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Jean-Baptiste ECHIVARD
diacre permanent, professeur de philosophie
La partenité humaine
2002


    LA PATERNITÉ HUMAINE

Présentation

Le texte que nous donnons provient à l'origine d'un enseignement donné au cours d'une session du Foyer Marie Jean sur "La sexualité humaine, une bénédiction". La communauté comportant en son sein des consacrés hommes et femmes, des "familiers" mariés, nous avons essayé de signifier comment la complémentarité homme- femme peut s'exprimer dans toutes les vocations : la manière masculine de vivre le célibat consacré, et la manière féminine de le vivre, la réalité de la paternité humaine et spirituelle et celle de la maternité humaine et spirituelle : la paternité spirituelle qu'un homme peut exercer n'a pas les mêmes modalités que la maternité spirituelle de la femme : la complémentarité sexuelle (masculinité et féminité) joue dans le domaine spirituel aussi : "homme et femme, il les créa...". Et si la vocation sacerdotale est une vocation masculine, c'est qu'il y a des raisons qui viennent aussi de cette complémentarité et qui repose sur la nature de la masculinité. Bref, il faut prendre au sérieux le "langage" du corps qui signifie une différence spirituelle, et donc une différence de vocation. Cette différence est vécue dans la complémentarité et la relation nécessaire à tous les niveaux de l'existence et dans tous les types de vocation. Cette session, cela va sans dire s'est déroulée à plusieurs voix, des voix masculines et féminines représentant différents états de vie : consacrés, mariés, prêtres, diacre, sans oublier les célibataires.

1) Une question de méthode

Nous allons aborder des domaines qu'il est bien difficile de conceptualiser parce qu'ils touchent au mystère de la personne humaine : "Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa" 1 ; l'image de Dieu ce n'est donc pas d'abord l'intelligence ou la volonté, c'est aussi la complémentarité de l'homme et de la femme, complémentarité qui joue dans tous les actes, toutes les facultés de l'être humain. Complémentarité naturelle, qui ne peut pas ne pas être, qu'on ne peut gommer, mais que l'on peut, bien évidemment, refuser ou occulter, ou diminuer2. Complémentarité qui est corporelle, donc qui est spirituelle...

Il est important, avant de nous lancer dans une méditation sur la paternité de faire quelques considérations d'ordre méthodologique : comment considérer le corps, comment considérer l'esprit puisque l'un comme l'autre sont marqués par la complémentarité sexuelle.

L'âme est en effet forme du corps3, elle anime la totalité du corps4, des organes et des facultés et elle est présente toute entière à chaque acte, chaque organe, chaque faculté. Le corps vivant est un corps organisé : chaque organe a une fonction spécifique, donnant la faculté5 d'agir ; de plus, la question de l'immatérialité de la volonté et de l'intelligence se pose pour spécifier ces "facultés" que sont l'intelligence et la volonté.

Chacun expérimente en effet en lui-même qu'il est capable de sentir, d'imaginer, de se souvenir, de vouloir, d'avoir, malgré tout, quelques pensées, de savoir que l'objet de la vue n'est pas celui de l'odorat etc....de percevoir certains mouvements internes de ses organes. Toutes ces différentes "parties" de l'homme sont unies entre elles, simultanément stimulées, interférant, interagissant en permanence les unes sur les autres, et ceci d'une manière humaine : les sensations chez l'homme sont une "connaissance", c'est à dire un acte de l'intelligence6 qui est capable, en même temps qu'elle sent, de nommer ce qu'elle sent, en même temps qu'elle conçoit, d'imaginer les contours de la réalité qu'elle imagine, en même temps qu'elle éprouve un sentiment, d'y consentir, de le refuser (et toutes les gammes possibles de l'expérience volontaire), en même temps qu'elle veut, d'éprouver, en sentant un de ses organes déficients, malaise, fatigues ou lassitude etc. Nous expérimentons une interaction des organes sur les facultés, des facultés sur les organes. De plus, à travers la multiplicité des actes, des facultés, des organes, c'est toujours la même personne, identique à elle-même qui se développe, qui croît : identité personnelle d'un être humain absolument unique qui éprouve en lui qu'il n'y a pas d'actes purement charnels, ni d'actes purement spirituels. Nous éprouvons que chacun de nos actes sont, à des degrés divers et selon des modalités différentes charnellement spirituels, spirituellement charnels : le composé de l'esprit animant le corps qui lui est uni substantiellement, en permanence, agit. Un mal à l'estomac peut avoir une cause spirituelle, et donc être diversement vécu selon la différence de ses causes ; il devient, tout mal à l'estomac qu'il soit, une expérience "charnellement spirituelle". Nous le savons, le pardon donné intérieurement peut libérer de bien des ressentiments qui pouvaient avoir des conséquences dans l'organisme. Il y a une interaction permanente des actes les plus spirituels sur les organes les plus charnels et réciproquement.

Les recherches sur l'inconscient d'ailleurs peuvent très bien confirmer cette interaction, cette dimension "spirituellement charnelle, charnellement spirituelle " de tout acte humain : tel blocage intérieur, telle manière d'être face à autrui, telle manière de vivre sa fatigue, ses états corporels, d'accepter ou de refuser son corps peuvent avoir pour causes tout ce qui s'est emmagasiné en nous des relations interpersonnelles, interagissantes sur nous en permanence depuis notre enfance, avec, en priorité, la relation interpersonnelle avec nos parents, l'un et l'autre séparément d'une part, dans la relation qu'ils ont entre eux d'autre part ; et c'est bien une relation d'ordre sexuel puisqu'il s'agit d'une relation avec un homme et une femme, dans leur manière de vivre leur masculinité, leur féminité assumée par la paternité et la maternité.

Il est bien évident que tout ceci ne supprime pas la nature proprement spirituelle, immatérielle de l'esprit, de l'intelligence, de la volonté. Des expériences comme le pardon, l'amitié ou de la pensée elle-même, de l'élaboration des concepts nous conduisent à la question de l'immatérialité, de la spiritualité...

Si chaque personne est absolument unique, c'est qu'il y a en chacune d'entre elle une source intérieure qui, pour chaque être nouveau qui naît, réunifie l'ensemble de la personne d'une manière à chaque fois différente : centre intérieur, intimité même7 de chaque personne, capable justement d'avoir une intimité non répétitive, nouvelle et qui souligne la capacité que nous avons d'être libre : nous sommes libres, puisque nous sommes capable d'intériorité, d'intimité qui ne se dévoile pas, qui ne se réduit pas à ce qui a déjà dans le monde existé...Il faudrait ici, pour appuyer tout ceci, citer les fortes pensées de Pascal :

    "La grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. C'est donc être misérable que de se connaître misérable, mais c'est être grand que de connaître qu'on est misérable."8 ;

    "...par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends." 9

Bref, que ce soient nos mains, par la multiplicité des opérations qu'elles permettent, la langue, par la souplesse avec laquelle elle sert cet étonnant pouvoir de signification qu'est le langage, ou le regard et le visage par l'étonnant reflet qu'ils sont d'un coeur10 qui s'exprime par eux et se donnent à voir à autrui...autant de signes que chacun de ces organes ne peuvent être considérés ni purement "spirituellement", ni purement "charnellement".

Un corps humain est donc un corps animé, et dans la façon dont il se dispose se manifeste l'esprit qui l'anime : ma main est penchée sur le papier, et quelqu'un de l'extérieur la voyant, et seulement elle, pourra dire : il est en train d'écrire, donc de penser, des mots viennent à lui pour tenter d'exprimer la compréhension qu'il a. La personne ne me voit pas en train d'écrire, mais par ma main, elle comprend la pensée qui l'anime : dans ma main, il y a une pensée qui lui dicte les mots à écrire. C'est toujours à partir du visible que nous allons vers l'invisible, à partir de ce qui se voit que nous allons vers ce qui ne se voit pas, qui est caché mais dont la présence est révélée par ce que l'on voit. Ma main signifie ainsi la pensée qui l'anime. Le corps est donc aussi un signe : celui de l'esprit qui l'anime et qui se révèle en lui et par lui. Une différence corporelle est donc aussi une différence spirituelle qui se manifeste en elle et par elle.

Concluons : l'homme et la femme sont, bien évidemment de même nature, être spirituel, mais être "spirituellement charnel et charnellement spirituel", comme leur corps est différent, l'esprit qui l'anime, leur âme donc va prendre des modalités d'existence différentes. La masculinité sera l'âme humaine masculine et la féminité, l'âme humaine féminine ("homme et femme il les créa...") ; l'âme étant substantiellement incarnée dans un corps, elle anime le corps, les organes, les facultés, tous les actes qu'elle permet de réaliser, tous les besoins qu'elle permet de satisfaire, d'actualiser. Chaque partie du corps, des organes, a une raison d'être signifiée par cet appel de l'âme vers la masculinité ou la féminité. L'âme appelle le corps comme le corps l'âme : l'esprit ne peut pas exister, du moins sur cette terre et avant la Résurrection finale, sans le corps et le corps sans l'esprit. Ils sont attente l'un de l'autre, appel l'un de l'autre indissolublement, substantiellement uns, du moins dans le mode humain d'existence.

Quand donc, nous regardons le corps, nous sommes immédiatement conduits à l'esprit. Mais comme celui-ci demeure invisible puisqu'immatériel, nous tentons par similitude avec le corps de comprendre sa nature, son mode humain d'existence. Nous tentons de comprendre l'esprit dont le corps est animé. Nous sommes dans la similitude et non dans un examen direct, un face à face visible d'un objet réellement et directement présent à notre étude. Et la similitude n'est que...la similitude...c'est à dire qu'elle laisse ouverte le champ des possibles...Quand donc, à partir du corps, nous voulons comprendre l'esprit qui l'anime, et dont il est le signe, nous ne pouvons qu'être que dans l'ordre d'un "essai"11 . Cela est d'autant plus difficile qu'il faut se dégager de toute considération culturelle, ou du moins il faut s'efforcer, au-delà des différences culturelles, d'accueillir ce qu'il y a d'universel, c'est à dire d'être au niveau de l'être même de l'homme, de sa nature essentielle.

Nous sommes devant le mystère de la personne humaine, des personnes homme et femme...le champ des interprétations possibles s'ouvre largement et ne se finira sans doute que lorsque nous comprendrons l'intention du Créateur en créant cette complémentarité essentielle pour l'existence, de l'homme et de la femme...et nous la comprendrons dans la Patrie, c'est à dire dans la vision...

Le corps a un langage, il est langage12, mais à cause de cela, il laisse ouverte une pluralité d'interprétations....

Prenons un exemple. La réalisation de l'acte conjugal peut être un signe éloquent de la masculinité et de la féminité. D'une certaine manière l'homme est amené à "sortir" de lui la semence qui va féconder l'ovule. Il produit lui-même des millions de spermatozoïdes parmi lesquels un petit va réussir sa percée dans l'ovule, permettant la fécondation. Dans l'acte conjugal, c'est la maîtrise de soi de l'homme qui peut faire monter dans le corps de la femme qui se donne le désir de l'union. L'homme ici conduit l'acte conjugal, il est responsable de la réalisation du désir du corps de la femme. Voici des faits somme toute assez certains. Ajoutons que de toute façon, cet acte conjugal est l'acte d'une communion, qu'il va jusqu'au bout de lui-même quand la communion effective des coeurs précède, entoure, accompagne la communion des corps. Cela est connu. Dans une caresse, la femme peut tout à fait percevoir quand l'homme cherche son propre plaisir ou quand il est attentif à celui de sa femme. On peut aussi évoquer la voix de l'homme, la stature masculine différente de la stature féminine ; l'existence des règles, de ce don mensuel du sang versé pour une fécondité future...tout cela sont des réalités corporelles qu'anime un esprit, lequel se révèle à travers eux.

