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Fr. Bernard REY, op

« Jésus à vaincu la mort »
Y croyons-nous vraiment ?

Resurrection, Fresque, 1330, Eglise de la Mère de Dieu, Patriarcat de Pech, (Eglise orthodoxe, Serbie)

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ous cheminons vers Pâques où la résurrection manifeste que Jésus a vaincu la mort. Pour nous, chrétiens, cet événement fonde notre espérance car il nous montre un chemin à travers la mort. Cette perception est offerte au regard de la foi, mais il faut bien avouer que le spectacle du monde et ce qui se passe dans nos propres existences rendent cette foi parfois bien difficile à confesser et à vivre. Autour de nous les objecteurs ne manquent pas qui interrogent, parfois raillent nos convictions : « Vous dites que votre Dieu est amour et qu'il est tout-puissant, alors comment expliquez-vous qu'il ait fait un homme mortel ? » Semblable question peut faire mouche et réveiller en nous des interrogations, du genre : « Si Dieu est Dieu, pourquoi le mal et la souffrance ? Oui, si Dieu est Dieu, pourquoi a-t-il fait la mort ? »

Il est possible de faire face à la montée du doute en disculpant Dieu et des croyants répondront, Écriture à l'appui : « Dieu n'a pas fait la mort » lit-on au début du livre de la Sagesse (1, 13). Si, en effet, il paraît inacceptable de penser que Dieu se trouve à l'origine de notre mort et de tous les malheurs qui l'anticipent, devrons-nous alors nous mettre nous-mêmes en cause en faisant nôtre le propos de saint Paul : (Rm 5, 15) : « Par la faute d'un seul [Adam], la multitude est morte » ? Est-il bien raisonnable de contredire ainsi les données irréfutables de la biologie selon lesquelles notre organisme est appelé naturellement à mourir de par sa constitution même ? Que serait d'ailleurs une société où personne ne meurt ?

Nous le voyons, le scandale de la mort, éprouvé par des multitudes, reste bien là : nous aspirons à ne pas mourir, et voilà que la mort est inéluctable, tandis que la foi paraît de peu de secours pour résoudre l'énigme de nos vies mortelles. Certes, il y a bien la foi en la résurrection des morts, mais ce n'est pas si simple car Dieu semble à nouveau mis en cause. En effet, est-il si puissant que cela ce Dieu imprévoyant qui crée une humanité mortelle pour ensuite inventer la résurrection comme pour corriger une erreur initiale ?

En tout cela, vous le percevez, il ne s'agit pas seulement d'un jeu subtile de questions et de réponses : il en va du sens de notre vie et de notre mort ; il en va aussi de la portée de notre foi en Dieu qui ressuscite les morts, en Dieu dont on dit qu'en Jésus il a vaincu la mort.

Au cours de cette conférence, je désire montrer brièvement comment la foi relève un tel défi et débrouille cet écheveau serré. Afin d'y voir plus clair parmi les accusations lancées contre Dieu, je préciserai d'abord le rapport de Dieu à notre propre mort. Dans un second temps, nous verrons comment la vie, la mort et la résurrection de Jésus nous invitent à redécouvrir ce qu'est vraiment, pour Dieu notre Père, et la vie et la mort. Ces deux parties s'intitulent respectivement : -Dieu est l'ennemi de la mort, - Le sens chrétien de la vie et de la mort.

1 Dieu est l'ennemi de la mort

« Dieu n'est pas l'auteur de la mort. » lit-on au début du livre de la Sagesse (1, 13). Cette affirmation nous renvoie à la grande expérience d'Israël : ce n'est pas l'expérience d'un Dieu qui inflige la mort, mais celle d'un Dieu qui sauve. C'est de là qu'il convient de partir.

Dieu sauveur

Dans la Bible, nous ne voyons pas Dieu en train de regarder de loin l'humanité en train de se débattre au milieu des épreuves et livrée à la mort. Dieu n'est pas face à elle, sur une autre rive : il se tient près d'elle sur la même rive, pour la sauver. Lors de l'Exode, parce qu'il a « vu la misère de son peuple », Dieu se trouve aux côtés des siens, soumis à l'esclavage de Pharaon. Cette expérience de l'Exode se lit en filigrane dans le livre de la Genèse. La création est présentée comme la mise en ordre souveraine d'un chaos, avec la victoire de la lumière qui n'est plus engloutie par les ténèbres, du jour sur la nuit, de la terre contre l'envahissement de la mer. La création est l'émergence de la vie à partir de ce qui n'est que tohu bohu ; et, tout au long de la Bible, nous trouvons ce même Dieu soucieux de son peuple et le sauvant de la mort. Dieu est donc l'allié de l'homme dans sa lutte contre la mort et le mal.

