour le mieux, dans le meilleur des mondes possibles » - chaque chose est la réalisation optimale d'un processus qui se déroule selon des exigences antagonistes. Ainsi le mal est expliqué : il est la condition d'un plus grand bien. De même que le malade accepte l'opération - ablation d'une tumeur ou même amputation d'un organe ou d'un membre - pour ne pas mourir, de même le regard scientifique, considérant le bien de l'ensemble, justifie une perte ou une disparition locale. Le raisonnement ne vaut pas seulement dans les sciences de la nature ; il régit les sciences politiques, les sciences économiques, en particulier ce qui vaut pour l'économie de marché dans le phénomène actuel de globalisation des échanges internationaux. Cette attitude a le mérite de permettre d'agir conformément aux lois de la nature. Mais est-ce tolérable quand on a une vive conscience de la valeur de chaque personne humaine - que l'on pense ici à la mort des enfants ?
Le mal n'est pas seulement une déchirure pour la raison, il est aussi une déchirure pour l'affectivité. Là, il est source d'une douleur qui n'est pas facile à vivre. Aussi les traditions de sagesse ont élaboré une manière de l'esquiver ou de la contenir. Une des stratégies face au mal est d'éluder cette blessure. Cette attitude invite à une mise à distance que les sages appellent le détachement. Il ne faut pas s'attacher pour ne pas être blessé par la douleur de la perte en quoi consiste le mal. La tradition morale expose donc des règles de conduite, dont le principe est de faire un travail de vérité qui mettent les choses en ordre : et donc reconnaître que le soi, ou le moi, est premier et fondamental. Il convient de savoir distinguer ce qui dépend de soi et ce qui n'en dépend pas. Il faut laisser entre soi et l'objet de son attachement une distance de sécurité. Ainsi un sage stoïcien enseigne que quelqu'un qui vient de perdre son enfant doit dire : « Je ne l'ai pas perdu, je l'ai rendu » 2. En effet pour cette philosophie, personne n'est pas propriétaire de la vie. Elle a été prêtée pour un temps ; il doit consentir à la précarité de son être et donc tenir à distance les affects considérés comme désordonnés. Cette sagesse, qui réduit la part de l'affectivité, se retrouve également dans les sagesses orientales, comme dans le bouddhisme tibétain où l'idéal est de pas souffrir et donc de commencer à se tenir à distance de toute émotion, de toute sympathie, de toute empathie à la douleur d'autrui ; la sagesse est de demeurer en soi-même. Le sourire du Bouddha est le fruit de cette attitude de détachement monastique 3. C'est du haut de la maîtrise de soi que l'on se penche avec compassion sur le malheur du monde que l'on fuit. Cette attitude est liée au fait que le mal est en effet une absence - ce qui manque à l'être. Il doit être considéré comme tel. Le maître mot est donc celui de détachement et l'horizon de la vie, la sérénité. Il est aujourd'hui présent dans le thème psychologique du travail de deuil, qui manifeste cette exigence de surmonter la douleur de l'absence et finalement d'oublier. Et pourtant, face à la mort d'un enfant, quelle mère, quel père pourrait consentir à ce discours ? Non vraiment, le mal déchire cette prétention à la sagesse et à la sérénité.
Une troisième attitude est religieuse. Elle se rapporte à une cause transcendante du mal, car le mal, dans la nature ou dans l'homme, n'est pas de l'ordre de l'accidentel ; il se manifeste comme une force universelle qui transcende le temps. Il est compris comme l'effet de l'action d'une force divine. . Face au scandale du mal, la plus logique des religions est sans doute le dualisme systématique de l'ancien Iran. Dans cette vision du monde, deux dieux s'affrontent : le dieu du bien, qui a partie liée avec la lumière et l'esprit, d'une part, et, d'autre part, le dieu du mal, qui a partie liée avec les ténèbres et la matière. Le religieux se tourne vers le dieu du bien pour lui rendre grâce pour tous ses bienfaits ; il se tourne vers le dieu du mal pour lui offrir des sacrifices et apaiser sa colère. Ces deux forces divines agissent dans le monde. C'est ainsi que dans la religion populaire, on reconnaît l'action des deux principes antagonistes : « le Diable et le Bon-Dieu ». Si les hommes sont victimes du malheur, c'est la faute du diable. S'ils tombent, c'est qu'il les a tenté et qu'ils ont succombé à la tentation. Le mal est donc lié au péché, qui est un consentement à l'oeuvre du Diable et une participation à son oeuvre de destruction. Cette logique blesse la raison, car elle se contredit elle-même (quel est ce Dieu qui est impuissant vis-à-vis du mal ?). Elle ne fait que légitimer la présence du mal et gommer le scandale. C'est la faute d'un autre. Ces trois attitudes, fort sommairement présentées, sont exemplaires. Elles ont valeur d'archétype. Elles sont partagées par la plupart des cultures. Elles sont dans la nôtre aujourd'hui. Elles ne sont pas sans fondement réel et elles expriment, toutes trois, une part de vérité. Mais toutes éludent la vraie difficulté. La tradition chrétienne propose une voie plus exigeante. Elle écarte les faiblesses du dualisme religieux en confessant strictement un Dieu unique. Elle récuse la mise à distance du tranchant de la douleur comme si le mal pouvait être oublié. Elle refuse enfin une explication rationnelle qui efface le scandale du mal et le justifie d'une manière ou d'une autre.