Mais attention à la systématisation d'une analogie, d'une similitude qui paraîtrait trop évidente ! : que l'homme conduise l'acte conjugal est une chose, qu'il en soit le premier responsable est une chose, dire que la masculinité de ce fait est plus du côté de la responsabilité active par rapport à la féminité qui se donne davantage quand elle sait que l'homme est prêt à assumer cette responsabilité en est une autre. Le corps signifie cette différence, mais la femme, dans l'acte conjugal, est aussi par sa manière d'être, responsable du désir de son époux : il s'agit bien d'une communion dont ils sont responsables l'un et l'autre, l'un devant l'autre, l'un pour l'autre, l'un avec l'autre...bref, il faut manier les similitudes et les analogies et les signes, avec humilité et prudence...

D'autant plus qu'à travers les différences corporelles, signes des différences spirituelles, nous devons penser à une égalité foncière dans l'être dont il faut rendre compte aussi. Mais, il est néanmoins vrai que s'il y a un corps masculin et un corps féminin, c'est qu'il y a une âme masculine et une âme féminine13 : l'égalité de nature ne peut être vécue qu'à travers ces propriétés essentielles qui les font exister : l'âme masculine comme l'âme féminine sont toute entières dans chaque "partie" des êtres qu'elles animent. Nous touchons, bien évidemment ici, le mystère de l'union complémentaire de l'homme et de la femme...Union complémentaire dans toutes les dimensions de l'être. Toutes et absolument toutes les dimensions de l'être... Au moins ceci permet de rendre compte de l'union substantielle de l'âme et du corps, indissolublement unis, indissolublement s'appelant l'un l'autre, ayant besoin l'un de l'autre pour exister.

À ce propos, nous ne pouvons pas résister au plaisir de citer un texte de saint Thomas (ou plutôt de ses disciples, puisqu'il est tiré du supplément de la Somme que Thomas n'a pas écrit). On se pose une question apparemment étonnante et qui semble inutile, et appartenir à ce genre de questions qui ont contribué aux innombrables caricatures de la scolastique : est-ce que ceux qui ressuscitent auront des cheveux et les ongles ? On peut sourire, mais si on réfléchit un peu, on peut aussi y relever le souci légitime de penser jusqu'au bout l'union substantielle de l'âme et du corps et de rendre finalement "pensable", "intelligent" la Résurrection , sans en supprimer d'ailleurs le Mystère puisqu'elle repose sur la Toute-Puissance du Père et que le Père ..."personne ne l'a jamais vu"... . L'état parfait de l'homme n'est pas la séparation de l'âme et du corps mais la réintégration de l'unité de l'âme et du corps, comme si l'âme attendait le corps, et tout le corps, afin que la personne puisse vraiment exister comme composé spirituellement charnel, charnellement spirituel, sur la terre...comme au ciel ! Le corps n'est pas un vêtement, ni un instrument, il est de l'être de la personne, constitutif essentielle de sa nature, de ses actes, de tous ses actes. Voici le texte :

    "L'âme se comporte par rapport au corps animé comme l'art par rapport à l'oeuvre, et à ses parties comme l'art par rapport à ses instruments : c'est pourquoi le corps animé est appelé organisé. Or l'art se sert de certains instruments pour l'exécution d'oeuvres désirées et ces instruments reviennent à l'intention antérieure, première de l'artiste ; mais il se sert d'autres instruments pour conserver les instruments principaux et ceux-ci relèvent de la seconde intention de l'art : l'art militaire utilise l'épée pour la guerre et le fourreau pour la conservation de l'épée. De la même manière, dans les parties du corps animé certains sont ordonnés à permettre la réalisation des opérations de l'âme comme le coeur, le foie, la main et le pied ; et certains autres existent pour la conservation des autres parties, comme les feuilles qui recouvrent entièrement le fruit." 14

Ajoutons que toute considération sur la paternité et la masculinité doit se souvenir que la maternité n'est pas loin : l'homme devient père parce que la femme devient mère, et la femme devient mère parce que l'homme devient père. C'est la mixité qui est voulue de Dieu...Mais il est vrai aussi que la femme porte et l'homme accompagne ce "portage" et y participe à sa manière d'homme. Le corps de la femme est comme le premier berceau de tout être humain...et ceci doit bien signifier une certaine priorité pour la maternité...dont il faudrait essayer de comprendre la nature : priorité que l'homme a peut-être vocation de conserver, garder, accueillir en lui et protéger...

Soyons donc humble ! Pensons qu'il peut y avoir un lien entre masculinité et paternité, entre féminité et maternité, explorons la paternité tout en la sachant relative à la maternité (et réciproquement !), naissant d'elle, mais la favorisant également, essayons de comprendre le langage du corps masculin et, puisque Dieu est Père, essayons aussi de puiser dans ce qu'Il nous dit de Lui, ou plutôt dans ce que Son Fils, l'Église, disent de Lui pour comprendre le mystère de la paternité humaine, sa nature spécifique, et, par similitude, celle de la paternité spirituelle, sans doute plus multiforme que la maternité spirituelle.

En ce qui concerne la paternité spirituelle15, nous nous permettons pour finir quelques remarques d'ordre méthodologique également.

1) On peut avoir tendance à simplifier un peu trop facilement l'analogie : le père, à sa manière donne la vie, donc le père spirituel donne la vie ; le prêtre par les sacrements donne la vie, donc le prêtre est père spirituel, il est le mieux placé pour cela. Or Jésus nous dit bien : "n'appelez personne du nom de père, vous n'avez qu'un seul Père" ; et pourtant, humainement, nous savons bien que nous avons un père, celui qui, par sa semence, par son désir, son union avec son épouse, notre mère, nous a donné la vie, et nous ne pouvons apparemment ne l'appeler que du nom de père... : nous sommes son fils, et nous ne pouvons pas ne pas l'être, et il en sera ainsi jusqu'à notre mort. Et pourtant, Jésus lui-même a dit devant Joseph : "ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ?" 16 . La question de la paternité spirituelle ne peut donc suivre exactement la similitude avec la paternité humaine.

2) Il y a adéquation entre la sexualité d'un côté et la réalité de la paternité et de la maternité de l'autre : la paternité est un propre de la masculinité, et la maternité de la féminité. Doit-on obligatoirement retrouver cette équivalence dans la paternité ou la maternité spirituelles ? Quand, par exemple, la paternité s'exerce à travers un coeur donné, moulé par Marie...elle devient comme transfigurée par la maternité spirituelle de Marie, ne peut-elle de ce fait ressembler à une maternité spirituelle ? Saint Paul lui-même ne prend-il pas l'image de l'accouchement pour signifier la relation qu'il a avec ses "enfants" ? :

      "Mes petits enfants, vous que j'enfante à nouveau dans la douleur" jusqu'à ce que Chrsit soit formé en vous 17 ;

      "Nous avons été au milieu de vous plein de douceur comme une mère réchauffe sur son sein les enfants qu'elle nourrit...nous étions prêts à vous donner non seulement l'Évangile de Dieu, mais même notre propre vie." 18.

Il est vrai qu'un peu plus loin, il prend l'image de la paternité humaine :

      "Comme un père pour ses enfants, vous le savez, nous vous avons, chacun de vous, exhortés, encouragés, adjurés de mener une vie "digne de Dieu qui vous appelle à Son Royaume et à Sa Gloire".19

De même :

      "ne reprends pas avec dureté un vieillard, mais exhorte-le comme un père." 20. Mais en même temps Onésime est comme un enfant qu'il a engendré :
      "la requête est pour mon enfant, que j'ai engendré dans les chaînes, cet Onésime, qui jadis ne te fut guère utile" 21

Père, mère...sur le plan spirituel, il semble que, sous un certain rapport, la paternité spirituelle puisse ressembler à une maternité. Mais prendre l'image de la maternité ne veut pas dire que l'exercice par un homme d'une paternité soit comme une maternité effective. Car c'est un homme qui l'exerce ; sous un certain rapport, au plan spirituel, "il n'y a ni homme ni femme" 22, mais sous un autre point de vue, il semble qu'il y ait un lien essentiel entre la masculinité et la paternité spirituelle : saint Paul est... saint Paul, homme dont la masculinité est assumée dans la foi, mais non supprimée.

On pourrait même dire que cette masculinité est même portée à son point de perfection dans les vertus théologales, puisque vivant par Dieu et en Dieu, l'homme est davantage lui-même, c'est à dire davantage homme, davantage masculin : la surnature assume et perfectionne la nature en lui permettant d'être davantage elle-même, ne serait-ce que par le salut effectif que la foi apporte au coeur, au corps, à toutes les "parties" de l'homme. Il faut toujours se purifier de cette idée si tenace que l'amour de Dieu diminuerait quelque chose de notre humanité... : la nature humaine en saint François est davantage elle-même, puisque fondée sur Dieu qui lui donne une dimension beaucoup plus universelle que si notre saint avait été drapier comme son père...et ainsi de tous les saints !

S'il y a une manière masculine d'exister, il y a une manière masculine d'exercer la paternité spirituelle. Il peut y avoir des hommes qui soient imprégnés de la maternité spirituelle de Marie, mais il n'empêche qu'ils resteront toujours hommes, ils vivront d'ailleurs mieux leur masculinité : une masculinité qui reste animée par la maternité spirituelle de Marie...mais qui reste masculinité, dans sa manière d'avoir des enfants spirituels, dans sa manière d'être avec eux . Saint Bernard, Saint Louis Marie Grignon de Monfort tout "moulés" qu'ils ont voulu être dans et par le coeur de Marie restent masculins23 ! Après tout, n'est-ce pas le désir de Marie elle-même : que ses saints soient pleinement eux-mêmes, c'est à dire assument leur masculinité et l'utilisent pour ce qu'elle est...De ce fait, il y aura une paternité spirituelle comme il y a une maternité spirituelle parce qu'il y a une masculinité et une féminité puisque, répétons-le, le corps individualise et permet à chacun d'exister, il est chemin de révélation de l'esprit qui l'anime : une différence corporelle est une différence spirituelle.

3) La paternité humaine selon l'ordre de la nature est, sous un certain rapport, une paternité spirituelle : le père n'enfante pas seulement un corps, il enfante un esprit, ou du moins, Dieu enfante un esprit qu'Il insuffle dans un corps préparé à le recevoir, et les enfants sont, dès la conception, humainement imprégnés par l'esprit de leur père (et de leur mère) qui s'exprime à l'extérieur de lui : le père et la mère engendrent des enfants qui leur ressemblent, mais en même temps, chacun d'entre nous, puisque nous venons de Dieu, nous ressemblons à Dieu aussi, nous avons à vivre de mieux en mieux de cette ressemblance. Mais Dieu a voulu que cette ressemblance passe d'abord par la médiation de l'esprit de notre père (et de notre mère) ; le père est de ce fait sous un certain rapport, selon l'ordre de la nature père spirituel de ses enfants.

Paternité spirituelle selon l'ordre de la nature, charnellement spirituelle, spirituellement charnelle. Cette paternité est le premier canal de la grâce. Un peu à la manière d'un tremplin, d'un initiateur, d'une ébauche, d'une fusée porteuse qui met sur orbite pour permettre à la fusée portée de voler par elle-même...Quand un père prie pour ses enfants, quand, chaque jour, son oraison est d'abord animée par l'intercession ardente, confiante pour ses enfants24, il permet que la Paternité viennent sur eux.

Comment le Père, "de qui toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom" 25 pourrait-il être sourd à la prière, aux cris d'un père pour ses enfants ? Celui-ci, quand il prie pour ses enfants, quand, pour lui, la vie de la foi est ce qu'il y a de plus important au monde, n'exerce-t-il pas une authentique paternité spirituelle selon l'ordre de la grâce ? Cela ne suffit pas, bien sûr, et n'épuise pas l'exercice de la paternité spirituelle en elle-même ...mais c'est déjà une forme cachée, pauvre, de la paternité spirituelle : celle d'un père humain pour ses enfants de chair et d'esprit. Et cela ne peut pas être retiré à un père humain, un père de la terre. Encore faut-il qu'il le sache...et qu'il le veuille, et qu'il le fasse effectivement !

2) L'amour originel

Nous le savons, il faut être deux pour enfanter. Si la mère porte, met au monde, si c'est en elle que l'enfant est conçu, elle le fait, accompagnée par une présence masculine : celle de son époux qui apprend à devenir père. Le père est présent et participe, selon son mode propre, au quotidien de l'existence et de la croissance de l'enfant. Si l'enfant est conçu à l'intérieur de l'être de sa mère, l'homme qui est extérieur à l'enfant est présent : l'extériorité est celle d'une présence effective et affective à l'enfant qui grandit en et par sa mère, à sa femme qui est mère parce qu'elle porte son enfant. Cette présence se signifie par son attention, sa vigilance, sa voix, et ses gestes. À chaque étape, à chaque âge de la vie joue la complémentarité sexuelle : "homme et femme il les créa...". Ce n'est pas parce que le mari est naturellement extérieur pendant le temps de l'attente qu'il est absent. La mère peut être d'autant plus elle-même qu'elle est aimée de son mari, qu'elle est épouse donc, accompagnée, veillée par l'amour masculin d'un homme. Le père est d'abord père par l'amour qu'il donne à son épouse, par l'accueil qu'il fait au fond de lui-même de l'être de son épouse. Intervient dans ce domaine la communion des personnes et leur donation réciproque qui leur permet de devenir ce qu'elles ont à être, l'une par l'autre, l'une avec l'autre, l'une pour l'autre. Au fond, la paternité commence quand un homme a décidé d'épouser sa femme, et, avec elle, et pour elle, la fécondité qu'ils vont ensemble porter, et quand une femme a décidé, en devenant mère de vouloir et de permettre à son époux de trouver sa place entre elle et son (ses) enfant (s).

Un enfant se désire à deux, se conçoit à deux, s'attend à deux, est mis au monde -sous un certain rapport à deux, même si, bien évidemment, la conception est l'exercice propre, plénier de la maternité : ici, le "signe" qu'est le corps est éloquent, parle de lui-même : la femme, par la conception devient mère naturellement, substantiellement. Mais l'enfant, même si son berceau accueillant et protecteur est d'abord le ventre de sa mère, a besoin au fond de lui d'une certitude : il est désiré par tous les deux, il est voulu, attendu par tous les deux. Cette certitude est implicite, il la sent en lui tout simplement par la présence de son père, sa manière d'être de se comporter avec lui, qui est bien au-delà des mots, dans cette sphère intérieure, quasi inconsciente, qui fait reconnaître à un enfant, de l'intérieur et par intuition, par "sympathie", l'amour avec lequel on l'aime, dont il ne peut pas se rendre compte explicitement, mais qu'il sent, qu'il éprouve, qu'il assimile en lui et face auquel il va se situer : son père est là, présence réelle d'un homme, d'une voix, d'un corps, de bras, de gestes qui se manifestent explicitement auprès d'une femme, d'une épouse, d'une mère et se prépare avec elle, à recevoir ce nouvel être.

La femme ne peut pas être seule à attendre parce qu'il manquerait quelqu'un, et pour elle-même et pour l'enfant qui a besoin de sentir la sécurité d'un amour qui attend, qui veut, qui désire cet enfant ; cette attente va donner à leur amour conjugal l'occasion d'une croissance dans la communion et non d'une distance parce que la mère serait accaparée par l'enfant : "je deviens mère par toi, pourrait dire l'épouse à son mari, non pas pour toi d'abord, mais pour l'enfant, personne objective que nous allons ensemble, porter et lancer dans l'aventure de l'existence pour qu'elle apprenne à aimer, à être libre...ceztte personne sera, par conséquence, pour toi, puisque tu vas apprendre à devenir père par l'accueil de ma maternité et de l'enfant."

Nous l'éprouvons bien nous-mêmes : chaque enfant a besoin de savoir tout au fond de lui qu'il a une origine, et que celle-ci est l'amour :

    "les enfants ont un pressant besoin de savoir comment leurs parents les ont attendus et désirés. Cela vient de ce que les mots, les pensées et les désirs avec lesquels ils les ont conçus déterminent beaucoup plus ce qu'ils sont et deviennent que l'acte sexuel qui leur a donné corps. C'est pourquoi, découvrir que l'on a tout d'abord existé dans le désir et les paroles de ses parents se présente comme un événement bouleversant. Pour un petit enfant, comprendre qu'il existait dans leur désir, avant d'exister dans un corps, est une fabuleuse révélation. Car, découvrant qu'il a tout d'abord été fait de mots et de pensées, il prend conscience qu'exister dans le désir et le langage est le seul vrai berceau de l'existence corporelle." 26

L'enfant a besoin de certitudes : oui, tu as été voulu, oui, tu as été en paix, en sécurité dans le ventre de ta mère, et ton père, avec elle, par sa voix, ses gestes, sa manière d'habiter son corps, était là, te voulant aussi, heureux, bouleversé même par ta présence nouvelle qui arrivait sur terre, promesse mystérieuse d'une nouvelle vie. Nous le savons bien, les crises intérieures, les souffrances parfois les plus aiguès viennent toujours des crises de la filiation. Nous avons besoin de savoir quelle est notre origine : d'où venons-nous ? C'est une question métaphysique essentielle, mais pour chacun d'entre nous, cette question signifie : qui m'a enfanté ? Qui m'a voulu, désiré, espéré ? Ai-je-été désiré, espéré ? Ai-je été espéré, ou improvisé par l'instinct, les forces pulsionnelles ? Qui suis-je ? C'est à dire : d'où je viens ? Qui m'a engendré et pourquoi ? Questions tenaces, auxquelles nous ne cessons de vouloir une réponse, tant il est vrai que nous sommes avides de certitudes : la paix vient quand nous savons que nous avons vraiment une origine :l'amour d'un homme et d'une femme- avec leurs limites et leur fragilité, l'attente d'un homme et d'une femme, la relation d'un homme et d'une femme par laquelle chacun permet à l'autre d'être vraiment lui-même, librement, dans l'émergence progressive de son meilleur visage grâce à l'amour vigilant de l'un pour l'autre27.

Et par conséquent, à aucun moment, l'homme n'a à "s' effacer" devant la mère comme si attendre, mettre au monde son enfant n'étaient pas, selon sa modalité masculine, aussi son affaire.

La mère conçoit en elle son enfant, elle le porte, elle le met au monde. Elle est mère par le fait même et le restera toujours, puisqu'elle est, du fait de la conception, du "portage", de la mise au monde, donnée à l'enfant :

    "la grossesse, l'accouchement, l'allaitement montrent que, donnée conjugalement à l'homme, le corps de la femme est donné aussi substantiellement à l'enfant : comme origine, terre, abri, nourriture, et porte, substantiels. Le corps de la femme coopère substantiellement à l'ordre de la vie, à l'Amour créateur. Il est donné conjugalement à l'homme non comme clôture mais comme ouverture sur le mystère de la vie. C'est sans l'homme, mais avec la nature, avec la vie, avec l'Amour créateur ; c'est "sans l'homme", et dans une expérience biologique et psychologique intransmissible à l'homme que le corps de la femme vit la grossesse, l'accouchement, l'allaitement, qui sont "son heure", propre, son "oeuvre" propre, irréductible, indivisible, pleinement responsable, indépendante de l'homme." 28

Ceci n'est pas contradictoire avec ce que nous disions plus haut. L'homme devient père parce que la femme porte l'enfant, fécondité de leur communion. L'homme devient père quand, par sa présence, il accompagne, il accueille en lui cette relation nouvelle, vécue par sa femme à l'intime d'elle-même. Il n'expérimente pas par lui-même la grossesse, l'accouchement, l'allaitement et donc il n'a pas ce lien premier, intime d'un corps de femme avec une promesse réelle d'une vie nouvelle, mais il l'accueille en lui, il la désire, il l'accompagne par sa vigilance, par sa disponibilité à tout favoriser du bien-être de cette relation. Il veut cette relation de la mère à son petit, il la protège de sa présence, de son corps, de sa voix, de son attention, de ses gestes :

    " L'engendrement humain est commun à l'homme et à la femme. Et si la femme, inspirée par l'amour envers son mari, lui dit : "Je t'ai donné un fils", ses paroles signifient en même temps : "Voici notre fils". Pourtant, même si tous deux sont ensemble les parents de leur enfant, la maternité de la femme constitue un "rôle" particulier dans leur rôle commun de parents, et même le rôle le plus exigeant. Être parents, même si cela concerne l'un et l'autre, cela se réalise beaucoup plus en la femme, spécialement dans la période prénatale. C'est la femme qui "paie" directement le prix de cet engendrement commun où se consomment littéralement les énergies de son corps et de son âme. Il faut donc que l'homme ait pleinement conscience de contracter une dette particulière envers la femme, dans leur fonction commune de parents." 29

Et un peu plus loin cette affirmation importante :

    "L'homme- même s'il prend toute sa part dans cette fonction de parents- se trouve toujours "à l'extérieur" du processus de la gestation et de la naissance de l'enfant, et, à bien des égards, il lui faut apprendre de la mère sa propre `paternité'" 30

C'est bien par la médiation du corps de la femme, et donc de tout son être31 qu'un enfant, fruit d'une communion des corps, des coeurs, des esprits, c'est à dire de la communion des personnes et de leur donation réciproque, est conçu, attendu, mis au monde. Sous ce rapport, même si c'est ensemble qu'ils l'ont voulu, attendu, c'est dans la femme qu'est porté, conçu, mis au monde l'enfant. Si le fait de devenir parent est relatif d'abord au fait d'engendrer, c'est donc qu'il y a, sous un certain rapport, une certaine priorité à la maternité : par la médiation de la femme, l'homme devient père, par la médiation de l'homme, la femme devient mère...

L'homme devient père quand en lui il accueille cette maternité, il la favorise, il la protège, il veille sur elle, qu'elle trouve en lui par sa disponibilité et sa présence réelle, une sécurité, une paix qui permettent à cette maternité nouvelle d'exister, de se développer. Sans cette sécurité, cette paix de se savoir voulue, accueillie par son mari, la maternité s'exercerait moins pleinement, ou peut-être comme une compensation par rapport à l'absence masculine : n'est-ce pas le signe que si l'homme devient père par la maternité de sa femme qui conçoit, qui porte l'enfant, la femme devient davantage mère, peut se donner davantage à sa maternité par l'accueil vigilant, disponible, sécurisant de l'époux qui accueille cette maternité, et devient, par cet accueil, médiateur pour elle. Priorité à la maternité sans doute, puisqu'elle conçoit et porte l'enfant, mais non isolée de l'accueil de l'époux qui l'a rendue possible, qui la favorise, qui la protège et s'offre pour elle : sans un homme, la femme ne deviendrait par mère, et sans la maternité, l'homme n'apprendrait pas à devenir père. C'est bien le don réciproque des personnes l'une à l'autre qui permet que l'une et l'autre, l'une par l'autre, elles deviennent père et mère. Dans l'ordre humain "il n'est pas bon pour l'homme d'être seul..." : c'est bien la communion conjugale qui est source de la paternité comme de la maternité.