Nous ouvrons donc la Bible au livre de Job, qui pose la question du mal dans sa radicalité. Dans la Tradition, certains Pères de l'Église ont vu dans Job une figure du Christ.
Le livre de Job contient, pour l'essentiel, des dialogues entre un juste éprouvé et trois de ses amis. Le premier dit le scandale du mal qui l'accable et ses trois amis (Bildad de Choua, Sophar de Naamat et Eliphaz de Teman) disent les thèses traditionnelles de la pensée biblique d'alors à propos du mal et du malheur. La confrontation se fait dans le cadre de la théologie monothéiste la plus stricte. Il y a un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, c'est-à-dire de tout ce qui est, absolument tout. Il n'y a pas d'échappatoire possible en faisant appel à un autre dieu, principe du mal. Le Satan du récit inaugural n'est qu'un serviteur, préposé à l'inspection des humains - ce n'est pas le Diable des religions dualistes. Pour cette raison, la question du mal est posée dans sa radicalité. Dieu est l'auteur de tout ce qui arrive, du bien comme du mal, selon la parole de Dieu transcrite par le prophète Isaïe : « Je façonne la lumière et les ténèbres ; je fais la paix et je crée le malheur » (Is 45, 7). Pour comprendre les dialogues, il faut donner le contexte historique : celui de la destruction de Jérusalem et de l'Exil. La théologie des prophètes s'énonce très simplement : Dieu a agi comme un juste juge ; Jérusalem a péché ; Jérusalem est punie. Tout ceci est justice. Dieu s'est servi de la puissance ennemie pour punir. Il se réserve le droit de sauver quand le mal aura été expié. Cette logique est implacable. Or c'est elle que le livre de Job récuse. L'auteur du livre de Job met en scène dans les dialogues la thèse des prophètes et des légistes et il l'oppose à celle de Job qui récuse leur argumentation. Pour ce faire, il a repris la figure emblématique d'un sage, Job, le juste par excellence. À la théorie générale des moralistes, Job oppose les faits : Le juste, Job, est accablé de maux : ses biens matériels qui sont détruits, puis ses enfants meurent, et enfin il est accablé dans sa propre existence : maladie du corps, la persécution et le tourment de la foi. Tout l'accable. « Mes compatriotes me tiennent à l'écart ; mes relations s'appliquent à m'éviter. Mes proches et familiers ont disparu. [...] Mon haleine répugne à ma femme, mes propres frères me trouvent fétide. [...] Tous mes intimes m'ont en horreur. [...] Pitié, pitié pour moi, ô vous mes amis, car c'est la main de Dieu qui m'a frappé. » (19, 23s). Selon la morale classique, Dieu est juste : il punit les méchants et récompense les bons. Pour ses amis, cette règle a pour corollaire que les malheureux sont pécheurs et les gens heureux bénéficiaires de leur bonne conduite. À cette règle, Job oppose les faits : il est juste et il est accablé de maux. Est-ce Dieu qui l'accable et comment est-ce possible ? Pour les dialogues, cette situation est exemplaire et universelle.