3) L'homme apprend de l'enfant à devenir père

Nous parlions du "langage du corps", en voilà peut-être un : dans l'acte conjugal, la semence est sortie de l'homme...N'est-ce pas le signe charnellement spirituel, spirituellement charnel que l'homme doit apprendre à sortir de lui-même pour accueillir cet être nouveau, autre que lui, mais qui vient de lui ?

Peut-être lui faut-il (parce qu'il n'a pas l'expérience de cette proximité, de cette intimité, de cette dépendance totale de l'enfant que la femme expérimente dans sa chair -comme dans son esprit-), plus volontairement que la femme, ouvrir son coeur, son attention, sa volonté à cet être qui est vraiment autre que lui, alors que la femme pourrait vraiment considérer l'enfant comme une partie d'elle-même. En effet, pour la mère, chair de sa chair, entée dans sa chair, prenant de sa chair ce qui lui est nécessaire pour se développer, l'enfant est une personne distincte, certes mais qui, se développant en elle, prend d'elle-même, a naturellement besoin, substantiellement besoin d'elle ; mais pour l'homme, l'enfant qui vient de lui, lui demeure plus extérieur que pour la femme : il doit l'accueillir, le "prendre chez lui", dans son corps, dans sa vigilance et sa tendresse d'homme.

Si la mère, assez spontanément sait que son petit est le but de sa vie, l'homme doit vouloir explicitement et progressivement -"paulatim et gradatim"32 qu'il le soit. La présence même de l'enfant fait émerger progressivement cette prise de conscience, ce désir, cette attention à la présence d'un autre que lui, qui vient de lui, qui est face à lui, présence objective, réelle qu'il découvre et qu'il doit accompagner jusqu'au bout du bout possible.

Alors le coeur, le corps, l'attention, le regard, le sourire de l'homme se transforment petit à petit au fur et à mesure qu'émerge en lui la conscience qu'il a à devenir un homme donné, un homme présent, un homme disponible. Et sa masculinité est assumée progressivement par cette paternité qui émerge, au fur et à mesure que l'enfant se développe, quand il est conçu, qu'il est porté, mis au monde, quand d'autres enfants apparaissent ensuite. L'homme perd un peu de cet égocentrisme masculin qui est bien la tentation de tout homme, et son coeur gagne en largeur, en don de soi, en accueil, en solidité aussi.

Cela signifie, bien évidemment, et on l'aura compris, qu'il faut être et aimer, sans chercher à jouer un rôle ! Être un homme et se recevoir comme tel d'abord dans la joie de l'être ! Dans la joie de sa masculinité, de son corps, de son coeur, de ses mains, de sa voix, de son regard et de son visage d'homme, de sa stature et de sa maintien d'homme. Bien sûr, non pas pour se regarder soi-même, mais pour accepter ce qui est reçu comme un don fait pour l'amour. Se recevoir comme homme, dans l'acceptation de son corps, de toute sa masculinité : l'enfant a besoin de cette présence joyeuse face à lui : pour le garçon qui lui permet de le renvoyer à sa propre masculinité, pour la fille dont son père accueille la féminité (dans la joie et la gratitude !)33.

On ne saurait trop insister sur cette joie que la présence des enfants devrait donner à l'homme, qu'il soit garçon ou fille, et sur le don qu'il doit donner de lui-même dans son sourire, sa tendresse, son regard, sa voix, ses gestes, son attention et sa disponibilité. Non la paternité n'est pas un rôle qu'un homme se donnerait à lui-même comme si, soudain, il acquérait comme un pouvoir sur autrui, une reconnaissance d'un respect dû, d'un devoir qu'on lui doit. Il n'a pas à jouer au père, il n'a pas d'obligations à se donner, sinon l'immense responsabilité de la joie que donne la présence sur terre de ses enfants, de l'accueil, et de la disponibilité première quotidienne à leur personne, leurs besoins réels, leur attente exprimée ou invisible et qu'il faut combler d'une manière ou d'une autre.

Et alors, sans même qu'il le sache, l'homme devient père parce qu'il accueille, qu'il écoute, qu'il est présent de jour comme de nuit aux appels de son, de ses enfants. parce qu'il parle, parce qu'il se révèle à ses enfants, parce qu'il leur révèle l'enfant qu'il a été, l'époux qu'il est.

4) Paroles objectivantes du père

Cette présence paternelle auprès de l'enfant prend différents aspects selon les âges, et évoluent selon les âges.

Au début, c'est à dire jusqu'à l'âge de l'adolescence, le père a sans doute une présence plus extérieure. Il favorise les dispositions qui vont permettre la relation de la mère avec l'enfant : par la voix, par le geste, par le regard, il est présent, mais une présence extérieure, mais non moins réelle et effective.

Notre expérience professionnelle nous le rend manifeste : le grand défaut des pères, aujourd'hui, c'est l'absence, le manque de parole, et la distance qui s'établit au fil des jours entre son coeur et celui de ses enfants. Cela n'indique-t-il pas, a contrario, que la paternité est, pour l'homme, une oeuvre de parole :

    "assumer d'être père est, en revanche, incontestablement un acte de parole." 34

Si la mère est présence par elle-même, et le premier berceau, la sécurité intérieure du coeur...le père parle ; de même que la semence sort de lui et féconde l'ovule à l'intérieur du ventre de la femme, d'une certaine manière la parole sort de lui. Elle vient de lui ; avec la parole, il y a la voix, les gestes, le regard, la présence corporelle. La parole exprime ce qu'il est, elle est le reflet extérieur de son coeur, de sa pensée, de ses amours, de ce qu'il veut, de ce qu'il éprouve. Dans la voix qui porte la parole, il y a une affectivité, un souci, un état intérieur, c'est à dire, en définitive, un climat spirituel habituel qui, en même temps que ce qui est dit, va nourrir l'intelligence le coeur, la volonté de l'enfant. Cette parole est, d'une certaine manière, une parole "objectivante" car elle est une parole qui va permettre à l'enfant une première confirmation de la vérité de ce qu'il fait, pense.

Paroles paternelles qui révèlent à l'enfant comme son père voit le monde, paroles qui disent à l'enfant ce qu'est pour lui son épouse, paroles qui racontent à l'enfant, l'enfant qu'il a été, paroles qui avertissent aussi, qui éclairent, paroles qui réprimandent aussi tout en éclairant et en disant pourquoi elles réprimandent...paroles badines, sans but apparent, paroles gratuites des échanges simples sur un film vu ensemble, ou au cours d'une promenade, d'une marche, paroles pendant lesquelles on ne se dit apparemment rien, mais qui soulignent le temps qu'on "brûle" ensemble parce que l'on s'aime et que l'on aime le jeu, la fête, la détente ensemble...paroles profondes qui sont des réponses à des interrogations sérieuses : Dieu, l'amour, la mort, la souffrance. À ce propos, rien de plus éloquent que l'image d'un père et de son enfant marchant main dans la main, jouant au football ou se bataillant comme les cow-boys et les indiens35. L'enfant a besoin de cette présence réelle qui parle, qui se révèle, qui le tient fermement et se tient fermement à ses côtés pour lui permettre de découvrir qu'au delà de sa mère, il y un monde objectif qu'il faut connaître et dans lequel il doit apprendre à exister, vivre, marcher36. Cette présence réelle du père signifiée par la parole peut aussi être une parole confirmante : un adolescent a besoin de savoir ce qui est bien, ce qui est mal ; il a besoin d'une certaine manière qu'il puisse voir confirmés ses choix, ses décisions, ses pensées même ; il est important pour lui de savoir "ce que pense papa...".

Au moment de l'adolescence, l'enfant aura besoin effectivement de cette parole, de cette présence accompagnante, vigilante, peut-être parfois complice37 : le père est là, il se révèle à l'enfant, il raconte ce qu'il a été, la façon dont il a aimé sa mère. Ces paroles seront peut-être les premières références que l'enfant aura. Par elles, d'une certaine manière, il verra le monde. Il verra d'abord le monde comme son père le voit, puis progressivement rencontrera sa propre expérience, ses sentiments, ses opinions...mais toujours accompagné par son père. Cette parole peut se faire écoute attentive aux besoins, aux souffrances, aux difficultés, aux questions, aux doutes de l'enfant.

Cette parole, bien évidemment, doit procéder d'une présence toujours disponible : "je suis avec toi, je suis pour toi, les moments que je brûle avec toi, je les brûle parce que je t'aime et que tu es ma seule vraie richesse, mon "oeuvre" principale, l'objet principal, premier de ma vigilance et j'ai à te conduire jusqu'à l'âge des vrais choix, des orientations décisives." Il faut toujours qu'un homme se pose régulièrement cette question : mes enfants sont-ils vraiment pour moi un bien premier, un but, l'objet premier de mon désir, de mon amour38 ? Parce que l'amour de l'oeuvre à accomplir, du travail bien fait, de la réalisation de soi dans le travail peut, sans doute, prendre parfois la première place39.

Cette parole du père doit procéder du réalisme de l'homme. On devient père quand découvrant le poids et le prix d'une vie, les limites, les lentes éclosions des désirs...le prix de la fatigue, des échecs, de l'inquiétude et de la lassitude, néanmoins on demeure dans l'espérance. Vient un moment où l'homme a perçu la fragilité de ses limites, mais sans s'y résigner, où il se heurte au monde social, aux réalités du travail et où, par son métier aussi, et par l'accompagnement de la croissance de ses enfants, il se construit.

Ainsi, l'homme apprend, "paulatim et gradatim"40 , la maîtrise de soi qui ne peut provenir que de l'amour : je travaille pour les aimés, pour leur donner un toit, des habits, une éducation et les moyens matériels de l'exercice de la vie familiale. Maîtrise de soi qui provient aussi d'un désir d'attention aux aimés, à la réalité de leur personne, de leur évolution, de leurs besoins affectifs, intellectuels, moraux, spirituels. Cette maîtrise de soi doit lui apprendre, entre autre, que malgré les soucis et la fatigue, il faut se rendre disponible, écoutant, attentif, heureux, souriant. Non, les soucis professionnels, les fatigues du travail ne peuvent jamais être un prétexte à un isolement face à l'enfant : car si nous avons pris la responsabilité de mettre au monde, nous avons aussi pris celle d'accompagner en priorité ceux que nous avons mis au monde...

Bref, l'homme porte en lui le poids du réel humain, social dont il a l'expérience, mais aussi le prix de l'existence objective des êtres aimés qui lui sont confiés en priorité : poids et prix qui ne devraient pas l'enfermer dans sa fatigue ou ses soucis, mais qui construit sa maturité humaine personnelle pour que celle-ci nourrisse sa paternité. Cette maîtrise de soi que nous évoquons ne supprime pas la reconnaissance de ses propres imperfections, sans s'y résigner, mais en les reconnaissant de manière à ne pas écraser l'enfant devant un idéal pur, une forme pure d'équilibre humain, de maturité masculine sûre d'elle-même, de responsabilité, de capacité parfaite d'initiative, de capacités relationnelles et conviviales indépassables...

C'est ainsi que le père devient médiateur pour l'enfant ; il le conduit devant la réalité objective, sociale :

    "Le père va aider l'enfant dans la constitution d'une structure interne. Plus spécifiquement, sa présence va permettre au jeune enfant, et particulièrement au jeune mâle, l'accès à l'agressivité (affirmation de soi et capacité de se défendre), l'accès à la sexualité, au sens de l'exploration, ainsi qu'au logos, entendu comme une aptitude à l'abstraction et à l'objectivation." 41

Et encore :

    " Avoir été aimé de façon non ambivalente par le père signifie qu'il s'est montré attentionné, qu'il s'est réellement intéressé à nos projets, tout en prenant la peine de poser lui-même certaines limites, créant ainsi le cadre sécurisant indispensable à notre développement harmonieux." 42

Il ne faut pas sous-estimer ou évacuer comme secondaire l'école de réalisme qu'est le travail et tout ce que l'homme peut y apprendre. D'une certaine manière, l'homme s'y affronte au réalisme de la matière, aux résistances de toute nature, aux limites des réalisations, à la pesanteur des routines et des habitudes, aux défauts des hommes avec qui il travaille, à leurs passions, à leurs mesquineries. Il découvre aussi les générosités, les amitiés ou la convivialité professionnelle, peut-être aussi la dimension communautaire de l'existence en participant à une oeuvre commune dans laquelle chacun oeuvre à son niveau et selon son ordre propre, et pour laquelle tous sont utiles, tous apportent leur pierre à l'édifice ; ils peuvent parfois avec émerveillement découvrir les grandeurs de toute nature de tout un chacun !

Et en même temps, le travail est une école qui contribue à construire une personnalité, parce que celle-ci se réalise dans la tâche qu'elle accomplit. Le travail, sous un certain rapport, construit un homme en l'aidant à son unification intérieure. Il lui permet, en agissant, de s'extérioriser, de développer certaines de ses potentialités. Un homme heureux dans son travail est un homme qui peut s'unifier, parce qu'il se réalise à travers les responsabilités choisies, décidées, assumées. L'homme peut y acquérir une compétence, une expérience qui le forment et qu'il pourra transmettre à ses enfants.

Un homme unifié intérieurement est un homme beaucoup plus libre intérieurement, et donc beaucoup plus attentif, disponible à autrui. Par le fait même plus "donné" à ces premiers "autrui" que sont sa femme et ses enfants43.

Ainsi, l'homme est pour son enfant porteur de certitudes, de réalisme, de capacité de décision et de sens : par la direction qu'il a voulue donner à sa vie et à chacun de ses actes, par la cohérence entre ses intentions, ses actes et son travail, il apporte à l'enfant une sécurité et lui indique le sens que peut avoir le monde, la réalité humaine et sociale ; il lui ouvre un chemin, des possibilités futures d'initiative :

    "Dès la petite enfance, et longtemps après, ce qui compte du "père",'plus que sa foi, c'est sa "voix", et c'est sa "main". C'est ce qui le distingue de la "mère". La force de la voix du "père" signifie biologiquement que du "père" est attendu l'établissement d'une certitude ; la force de la main du "père" signifie biologiquement que du "père" est attendu l'établissement d'un chemin, d'une direction, et la conduite dans cette direction. Par sa capacité à établir des certitudes, à révéler l'existence d'un sens, et à entraîner au courage et à la nécessité des choix, le vrai "père" est roc, rempart, et tuteur pour la petite plante qui s'enroule et qui s'appuie sur lui de l'extérieur. Et ainsi "l'enfant" mûrit, c'est à dire est amené à désirer, à espérer, à chercher, à découvrir sa propre direction, son propre sens, sa propre vocation, à accomplir, malgré le "père", s'il le faut, ses propres choix.. C'est au "père", à sa qualité humaine et paternelle, qu'il revient de manifester à "l'enfant" que la vie n'est pas sable mouvant, mais chemin." 44

Cela suppose que toute la vie du père est orientée autour d'un but : quel sens a ma vie ? Qu'est-ce qui pour moi est essentiel ? Où est l'essentiel ? Qu'est-ce que la vérité de l'homme et du monde ? Par quoi l'homme est-il le plus lui-même ? Qu'est-ce qui comble le mieux le coeur d'un homme ?Questions métaphysiques implicites que nous portons tous en nous d'une manière implicite la plupart du temps mais que nos actes, de toute façon, révèlent45 . Ce sens alimente notre intimité, irradie sur notre intériorité et imprègne nos actes qui l'expriment à l'extérieur. Ce sens ne peut pas ne pas transparaître dans la parole du père. Et l'enfant s'en nourrit. Ce sont ses premières nourritures spirituelles humaines, parce qu'elles alimentent son esprit, son coeur profond et y installe les premières orientations, les premières habitudes. Ce sont ses premières références, ses premiers points d'appui, un peu comme une fusée porteuse qui lancerait sur orbite la fusée en lui permettant à un moment donné de se détacher et de partir d'elle-même.

Si la parole du père est une parole objectivante, c'est aussi une parole pardonnante et bonne.

5) Une parole pardonnante et bonne

La paternité est une alliance.

      "Dés cette heure là, le disciple la prit chez lui." 46,

      "il prit chez lui sa femme." 47.

Accueillir en soi toutes les personnes qui naîtront de cet amour originel et fondateur de toutes les fécondités à venir...Une personne est un être absolument unique qui a en elle une promesse de vie, appelée au bonheur, à une croissance progressive de toutes ses potentialités présentes dès l'instant de sa conception, mais invisibles et qui sont appelées à se "déclarer" progressivement. Et un homme qui devient père conclut en son coeur une alliance d'amour indissoluble et définitive avec chacun de ses enfants. L'indissolubilité du mariage est aussi l'indissolubilité des liens filiaux et paternels : nous serons toujours fils, et l'homme sera toujours père, même s'il choisit ce que n'aurait pas choisi son père, même s'il se détache de lui ("si vous ne me préférez pas..."). Cette alliance, à travers la lente germination des personnes, est appelée à se renouveler, à se reprendre, à s'approfondir. Sous ce rapport, l'image du Père, dans la parabole de l'enfant prodigue, ou celle du berger qui prend sur ses épaules la brebis égarée qu'il a retrouvée est aussi une image de la paternité humaine.

Bonté du Père...Nous savons que nous n'avons rien à craindre de Son jugement, que nous pouvons être à nu devant Lui, pleurer, nous réjouir, nous confier. Il nous connaît, et Ses Bras sont un refuge dans les heures d'affolement, de folie, de pleurs, de détresse. Ils sont accueillants, parce que présents, toujours ouverts, toujours attendant, guettant dans l'espérance du retour notre venue vers Lui. Du fond du coeur surgit devant l'évidence de cette disponibilité infinie, de cette tendresse forte, de cette force tendre ce cri intime : papa, papa Le Père est présent à chacun de Ses enfants du début de leur conception à...la vie éternelle. Bonté accueillante et pardonnante ; Bonté renouvelante aussi, convertissante parce qu' exigeant de nous le meilleur (ce qui, d'ailleurs, n'est pas le plus facile !).

À ce propos, les prières eucharistiques de la Messe sont révélatrices : elles nous situent au coeur de la Paternité de Dieu, elles s'adressent au Père :

    "Père infiniment Bon...Toi vers qui montent nos louanges..." (P.E.II)

    "Toi qui es vraiment Saint, Toi qui es la source de toute sainteté..." (P.E.III)

    "Tu es vraiment Saint, Dieu de l'univers, et toute la création proclame Ta louange, car c'est Toi qui donnes la Vie..." (P.E.III)

Ou bien cette préface de la 4ème P.E. :

    "Toi, le Dieu de Bonté, la source de la vie, Tu as fait le monde pour que toute créature soit comblée de Tes bénédictions et que beaucoup se réjouissent de Ta Lumière..."
    "Père très Saint, nous proclamons que Tu es grand et que Tu as crée toutes choses avec sagesse et par amour...
    Dans Ta Miséricorde, Tu es venu en aide à tous les hommes pour qu'ils Te cherchent et puissent Te trouver. Tu as multiplié les alliances avec eux, et Tu les as formés, par les prophètes, dans l'espérance du salut. Tu as tellement aimé le monde, Père très saint que Tu nous as envoyé ton propre fils..."

Un père de la terre reçoit sa paternité de Dieu, et donc il L'imite !48

"Il n'est pas bon pour l'homme d'être seul." Il n'est pas bon que l'enfant soit seul, laissé à lui-même. Dans les chutes, dans les fautes, les grands risques ce sont l'accablement, la honte, la peur, et la culpabilisation. Tout ceci peut peser lourd sur la vie intime de l'enfant et donc sur toute sa vie relationnelle. Et un enfant a besoin d'être délivré parfois d'un lourd poids. Et il doit toujours pouvoir se dire qu'il est aimé, qu'il est espéré, qu'il vaut plus que sa faute. Aller jusqu'au bout du bout possible dans l'amour, dans le renouvellement de toutes les alliances, au coeur de bien des événements, crises, tempêtes, bourrasques ; que l'enfant sache qu'un coeur paternel est toujours un recours, un abri, un refuge possibles, un rocher où il peut reposer sa tête...

L'enfant doit pouvoir savoir que son chemin est ouvert, qu'une main paternelle se tend toujours aux moments difficiles, pour aider à se relever dans les chutes, pour aider à franchir des ravins ou à éviter des précipices, ou à aider à remonter des précipices. Échecs scolaires, chutes intimes, désarroi intérieur, angoisse devant l'avenir etc...La main ferme du père tient celle de son enfant, peut-être parce que le père a lui aussi été un enfant, un adolescent, que lui aussi, a connu, à sa manière, ce que son enfant connaît, et que son propre père était absent, loin, emmuré dans son travail, sa carrière, ses ressentiments personnels.

On ne dira jamais assez l'importance qu'il y a à ne jamais laisser seul un enfant : les crises sont toujours des appels49 pour le père à une présence beaucoup plus parlante, écoutante et, s'il le faut, pardonnante. Il n'est pas impossible alors que l'exercice de la paternité, la découverte de cette disponibilité, de cet accueil patient, toujours repris, toujours espérant, transforme un coeur masculin : expérience spirituelle dans l'ordre de la nature qui l'oblige à être attentif aux personnes, à leurs lents développements (toujours ce "paulatim" et ce "gradatim" !), à leurs retards, à leurs écarts.

On pourra toujours dire : mais en quoi ce que vous écrivez est caractéristique de la paternité ? Ne demande-t-on pas aussi à la maternité ce pardon, cette miséricorde ? N'est-ce pas finalement le propre de la parenté elle-même, que l'on soit père ou mère ?