Le dialogue entre Job et ses amis est complexe - d'autant que le texte a été remanié 4. En simplifiant, on peut y discerner trois temps. 1. Les amis de Job lui présentent la thèse : Si tu es dans le malheur, c'est qu'il y a eu un péché « quelque part ». Si tes fils sont morts c'est qu'ils avaient péché. Si toi tu es accablé de malheur, c'est que tu as péché : Bildad : « Si tes fils péchèrent contre lui [Dieu], ils ont payé pour leurs fautes ? » (8, 4) ; Sophar : « Lui [Dieu] te demande compte de ta faute. [...] Répudie le mal qui souille tes mains » (11.6.14). Face à cette accusation, Job maintient son innocence. Il n'a jamais fait le mal et donc la conduite de Dieu est scandaleuse. Dieu n'est pas juste.* Job : « Tant qu'un reste de vie m'animera [...], mes lèvres ne diront rien de faux ; nul mensonge ne viendra sur ma langue. Bien loin de vous donner raison, jusqu'à mon dernier souffle, je maintiendrai mon innocence. » (26, 3-5). 2. Les amis de Job lui présentent son devoir moral : s'humilier devant Dieu et consentir à ce qu'il fait même si la cause de son malheur est cachée aux yeux des hommes, Dieu a ses raisons, devant lesquelles il doit s'incliner pour y consentir dans l'obéissance de la foi. Eliphaz : « Si tu reviens au Puissant en humilité [...]. Tes prières il les exaucera et sur ta route brillera la lumière » (22, 23.27) ; « Car Il [Dieu] abaisse l'orgueil prétentieux, mais il secourt l'homme aux yeux baissés. [...] Que tes mains soient pures et tu sera sauvé. » (22, 30). Job rétorque que Dieu a créé l'homme pour le bonheur et donc qu'il n'est pas juste s'il retire à l'homme le bonheur. 3. Les amis de Job arguent ensuite de la solidarité des générations humaines. Certes, il arrive qu'un juste connaisse le malheur ; mais c'est parce qu'il porte les conséquences de la faute des ses parents ou ancêtres. Il est né dans le péché. Eliphaz : « Un mortel serait-il juste devant Dieu. En face de son Auteur, un homme serait-il pur ? » (4, 17). Job rétorque que si tel était le cas, Dieu devrait être plein d'indulgence et ne pas accabler l'homme dès sa naissance.
Pour Job, la conduite de Dieu est scandaleuse. Il n'évite pas le scandale et se plaint ouvertement. Il dit sa douleur. Il y a une mise en oeuvre de toute la souffrance humaine : souffrance physique, mais aussi souffrance morale devant l'injustice qui l'accable et la persécution dont il est l'objet, plus encore souffrance spirituelle devant l'absurde de la conduite du Dieu qui a toute sa foi et qui est la source et la fin de sa vie. Mais il y a plus. Selon la lecture que je propose, il y a un progrès dans la foi de Job. Il ne cesse d'être croyant. Il ne cesse de reconnaître en Dieu le maître de l'histoire. Il ne cesse de confesser sa grandeur et sa toute-puissance créatrice. À la suite des exégètes modernes 5, je suis sensible à un changement de ton. Dans la plupart des passages, il parle à ses amis. Il leur parle de Dieu. Il en parle à la troisième personne. Mais, dans un deuxième mouvement, Job cesse de parler à ses amis ; il parle à Dieu. Il a éprouvé combien le propos de ses amis est décevant. Il se tourne donc vers Dieu pour lui adresser la parole directement. Il parle à Dieu devant ses amis devenus les témoins de sa prière. Ce changement revient plusieurs fois, comme dans ce passage : « Puisque la vie m'est en dégoût, je veux donner libre cours à mes plaintes. Je dirai à mon Dieu : Ne me condamne pas ; indique-moi pourquoi tu me prends à partie. Est-ce bien pour toi de me faire violence ? [...] Tu sais bien que je suis innocent. » (10, 1-3. 7.10). Or dans ces passages il y a un chemin dont on peut retracer les étapes en simplifiant l'analyse. 1. Dans un premier temps, Job dit sa misère. Il se plaint ouvertement. Il ne consent pas au malheur. Il ne pratique aucun détachement philosophique ou ne cherche aucune explication scientifique, morale ou religieuse ; il se plaint. « Si je dis : « mon lit me soulagera, ma couche allègera mes souffrances », alors tu m'effraies par des songes, tu m'épouvantes par des cauchemars. Ah ! La mort plutôt que cette vie de douleur[...]