Sans doute, ce pardon, cette miséricorde sont vécus à travers la masculinité. Peut-être est-ce davantage à travers la parole exprimée que, pour un homme, ces attitudes se vivent, peut-être aussi sont-elles moins évidentes à vivre pour lui. Il les exprimera par les gestes aussi : il n'est pas interdit à un homme de prendre dans ses bras ses "petits", de les embrasser, de pleurer même...mais sa présence masculine lui fera peut-être dire une parole plus objective qui expliquera, confirmera, refusera le comportement pour lequel il y a matière à pardon. Il discernera explicitement et dira ce qui est, alors que la compassion maternelle plus proche que celle du père aura peut-être plus de mal à se détacher et à juger réellement. La compassion prend tout le coeur de la femme, sans doute, celle de l'homme s'exprime peut-être plus à travers un désir de justice, c'est à dire à travers un jugement à rendre sur l'état du coeur, sur l'événement : on rend à l'enfant ce qui lui est dû, on dit ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui est possible, ce qui est interdit, d'une manière plus explicite. C'est vrai que, sous ce rapport, là où la mère compatissante pleure, le père rend la justice, discernant et aidant ainsi l'enfant à discerner par lui-même : le père ne pleure pas...mais parle !50

6) La paternité spirituelle du père humain

Dans la paternité humaine, il y a un lien naturel, un lien de nécessité : il est mon père, il m'a donné, avec ma mère, la vie et j'ai reçu en moi ce qu'il était, ce qu'il a voulu, ce qu'il n'a pas voulu. Je suis son héritier : j'hérite de ce qu'il est, de ce qu'il dit, de ses silences, de ses absences, de ses blessures, de ses défauts, de ses habitudes, de ses gestes, des pleins et des creux de sa vie. J'hérite aussi de la relation qu'il a eue avec ma mère, son épouse. et je ne peux pas ne pas en hériter. Ma vie, mes décisions, mes choix, ma manière de voir le monde, d'y vivre, d'y agir se situent dans la lumière de cet héritage, avec lui, contre lui...mais toujours en lui, face à lui, puisqu'en permanence nous portons notre filiation naturelle.

MAIS en même temps, parce que nous sommes un esprit qui anime un corps (et des facultés et des actes...) nous sommes libres ! Nos choix, nos amours, l'orientation fondamentale de notre liberté sont marqués de notre empreinte personnelle. Si chaque personne est unique absolument, c'est qu'elle est libre, disions-nous, nouvelle et dépasse, par son existence même, le mécanisme répétitif de la matière. Nous avons à trouver notre empreinte personnelle, notre "style" intérieur que nous voulons pour nous, parce qu'il nous convient et qu'il comble le désir profond de notre coeur. Ainsi, il faut qu'émerge au fil des jours ce coeur profond dans lequel toutes les dimensions de notre être baigneront et qui rayonnera sur nos organes, nos facultés, nos actes et nous construira, réalisant notre unité intérieure :

    "Bref, nous sommes libre quand nos actes émanent de notre personnalité entière , quand ils l'expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu'on trouve parfois entre l'oeuvre et l'artiste." 51

Le père est le serviteur de la liberté de ses enfants. Il les tient par la main, il les accompagne de sa présence, de sa disponibilité, de sa parole ; parfois même il confirme la vérité de ce que vit l'enfant ou lui signifie la non-vérité de certains de ses actes. Mais tout cela pour conduire l'enfant hors de ses broussailles et lui permettre d'être libre, d'avoir la liberté de choix, l'élan profond qui correspond au style intérieur de son être qu'il veut se donner. D'une certaine manière, le père est un accompagnateur-serviteur détaché de lui-même et qui, à un moment donné, est spectateur priant de la liberté de ses enfants.52

Puisque Dieu est Père, la prière d'un père, d'un coeur d'homme pour ses enfants est toujours puissante pour le Coeur de Dieu. Un coeur paternel est paternel d'abord parce qu'il accompagne dans l'invisible, dans le silence de l'oraison ses enfants. "Donne-nous notre pain quotidien..." tous les jours, un père remet ses enfants à Dieu, il les confie à l'Esprit, à Marie, et quand l'heure des soucis sonne, quand les crises - qui sont toujours des crises de croissance- surgissent, il les confie au Père. Il crie, il supplie, il insiste auprès de Dieu à temps et à contre-temps. Et la prière peut détendre les crispations de son coeur, les angoisses, les culpabilisations, les retours en arrière : "Voici mes enfants, Père. Ils sont tiens, ils sont tes petits. Porte, porte ce que j'ai tant de mal à porter. Je suis soucieux, anxieux, je cherche des résultats immédiats, palpables, je suis inquiet et finalement je m'impatiente vite53. Je Te les donne, je Te les confie. Ils sont à Toi puisque Tu as insufflé leur âme spirituelle qui les fait vivre en les vivifiant. Père, Père premier et unique, je suis ton petit comme ils sont tes petits. Prends- les, conduis- les, donne leur la liberté vraie des enfants de Dieu qu'ils sont, que je suis, qu'ils ont à devenir, que j'ai à devenir avec eux, pour eux."

Peut-être alors pourront être évités deux défauts : l'absence et l'écrasement.

Absence de paroles, de relation vraie quand l'homme est pris dans et par son travail, l'oeuvre extérieure, l'action qu'il veut accomplir ou bien les propres absences de son père qu'il reproduit, ou bien les absences provoquées par l'invasion fusionnelle de sa femme, etc. et écrasement de celui qui ne voit ses enfants que comme une oeuvre à réaliser à travers un modèle qu'il se fabrique et qu'il veut qu'ils reproduisent....un père qui se retranche timidement derrière sa femme, un père qui écrase par sa volonté qui s'impose, par le "rôle" qu'il joue en voulant être "éducateur", par la toute-puissance infaillible qu'il se donne en ayant toujours raison, en voulant apparaître toujours parfait (c'est à dire finalement comme n'apparaissant pas, ne se révélant jamais... !) et sans vouloir rien recevoir de ses enfants sinon l'obéissance considérée comme un devoir, une obligation impérative. Les impératifs catégoriques du "devoir" d'obéissance, du devoir de respect sont trop souvent des chantages affectifs qui capturent la personnalité de l'enfant en la rendant prisonnière des points de vue paternels et freinent son authentique liberté spirituelle, annonçant bien des crises, des amertumes, des ressentiments futurs.

Jean-Baptiste Echivard

1 Gen.1, 27 (trad. de la TOB)

2 Il faudrait ici relever la question culturelle de cette complémentarité : la place de la femme change selon les cultures, les problèmes se modifient en fonction des changements culturels. Ici, notre point de vue suppose que la culture ne décide pas tout, qu'il y a une nature humaine qui s'actualise à travers la diversité culturelle et qui rend possible d'ailleurs cette diversité : de même que l'absolue diversité qu'il y a entre chaque personne ne supprime pas l'existence d'une nature, de même la diversité culturelle ne supprime pas la nature. Mais il est aussi vrai qu'il faut prendre en compte la dimension culturelle qui permet à la nature humaine de se réaliser : la culture est "naturelle", et notre existence individuelle est tissée par un faisceau de relations sociales dont nous dépendons . Par exemple le progrés médical recule la mortalité, change sans doute le rapport de la femme à la vie, à la maternité, l'accession des femmes au travail, fait contemporain, donne à la femme une place dans la société sans doute autre que dans celle du Moyen-Âge, la manière d'envisager les relations matrimonialles changent selon l'histoire, etc. Sans refuser cette dimension, nous ne l'abordons pas dans le présent essai qui reste sur le plan de la stricte philosophie. Du moins (parce qu'une anthropologie doit prendre en compte cette dimension culturelle), nous nous situons sur la plan de la métaphysique, c'est à dire du point de vue de l'être : l'être de l'homme ; point de vue enraciné sur le fait de la Création : si l'être est crée, c'est qu'il a une intention que l'intelligence s'efforce de comprendre. Si Dieu a crée l'homme et la femme, c'est qu'Il a voulu pour eux, dans leur complémentarité, leur donner une finalité. Quelle est cette finalité ? Pourquoi l'homme et la femme ? Quelle est la nature de cette complémentarité ? Comment la comprendre. la source de ce regard métaphysique est la louange pour cette Création...louange qui contient une métaphysique implicite que nous allons nous efforcer de rendre explicite.

3 Nous prenons comme présupposé cette manière d'envisager la nature de l'âme, en sachant bien évidemment qu'il faudrait toute une autre considération pour en fonder la vérité : Respondeo dicendum quod necesse est dicere quod intellectus, qui est intellectualis operationis principium, sit humani corporis forma. Illud enim quo primo aliquid operatur, est forma eius cui operatio attribuitur : sicut quo primo sanatur corpus, est sanitas, et quo primo scit anima, est scientia ; unde sanitas, est forma coporis, et scientia animae. Et huius ratio est, quia nihil agit nisi secundum quod est actu : unde quo aliquid est actu, eo agit. Manifestum est autem quod primum quo corpus vivit, est anima. Et cum vita manifestetur secundum diversas operationes in diversis gradibus viventium, id quo primo operamur unumquodque horum operum vitae, est anima : anima enim est primum quo nutrimur, et sentimus, et movemur secundum locum ; et similiter quo primo intelligimus. Hoc ergo principium quo primo intelligimus, sive dicatur intellectus sive anima intellectiva, est forma corporis. Et haec est demonstratio Aristotelis in II De anima Ia q. 76 a.1 c.

4 Anima vero est forma substantialis : unde oportet quod sit forma et actus non solum totius, sed cuiuslibet partis. Et ideo, recedente anima, sicut non dicitur animal et homo nisi aequivoce, quemadmodum et animal pictum vel lapideum ; ita est de manu et oculo, aut carne et osse, ut Philosophus dicit. Cuius signum est, quod nulla pars corporis habet proprium opus, anima recedente : cum tamen omne quod retinet speciem, retineat operationem speciei. Acus autem est in eo cuius est actus. Unde oportet animam esse in toto corpore, et in qualibet eius parte. Ia q.76, a.8 c. L'âme est la forme de toutes les parties du corps, de tous les organes, de toutes les facultés. Cette affirmation est centrale pour l'anthropologie : il faut penser l'union substantielle de l'âme et du corps pour éviter une séparation de l'un avec l'autre. L'enjeu de cette question est capitale pour toute la théologie, pour la vie humaine tout court. c'est pour cette raison que Thomas d'Aquin a choisi Aristote plutôt que Platon : l'un considérait séparément ce que l'autre s'est efforcé d'unir substantiellement. Les deux textes que nous citons mériteraient un commentaire que notre présente étude nous empêche de mener à bien...mais ils sont la base philosophique de toute théologie du corps et de la sexualité. C'est pour cette raison que nous nous permettons de les citer. Et en latin...parce que c'est la seule manière de comprendre un peu leur densité.

5 Nous utilisons ce terme ancien de "facultés" pour désigner tout ce qui nous donne la possibilité de poser des actes (les sens externe, l'imagination, la mémoire, les sentiments, l'intelligence, la volonté. cf. par exemple : "Une faculté désigne la possibilité, pour un être, de faire quelque chose et de produire certains effets. Il s'agit donc d'un pouvoir qui définit une capacité subjective : ainsi, volonté et intelligence sont considérées respectivement comme la faculté d'agir et la faculté de connaître de l'homme. Les facultés se rapportent généralement à l'âme comme à leur source et le problème se pose alors de l'unité de cette âme en regard de la diversité de ses pouvoirs." in La pratique de la philosophie, p. 162, Hatier, Paris, 2000. Les auteurs, en parlant de capacité subjective, veulent sans doute dire : une capacité qui est celle d'un sujet. Chacune des facultés a en effet une existence "objective" dans un "sujet" individuel.