. Pourquoi m'as-tu pris pour cible, pourquoi te suis-je à charge ? » (7, 13-20) 2. Aussi, dans une deuxième étape, Job accuse Dieu, qu'il sait responsable de son malheur, et lui demande de ne pas l'écraser davantage, d'avoir pitié. Par exemple : « Ecarte ta main qui pèse sur moi » (13, 21) 3. Dans une troisième étape, Job demande à Dieu de cesser de s'occuper de lui de façon accablante. Il demande à Dieu de le laisser en paix vivre le reste de ses jours, comme dans cette prière à Dieu : « Puisque mes jours sont comptés, [...] détourne de moi tes yeux. Laisse-moi tel un mercenaire, finir ma journée » (14, 5-6). 4. Enfin, dans une quatrième étape, Job change d'attitude. Il en appelle à Dieu en employant un registre juridique d'accusation, de témoignage et de défense. Puisqu'il n'y a pas d'intermédiaire entre Dieu et lui, Job en appelle à Dieu contre Dieu lui-même. « Ô terre ne couvre pas mon sang et mon cri monte sans arrêt. Dès maintenant, j'aurai dans les cieux un témoin [...] Là-haut se tiendra mon défenseur. Ma clameur sera mon avocat auprès de Dieu, tandis que devant lui couleront mes larmes. » (16,18) Job demande que Dieu soit témoin à charge contre lui-même. Et ainsi, Dieu reconnaissant que son action est indigne de lui, il devra en toute justice rendre à Job une vie heureuse. Non pas à cause de la rectitude de Job, mais cause de la justice même de Dieu, qui est sa nature même. Le texte est très difficile à traduire ; en voici le coeur : « Je sais, moi, que mon Défenseur est vivant et que lui le dernier se dressera sur la terre. [...] Je l'apercevrai [...] De ma chair je verrai Dieu. » (16, 19) Ainsi le cri de Job devient espérance, dans la foi la plus nue qui espère Dieu quand tout espoir humain s'en est allé, puisqu'il n'y a pas d'autre issue dans le monothéisme. Cette lecture de Job, basée sur des études techniques qu'il n'est pas possible de présenter ici en détail, privilégie ces phrases dans le livre 6. Elle dit bien l'attitude croyante qui, dans la Bible, ouvre une brèche dans les discours de la raison, de la morale ou de la religion. Et elle ouvre la porte à l'Évangile qu'il nous faut maintenant lire pour comprendre l'attitude spécifiquement chrétienne.
Pour le chrétien, le modèle de l'attitude à avoir face au mal est donnée dans la vie de Jésus. Le mot attitude englobe ici à la fois l'aspect réflexif et l'aspect pratique de la démarche chrétienne face au mal.
À première lecture des évangiles, il est évident que Jésus se manifeste comme celui qui guérit. Les quatre évangiles en témoignent clairement. Il y a de nombreuses guérisons corporelles (paralysie, cécité,...) mais aussi des guérisons mentales dites, dans le langage de l'époque, des « possessions ». Entendons le mot dans son sens propre ; il y a possession quand un être perd la maîtrise de soi et fait compulsivement ce qu'il ne veut pas 7. Cette division intérieure le détruit et l'exclut de la communion des vivants. De ce premier constat, on doit conclure que Jésus ne prend pas le parti du mal qui accable l'humanité : il le combat. Il le récuse par des actes qui mettent fin à sa puissance de destruction. Jésus guérit les corps. Il guérit les esprits brisés par le mal. Plus encore, Jésus attaque les causes du mal ; il agit contre l'ignorance : il instruit ; il éduque ; il structure une action qui est appelée à se déployer dans le temps. Jésus également refuse de donner une explication qui rejoint ce qui a été dit dans la première partie. Ainsi quand il rencontre l'aveugle de naissance, et que ses disciples demandent dans le même esprit que les amis de Job qui a péché lui ou ses parents, Jésus les rabroue ; puis il guérit cet homme (Jn 9). De même à propos des victimes de l'effondrement de la tour de Siloé, Jésus refuse de lier le malheur au péché de manière réciproque et nécessaire (Lc 13, 1-5). L'attitude chrétienne face au mal prolonge celle de Jésus ; elle consiste donc à le combattre. Pour cela il ne faut pas éviter de rencontrer le scandale de sa présence.
Jésus combat le mal. Il combat le mal par le bien. Il résiste donc à la tentation de combattre le mal par le mal. C'est le sens des récits inauguraux qui mettent en exergue à tout le récit évangélique les refus de Jésus : ne pas attirer à lui les foules par un chemin de facilité en utilisant les miracles : multiplier les pains, faire des gestes spectaculaires en public ou conquérir les chemins du pouvoir par les moyens de la ruse, de l'argent et de l'influence. Jésus choisit de faire reculer le mal par les moyens du bien et seulement par eux. Ce qui n'est pas évident ! Car le mal ne se réduit pas à être une collection de divers maux. Il constitue un réseau ou un système - représenté dans les évangiles par la figure du démon. Le mal peut être personnifié, comme une entité qui transcende l'individu ou le petit groupe. Il est une force : celle d'un système qui s'auto-organise pour assurer son unité. Pour cette raison, le bien qui essaie de le réduire est combattu. L'ordre des choses résiste non seulement passivement - par simple inertie - mais activement par élimination et rejet. L' « ordre établi », désordre érigé en système, se défend. Les récits de guérison rapportés par les évangiles montrent comment le bien que fait Jésus dérange. Les possédés protestent. Pourquoi ? Parce que la guérison déplace des habitudes et même des complicités avec le mal et le malheur. Ainsi les témoins de la guérison du possédé de Gérasa demandent à Jésus de quitter leur territoire. Les guérisons opérées par Jésus sont ainsi liées à un mystérieux échange. Jésus enlève le mal et le mal vient sur lui. Un texte exprime ceci : « Par sa parole Jésus guérit tous les possédés et les malades. Ainsi devait s'accomplir l'oracle du prophète Isaïe : « Il a pris nos infirmités et s'est chargé de nos maladies » (Is 53,4) » (Mt 8, 16-17). Ce passage est important. Il montre la puissance de guérison à l'oeuvre. Jésus guérit de multitudes. Mais alors qu'on s'attendrait à ce que le mal disparaisse dans néant, voici qu'il vient sur lui. Non parce qu'il y aurait une sorte de contagion, mais parce ceux qui en avaient pris l'habitude et a fortiori ceux qui profitaient du malheur d'autrui s'en prennent à Jésus et le persécutent. Parce qu'il fait le bien, Jésus est expulsé, combattu et accablé par le mal. On le voit dans un passage important. Jésus est au-delà du lac de Tibériade. Il guérit un possédé. « Vint à sa rencontre un homme possédé d'un esprit impur ; il avait sa demeure dans les tombes et personne ne pouvait plus le lier [...] personne n'arrivait à le dompter. Sans cesse, nuit et jour, il était dans les tombes et dans les montagnes, poussant des cris et de tailladant avec des pierres. » Jésus le guérit. Quand les villageois viennent à lui, on s'attendrait à ce qu'ils le remercient d'avoir fait cette guérison. « Les gens vinrent pour voir [...] ; ils arrivent auprès de Jésus et ils voient le démoniaque assis, vêtu et dans son bon sens. [...] Ils furent pris de peur. [...] Ils se mirent à prier Jésus de s'éloigner de leur territoire. » (Mc 5, 1-16). Les témoins de la guérison expulsent Jésus. Au lieu de se réjouir et de rendre grâce, ils le chassent. Cette guérison, montre bien par quel processus, Jésus est accablé par le mal ; c'est la raison du bien qu'il fait. D'où la décision centrale qui est au coeur de la vie de Jésus : ou bien renoncer à faire le bien pour éviter de porter le mal ; ou bien continuer à faire le bien et porter les conséquences qui en résultent et donc devoir devenir victime du mal qu'il détruit. Or les évangiles disent quel fut le choix de Jésus : prendre le mal sur soi. Il est symbolisé par la croix. Il est lié au verbe « porter ».Ce verbe signifie prendre sur soi et accepter les conséquences de ses actes. En l'occurrence, il signifie prendre le mal sur soi parce que l'on a fait le bien (et non pas bien sûr porter les conséquences de ses fautes). Ainsi, si Jésus prend le mal sur lui, ce n'est pas par complaisance, mais bien par amour. C'est le sens de l'expression « porter sa croix ».