6 Ceci est évidemment un raccourci....

7 Nous distinguons bien l'intériorité de l'intimité : l'intimité est le secret de l'intériorité, son centre caché où beaucoup de choses en nous s'élaborent et qui ne se dévoile pas, ou peu, au regard extérieur. L'intériorité est la caractéristique de toute pensée, de toute intention : j'écris, je prends conscience de ce que je veux dire, c'est intérieur à moi, et la nature de union de l'âme et du corps que je tente brièvement d'exposer est en moi présente, elle m'est "intérieure". De même, lorsque je décide quelque chose, je l'ai antérieurement voulue, l'intention en a été le moteur premier, et cette intention est bien intérieure, elle m'est propre. L'intimité est un degré encore plus profond dans l'intériorité. Elle introduit à la pudeur, et finalement peut-être à la liberté : être intérieur, être d'intimité, l'homme est de ce fait libre, d'une liberté que personne ne peut lui retirer puisqu'elle est intérieure, intime et marquée de l'unicité, de l'absolu nouveauté. C'est une des voies d'accés à l'expérience de la liberté, mais non la seule, puisqu'une liberté même intérieure se vit dans l'expérience de la relation avec autrui, et toutes les formes de relations et.d'autrui.s.

8 Nous pourrions ajouter : nous avons, chacun d'entre nous, une manière unique de nous sentir misérable, de nous voir misérable. Il y a l'intimité de cette expérience, de cette évidence qui peut ne pas transparaître à l'extérieur, dont personne, sinon peut-être nos amis, n'a à connaître le poids qu'elle représente pour nous.

9 Les Pensées, éd. de La Pléiade, p. 1156 - 1157

10 Nous prenons le coeur au sens biblique : "Les résonances qu'éveille le mot "coeur" ne sont pas identiques en hébreu et en français. Dans notre façon de parler, le coeur est lié à la vie affective : c'est le coeur qui aime ou qui déteste, qui désire ou qui craint ; mais pour l'activité intellectuelle aucun rôle ne lui est attribué. L'hébreu parle du coeur en un sens beaucoup plus large. Le coeur c'est ce qui se trouve tout au dedans ; or, à l'intime de l'homme, il y a certes les sentiments, mais aussi les souvenirs et les pensées, les raisonnements et les projets. L'hébreu parle donc souvent de coeur là où nous dirions mémoire, ou esprit, ou conscience : "largeur de coeur" (1R 5, 9) évoque l'étendue du savoir, "donne-moi ton coeur" peut signifier "prête-moi attention" (pr.23, 26), et "coeur endurci" comporte le sens d'esprit bouché. Suivant le contexte le sens peut se restreindre à l'aspect intellectuel (Mc8, 17) ou au contraire s'étendre (Ac. 7, 51) ; le coeur de l'homme désigne alors toute sa personnalité consciente, intelligente et libre." Vocabulaire de théologie biblique, art. coeur, Paris, 1964, p.136

11 Et dicit "historiam" quia in quadam summa tractat de anima, non perveniendo ad finalem inquisitionem omnium quae pertinent ad ipsam animam, in hoc tractatu. Hoc enim est de ratione historiae. In I De anima., l.1, n°6. Cet "essai" se distingue d'un raisonnement qui conduit à une conclusion nécessaire, universelle et certaine. On tente de ...on s'efforce de...On trouve des résultats, mais étant donné que l'on peut toujours trouver d'autres éléments, d'autres faits, à cause de l'objet de l'investigation qui est individuel, particulier, on ne saura jamais si la conclusion peut être nécessaire absolument. Souci de l'expérience, humilité du chercheur, qui avance pas à pas, en sachant qu'il n'aura jamais la totalité des faits définitivement. "Essayer" en ce sens ne veut pas dire être sceptique sur la possibilité de trouver quelque vérité, mais procède de la prise de conscience que le réel est plus riche que la connaissance que l'on peut en avoir, qu'il est, d'une certaine manière "incommensurable", qu'il ouvre à beaucoup de possibles...Dans cet esprit, Aristote a intitulé certaines de ses recherches en utilisant le concept d'"histoire" : "L'histoire des animaux". Le terme grec _______ signifie : chercher à savoir, rechercher, explorer, bref souligne bien que nous sommes dans l'ordre de la recherche ; et _______ signifie recherche, information, exploration ; relation verbale ou écrite de ce que l'on a appris.

12 Il faudrait ici citer toutes les belles et profondes analyses de Jean-Paul II sur le langage du corps qui sont une illustration de ce que nous disons. Par exemple, interprétant cette nudité originelle dont parle le livre de la Génèse, il écrit : "Comme nous l'avons observé précédemment, la nudité n'exprimait pas une carence dans l'état de l'innocence originelle, mais représentait la pleine accepation du corps dans toute sa vérité humaine et donc personnelle. Comme expression de la personne, le corps était le premier signe de la présence de l'homme dans le monde visible. Dès le début l'homme était capable de se distinguer lui-même dans ce monde, de "s'individualiser" pour ainsi dire - c'est à dire de se confirmer en tant que personne- même par son propre corps. Celui-ci a eu dès le début sa marque de facteur visible de la transcendance en vertu de laquelle l'homme, en tant que personne, dépasse le monde des êtres vivants (animalia)....Ainsi, le corps humain portait en lui un signe indubitable de l'image de Dieu en constituait également la source spécifique de la certitude que cette image est présente dans tout l'être humain.. L'acceptation originelle du corps était, en un certain sens, la base de l'acceptation de tout le monde visible. Et, à sa tour, elle était pour l'homme la garantie de son domaine sur le monde, sur la terre qu'il allait devoir soumettre (cf. Gn. 1, 28)." Le corps, signe de l'image de Dieu ! Avouons que l'affirmation est forte et peut-être finalement inhabituelle, tant nous sommes habitués à identifier cette image de Dieu en nous à la fine pointe de l'âme qu'est l'esprit, à l'immatérialité, à la spiritualité, oubliant que l'âme est forme du corps ! On lira également ctte affirmation : "Selon le mystère de la création -comme nous l'a appris l'analyse de Gn.é, 23-25- le corps humain originellement masculin et féminin n'est pas seulement source de fécondité, c'est à dire de procréation, mais dès "l'origine" il a un caractère conjugal : c'est à dire qu'il a la capacité d'exprimer l'amour par lequel l'homme-personne devient don et confirme ainsi le sens profond de son propre être et de sa propre existence. par cette aprticularité, le corps est l'expression de l'esprit et, dans le mystère même de la création, il est appelé à exister dans la communion des personnes, "à l'image de Dieu". In Jean-Paul II Le corps, le corps et l'esprit, Pour une spiritualité du corps, Paris, 1984, p.30 et 53.

13 Nous ne pensons pas que chacun, comme le disent certaines psychanalyses de type jungienne, porte en lui "l'animus" et "l'anima", une partie masculine et une partie féminine. Cf. par exemple : "Ici réside une des principales sources de la qualité féminine de l'âme masculine ; mâis elle le semble pas être la seule. Aucun homme, en effet, n'est si totalement masculin qu'il soit dépourvu de tous traits féminins. En fait, au contraire, des hommes précisément très mâles possèdent une vie du coeur, une vie intime très tendre et très vulnérable (que, certes, ils protègent et cachent de leur mieux, bien qu'on ait souvent tort de voir en elle une "faiblesse féminoïde"). In Jung, Dialectique du moi et de l'inconscient, Paris, 1964, p.163-164. Il semble vrai en revanche, que nous soyons davantage marqués par ce que nous avons reçu de nos parents, donc par leur masculinité et leur féminité, ainsi d'ailleurs que par le nombre de frères ou de soeurs, les relations établies avec eux quasi quotidiennement...bref par le climat habituel de la maison, des relations familiales où interfèrent en permanence la dimension masculine ou féminine : un homme qui a vécu avec des soeurs et où le père était absent a une image plus estompée de la masculinité qu'un homme qui a vécu avec sept frères et une mère effacée derrière un père omni-présent etc.Mais évidemment, tout ceci demanderait de plus amples développements.

14 IIIa q.80 a.2

15 Cet essai sur la paternité humaine devrait (devra ?) être suivie d'une autre sur la paternité spirituelle.

16 Lc 2, 49

17 Gal. 4, 19

18 1 Thes. 2, 7-8

19 1 Thes. 2, 11

20 1 Tm 5, 1

21 Phil. 10-11

22 Gal. 3-28

23 Quand nous insistons sur cette idée de "moulage", nous faisons allusion à cette affirmation de Grignon de Monfort : "Mais pour ceux qui embrassent ce secret de la grâce que je leur présente, je les compare avec raison à des fondeurs et mouleurs qui, ayant trouvé le beau moule de Marie, où Jésus-Christ a été naturellement et divinement formé, sans se fier à leur propre industrie, mais uniquement à la bonté du moule, se jettent et se perdent en Marie pour devenir le portrait au naturel de Jésus-Christ." L.M. Grignon de Monfort, Traité de la vraie dévotion à la saint Vierge, p. 169, Éd. du Seuil, Paris, 1966.

24 Il faudrait citer tout le texte bien connu de Péguy :
"Il a donc mis ses enfants en lieu sûr et il est content et il rit en lui-même et il rit même tout haut et il se frotte les mains.
Du bon tour qu'il a joué.
Je veux dire de la grande invention qu'il a eue. Qu'il a faite.
(C'est qu'aussi il ne pouvait plus durer.)
Il a remis ses enfants, reposé entre les bras de la sainte Vierge.
Et il s'en est allé les bras ballants."
ou bien encore :
"Admire comme cet homme est sage.
Cet homme qui ne veut plus être que le fermier de ses enfants.
Cet homme qui s'en va, qui s'en retourne les mains vides.
Car Dieu n'est poin jaloux, ni la sainte Vierge.
Ils lui laisseront tranquillement toute la jouissance de ses enfants.
C'est agréablez d'avoir Dieu comme propriétaire.
Il est malin cet homme-là, il a remis ses enfants aux bras de la Sainte Vierge, aux mains de Dieu.
De Dieu leur créateur.
Et leur propriétaire.
Toute la création n'est-elle pas aux mains de Dieu.
Toute la création n'est-elle pas la propriété de Dieu." Ch. Péguy in Le porche de la deuxième vertu, Éd.

De la Pléiade, p.562-563

Eph. 3, 14-15

26 in Didier Dumas, Sans père et sans parole, Hachette Littérature, Paris, 1999, p.148-149

27 On ne pourra que méditer avec profit ces paroles fortes du Cardinal A. Decourtray prononcées dans une homélie, lors de promesses définitives de deux membres du Foyer Marie Jean (10 septembre 1988) : "Il apparaît déjà que plus la femme découvre ou redécouvre, accepte et réalise la vocation inscrite dans son être féminin d'accueil, d'accueil premier, d'accueil de type nuptial, et de maternité, c'est à dire d'enfantement, de mise au monde d'un être humain de l'intérieur à partir d'une gestation, et plus aussi l'homme découvre ou redécouvre, accepte et réalise la vocation inscrite elle aussi dans son être masculin qui consiste dans l'initiative du don, dans l'accueil de celle qui l'accueille, dans la paternité."

28 N.Echivard, Femme, qui es-tu ? Éd. Critérion, Paris, 1984.

29 Jean Paul II, La dignité de la femme et sa vocation, Paris, Le Cerf, 1988, pp. 68-69.

30 ibid. p.69

31 S'il y a une expérience humaine charnellement spirituelle et spirituellement charnelle c'est bien l'expérience de la grossesse : attente spirituelle ensemble que charnelle, attente charnelle ensemble que spirituelle...pourrait-on dire. Mystère d'une vie humaine nouvelle qui émerge, qui est bercé dans le corps, le coeur, l'esprit d'une femme, accompagnée, veillée, aimée, elle et le mystère qu'elle porte, par l'amour de son mari. Ici, on ne peut séparer la conscience du corps, l'esprit du corps : l'esprit est tout entier dans le corps et le corps tout entier dans l'esprit. Un tel être qui prend tellement toutes les forces de la femme, et toute l'attention de son mari ne peut, à l'évidence, n'être qu'un amas de cellules ; s'il n'a pas encore la conscience qu'il existe, au moins a-ton pour lui la conscience qu'il existe bien, présence objective, être réel aux potentialités innombrables que la vie se chargera de faire émerger plus ou moins bien : un être humain avec des potentialités dès le premier moment de sa conception et non un être humain en puissance.

32 Ces deux adverbes sont importants ; ils veulent souligner que toute notre condition humaine est relative au mouvement : les choses, les réalités sont en devenir et acquièrent progressivement ce qu'elles doivent être. Il faut du temps pour qu'un enfant grandisse, qu'il puisse être en mesure de choisir ; il faut du temps pour qu'un désir se réalise, que des progrés moraux apparaissernt, que des habitudes se perdent : pas à pas les choses et les êtres progressent, le bonheur se conquiert, les souffrances s'estompent. Condition temporelle de notre existence, liée à la durée des choses et des personnes. "Paulatim", c'est à dire "petit à petit", "gradatim" c'est à dire graduellement, en respectant un certain ordre de croissance. Il est vrai aussi que parfois, il faut être rapide pour se décider, que des événements viennent soudainement accélérer une maturation, décider des retournements, provoquer des conversions. Il y a parfois dans la vie des instants présents qui ont valeur d'éternité, qui décident du cours d'une vie : instants "ontologiques" pourrait-on dire lourds de tout un poids d'amour et qui seront importants pour toute une vie : moments où l'on se décide pour le mariage, pour le choix d'une vocation, d'un métier, événements dramatiques qui viennent stopper un bonheur, annonce d'une nouvelle bouleversante etc...ce sont les accélérateurs de l'existence que toute vie connaît, et qui demandent parfois d'improviser une réponse. Mais est-ce une véritable improvisation, ou tout simplement une réponse préparée par toutes les maturations antérieures et qui les révèlent ?

33 À ce propos il est important qu'une fille sache qu'elle a été autant voulue par son père que son frère ou que si elle avait été un garçon. Nous savons beaucoup de jeunes filles souffrant de ce non-accueil de leur féminité par leur père qui aurait préféré un garçon..comme si un homme se "retrouvait" mieux auprès d'un fils que d'une fille !

34 in D. Dumas, op. cit. p.42

35 À vrai dire cette image est plutôt celle d'un père et de son fils, mais il faut transposer en imaginant le père et la fille, marchant ensemble main dans la main....Nous n'irions pas jusqu'à dire que le père jouerait à la poupée...comme il peut jouer au cow-boy et aux indiens. Disons qu'on lui accorde une partie de cache-cache !

36 "Le premier investissement d'objet, la première identification, pour tout enfant, s'effectue sur sa mère. Or, pour devenir "homme", le jeune mâle doit passer de cette identification primaire à la mère à l'identification au père. Ce transfert d'identification est délicat et périlleux, à tel point que les sociétés tribales le marquaient par des "rites" initiatiques". Ceux-ci avaient pour fonction d'aider les adolescents à commencer leur vie d'homme adulte, à y être initiés. L'initiation des adolescents mâles est l'un des rites les plus structurés et les plus répandus à travers le monde ; les rites concernant les adolescentes, bien qu'existant, sont moins universels et souvent moins élaborés. En effet, en ce qui se rapporte à l'identité sexuelle, nous pourrions dire que si la femme "est", l'homme, lui, doit être "fait". En d'autres mots, les menstuations, qui ouvrent à l'adolescente la possibilité d'avoir des enfants, fondent son identité féminine ; il s'agit, pour ainsi dire, d'une initiation naturelle qui la fait passer de l'état de fille à celui de femme ; par contre, chez l'homme, un processus éducatif doit prendre la relève de la nature afin de briser l'identification première avec la mère. Le rite initiatique avait pour but de rendre officielle la séparation d'avec la mère et de faire passer l'adolescent au rang d'homme." in G.Corneau, Père manquant, fils manqué, Québec, Les éditions de l'homme, 1989, p.20. Cf. également l'interwiew de T. Anatrella dans Famille chrétienne n°1066 du 18 juin 1998 ; en particulier ces paroles : "La fonction paternelle, c'est tout ce qui représente la différence, et qui fait loi. La mère, elle, incarne le don : l'enfant qui est seul face à sa mère peut facilement s'imaginer qu'il va disposer de sa mère. Le père est celui qui dit non : il nomme l'interdit et désigne les limites du possible. Ce faisant, il balise la route. Par exemple, quand le père symbolise l'interdit incestueux, il dit à l'enfant que la fin de sa relation n'est pas sa mère. Le père évite l'enfermement totalitaire de la mère et de l'enfant....Le père libère du sentiment de toute-puissance : il permet de relativiser le pouvoir que l'enfant prête à sa mère, comme celui que l'enfant s'imagine avoir. Enfin, le père représente la différence des sexes : il introduit l'enfant à l'altérité. En effet, le petit garçon comme la petite fille ont tendance à s'identifier au sexe de la mère. Le père permet au garçon d'être confirmé dans sa virilité et à la fille d'être révélée dans sa féminité. D'où le risque de l'homosexualité pour un garçon qui s'est identifié à sa mère ; il recherchera "l'autre sexe" dans son semblable."

37 La complicité n'est pas la démagogie, mais le rappel à l'enfant qu'un adulte a été jeune, qu'il n'est pas parfait, et qu'il a connu, sous d'autres formes, ce que lui-même a connu. Il est très utile qu'un père sorte de son armoire certains bulletins de notes de son passé scolaire : les notes de mathématiques qu'il avait obtenues par exemple...

38 Nous avons souvent remarqué qu'il ne s'agit pas d'une présence "horaire" : il y a des pères qui sont absents de la maison souvent à cause de leur métire, mais sont vraiment présents, disponibles, écoutants quand ils sont présents, et d'autres qui sont souvent chez eux, mais intérieurement absents. Les enfants sont intelligents et savent bien reconnaître la différence entre une présence intérieure réelle, d'une présence seulement extérieure, trop encombrée de son propre poids !

39 Nous avons à ce propos souvent remarqué que les crises scolaires sont des appels au secours : l'enfant, par elles, attend que son père (et son père assez exclusivement) soit disponible, existe un petit peu avec lui, sinon pour lui. Combien de fois avons-nous conseillé au père de prendre du temps avec son enfant pour parler. Je connais même un père qui, prenant au mot ce conseil, fit avec son fils une promenade à vélo de quinze jours !

40 Insistons encore une fois sur cette loi anthropologique, métaphysique même, que saint Thomas d'Aquin, à la suite d'Aristote, a si bien mis en valeur ; cf. par exemple : Respondeo dicendum quod intellectus humanus necesse habet intelligere componendo et dividendo. Cum enim intellectus humanus exeat de potentia in actum, similitudinem quandam habet cum rebus generabilibus, ou encore :...humanae rationi naturale esse videtur ut gradatim ab imperfecto ad perfectum perveniat. Unde videmus in scientiis speculativis quod qui primo philosophati sunt, quaedam imperfecta tradiderunt, quae postmodum per posteriores sunt magis perfecta. Ita etiam est in operabilibus. Nam primi qui intenderunt invenire aliquid utile communitatis hominum, non valentes omnia ex seipsis considerare, instituerunt quaedam imperfecta in multis deficientia ; quae posteriores mutaverunt, instituentes aliqua quae in paucioribus deficere possent a communi utilitate. IaIIae q.97, a.1, c. Dans notre connaissance, il y a un passage incessant d'une connaissance imparfaite à une connaissance plus parfaite, dans chacune de nos opérations, il y a aussi ce même mouvement de progression, de développement, de passage de l'imparfait au parfait : nous sommes des êtres en puissance et jamais nous n'atteignons immédiatement notre perfection propre, et ceci dans tous les domaines : il faut du temps pour apprendre à aimer, pour comprendre, pour construire une oeuvre, pour bâtir, pour élaborer un travail, pour grandir en un mot..À cette potentialité naturelle de tout, ajoutons les limites donnés par le péché, les ralentissements de tous ordres imposés par la multiplication des causes qui interfèrent...etc.

41 G. Corneau, op. cit. p.23

42 ibid.

43 Il faudrait ici citer (et commenter) l'admirable texte-prohemium de Jean-Paul II introductif à son encyclique Laborem exercens (1981) : "C'est par le travail que l'homme doit se procurer le pain quotidien et contribuer au progrès continuel des sciences et de la technique, et surtout à l'élévation constante, culturelle et morale, de la société dans laquelle il vit en communauté avec ses frères....Fait à l'image, à la ressemblance de Dieu lui-même dans l'univers visible et établi dans celui-ci pour dominer la terre, l'homme est donc, dès le commencement, appelé au travail. Le travail est l'une des caractéristiques qui distinguent l'homme du reste des créatures dont l'activité, liée à la subsistance, ne peut être appelée travail ; seul l'homme est capable de travail, seul l'homme l'accomplit et par le fait même remplit de son travail son existence sur la terre. Ainsi, le travail porte la marque particulière de l'homme et de l'humanité, la marque d'une personne qui agit dans une communauté de personnes ; et cette marque détermine sa qualification intérieure, elle constitue en un certain sens sa nature même" Laborem exercens, p.15-16 (éd. Le Centurion)

44 In N. Echivard, op. cit.p.216.

45 Il est évident que dire que la vie n'a aucun sens (et le croire), c'est orienter sa vie, ses actes d'une certaine manière : "la vie n'a aucun sens", donc je vais vivre selon cette formule ; mes actes vont trouver par elle une signification et donc un sens...puisqu'ils seront en cohérence avec cette affirmation crue : une absence générale de sens. C'est à dire qu'on ne peut échapper au sens, c'est à dire à la question de la finalité.

46 Jn. 19, 27

47 Lc. 1, 24

48 "Je fléchis les genoux en présence du Père de qui toute paternité, au ciel et sur la terr, tire son nom." Eph. 3, 14-15.

49 Nous l'avons souvent remarqué : une crise est une crise de croissance de l'enfant, un appel qu'il adresse à ses parents, peut-être d'abord à son père. C'est, par exemple, telle mère qui me disait un jour, en s'en plaignant, que son cher petit de treize ans était en train de changer...je lui répondis : heureusement ! "Et vous, ajoutai-je, changez-vous aussi avec lui, changez-vous le regard que vous portez sur lui ?"

50 Tout cela n'est qu'une esquisse et montre bien que la paternité est inséparable de la maternité et réciproquement : le pardon et la miséricorde ont besoin d'êre vécus sans doute simultanément par les deux, selon leur modalité masculine et féminine.

51 Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, P. u. f., Éd. du Centenaire, p.113

52 Il faudrait bien évidemment distinguer les âges de la conquête de cette liberté : le nourrisson, le bébé, l'enfant, l'adolescent, le jeune, l'homme jeune, l'adulte...autant d'âges différents pendant lesquels la liberté s'exerce différemment et pendant lesquels l'attitude visible du père doit être différente ; mais un fond commun subsiste : chaque personne est libre et n'est jamais le clône de son père ou de sa mère ; et les parents doivent apprendre à comprendre, dans les petits détails comme dans les grands événements ou les grandes décisions, cette évidence métaphysiquede tous les instants !

53 Le défaut des pères, c'est en effet l'impatience, et le défaut des mères, l'angoisse...


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