Si Jésus prend le mal sur lui à raison du bien qu'il fait ou plus exactement, si Jésus ne renonce pas à faire le bien, fut-ce au prix de son bien-être, ce n'est pas de manière statique ou passive. Mais de manière active. Jésus est donc comme Job. Il se situe devant Dieu et l'invoque, même au plus profond de sa douleur. C'est son chemin. La confession de foi chrétienne reconnaît que ce chemin est celui que Dieu a reconnu comme conforme à sa volonté en ressuscitant Jésus d'entre les morts. Explicitons le sens de cette résurrection : 1. En premier lieu, par la résurrection, Dieu exauce la prière de Jésus. Lorsque Dieu ressuscite Jésus d'entre les morts, cela signifie qu'il a exaucé sa prière. Il n'a pas fermé la porte des enfers, au contraire. Il l'a ouverte pour lui et lui a donné une vie nouvelle que la mort ne peut détruire. 2. En second lieu, en le ressuscitant, Dieu a justifié Jésus. Par la résurrection, il a manifesté que Jésus a suivi le bon chemin et rempli sa mission. Si Jésus est descendu dans les abîmes de la mort et des enfers, ce n'est pas seulement pour lui, mais pour prendre avec lui tous ceux qui se trouvaient à l'ombre de la mort. 3. Par la résurrection Dieu a exalté et glorifié Jésus. Il lui a donné une vie qui accomplit tout le désir de l'homme, corps et âme, dans la plénitude de la relation à Dieu. Il a réalisé la promesse contenue dans la première création et ainsi accompli toute justice. 4. Par la glorification et l'exaltation qui sont les effets de la résurrection, Dieu a constitué Jésus chef de l'humanité nouvelle. Ce que Jésus a vécu est valable pour tous. La glorification de Jésus n'a pas aboli son passage par la mort. Dans les manifestations du Ressuscité, on voit sur son corps glorifié la marque de la Passion. L'Apocalypse le présente vainqueur, debout, mais « comme immolé ». 5. Enfin, Jésus ne laisse pas ses amis orphelins. Il leur donne l'Esprit-Saint pour confondre le monde « en matière de péché, de justice et de jugement ».
Pour achever cette réflexion, je dirai tout simplement que la prière chrétienne « délivre-nous du mal » prend son sens lorsque l'on comprend en quel sens il est dit que le chrétien est disciple de Jésus. La demande ne se réduit pas à être une demande de protection. Elle se rapporte à une activité. Tous, nous avons reçu des dons. Nous avons et nous aurons des responsabilités à assumer. Demander à être délivré du mal, c'est demander que l'épreuve présente soit traversée. En effet, en chrétiens, il faut donc nous engager dans le bien, pour le bien. Cet engagement doit être efficace. Il faut pour cela la meilleure compétence qui soit : scientifique, morale, et plus généralement humaine. Nous avons à engager un combat contre les maux humains : contre l'ignorance, la corruption, la maladie,... contre le désespoir qui vient de l'échec, contre la haine, l'injustice, ... Ce combat doit aussi être mené dans la lucidité. Nous savons donc qu'il expose à des difficultés, voire à la persécution. Mais, éclairé par la lumière de la résurrection et la présence de l'Esprit-Saint, ce combat doit être mené dans l'espérance, car la voie suivie a une issue dans la lumière et dans la gloire. Nous demandons donc au coeur de notre combat d'arriver au terme de la route où Jésus nous précède, c'est le chemin de la vie, celui qui mène à la gloire, et donne sens à l'épreuve subie à raison du bien qui est fait. Dans ce combat, le chrétien n'est pas seul. Il a reçu le Paraclet, le défenseur, L'Esprit-Saint qui est notre force et notre source. Telle est la voie de la sainteté qui n'esquive pas le scandale du mal, mais avec Jésus le combat et le vainc. 1 Jean-Paul POIRIER, La Terre, mère ou marâtre, Paris, Flammarion, 1998 ; voir également, Ivar EKELAND, Le Meilleur des mondes possibles. Mathématiques et destinée, Paris, édit. du Seuil, 2000. 2 EPICTÈTE, Manuel, XI, « De rien ne dis jamais : « je l'ai perdu », mais : « je l'ai rendu ». Ton enfant est-il mort ? Il a été rendu. Ta femme est-elle morte ? Elle a été rendue. » (Les Stoïciens, édit. de la Pléiade, Gallimard, 1962, p. 1114. 3 Patrick DREVET, Le Sourire, Paris, Gallimard, 1999 4 Pour une étude rigoureuse
du livre de Job, voir l'étude érudite de Joseph VERMEYLEN,
Job, ses amis et son Dieu. Brill, Leiden, 1986. 5 Cette analyse a été proposée de manière scientifique par Jean LEVÊQUE, Job et son Dieu, Paris, Gabalda, 1970. Elle a été reprise ensuite par de nombreux auteurs en particulier dans Jean- Michel MALDAMÉ, Le scandale du mal, une question posée à Dieu, Paris, édit. du Cerf, 2000. 6 Dans un contexte de pensée fort différent, saint Thomas d'Aquin privilégie les mêmes versets dans sa lecture du livre de Job. 7 Sur la possession, voir « Qu'est-ce qu'être possédé ? », dans Biblia, Décembre 2002, p. 26-29.
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