Dans la situation où l'humanité se trouve du fait qu'elle est pécheresse, Dieu n'est pas son ennemi ; il ne prend pas son parti de la révolte de l'homme, bien au contraire, il se met à sa recherche « Adam où es-tu ? » . Il reste son ami. A ce titre, il protège l'homme fragilisé : comme il est indiqué dans le récit de la Genèse, après la faute du premier couple, en qui nous sommes représentés, Dieu lui fait des vêtements. Il est précisé que ces vêtements sont des tuniques de peau, des bêtes ont donc été tuées, façon de constater, une fois encore, que le péché introduit toujours la violence dans la création de Dieu. Au sein de cette situation tragique, Dieu se veut solidaire de l'homme.

Nous pouvons reprendre ici notre première interrogation. Devant l'obscurité et le caractère inextricable de notre condition humaine, nous cherchons souvent une explication en nous demandant pourquoi il en est ainsi. De ce fait, on peut accuser Dieu : il est l'explication. Ou bien, par dépit, s'installer dans une attitude résignée : « Il en est ainsi parce que c'est le lot de tous, point final. » Or Dieu n'est pas au bout de l'explication. Ce que l'on sait, c'est que dans la situation difficile où ne cesse de se mettre l'humanité, Dieu se manifeste à ses côtés pour l'aider à s'en sortir. Aux Hébreux devenus esclaves des Égyptiens, il n'a pas donné d'explication sur l'origine de leur condition souffrante, il n'a pas non plus cherché de coupables : il s'est fait proche et il a agi.

Notre tendance est de chercher Dieu du côté des puissants capables de défaire et même d'éviter les situations difficiles. Or ce n'est pas au terme d'un raisonnement que Dieu se laisse trouver. Il se révèle d'abord comme celui qui se tient aux côtés de ceux qui ploient sous le fardeau ou tâtonnent dans les ténèbres. Dieu ne se met pas au-dessus de la mêlée en disant : « Regardez, je vais tout régler ! » Souvent, c'est ce que nous aimerions qu'il fasse ! Dieu, lui, chemine à nos côtés pour vivre avec nous notre libération. « Mais, dira-t-on, il est quand même le Créateur, il aurait pu arranger les choses autrement ! » Voilà le raisonnement qui revient. L'attitude de Dieu nous situe ailleurs. Il nous prend dans nos ténèbres, dans les difficultés et les obscurités de notre condition. Il n'est pas d'abord là pour expliquer mais pour prendre part à notre délivrance : il est avant tout le Sauveur. Nous voudrions que tout soit clair, que notre condition humaine soit transparente. La première attitude requise est la reconnaissance de la présence de Dieu dans notre situation de détresse : du fait de cette présence, une espérance est possible, car celui qui est avec nous est le Dieu vivant, capable de dissiper les ténèbres, de vaincre la mort et de « faire toutes choses nouvelles ».

Devant la misère, la souffrance inexplicable, la mort inéluctable, Dieu nous dit : « Tu n'es pas seul, quelque chose est possible. Je ne suis pas là pour t'aliéner, je suis aussi concerné que toi par ce qui t'arrive, car c'est moi qui t'ai façonné avec amour. Je fais alliance avec toi, c'est-à-dire : je ne m'imposerai pas à toi, mais je serai toujours là pour construire l'avenir avec toi. Si tu tombes, ne crains pas car je ne reprends pas ma Promesse et je suis source de Pardon. »

Dieu n'a pas fait la mort, puisqu'il prétend sauver de la mort. Pourtant la création fait de nous des êtres mortels. Dieu nous créerait-il mortels pour ensuite, comme en se ravisant, venir nous sauver de la mort. N'est-ce pas là le « Dieu pervers » dont certains aiment parler ? A moins que le péché soit à l'origine de notre mort... Aurions-nous donc été créés immortels, ce que contredit l'observation de notre nature, celle que Dieu lui-même nous a donnée ? Pour clarifier ces questions, réfléchissons au rapport du péché à la mort.

Le péché et la mort

Pendant des siècles, on a effectivement enseigné que le premier homme était immortel, sinon de façon naturelle du moins par grâce, à cause de dons « préternaturels » le faisant échapper à la mort. Ces dons auraient été perdus par suite du péché, ce qui reconduisait l'humanité à son statut mortel. Aujourd'hui, tant les biblistes que les théologiens expriment les choses autrement. Tout d'abord, je l'ai déjà rappelé, il est établi que l'homme est biologiquement mortel (déjà les anciens le savaient puisqu'ils faisaient appel à des dons préternaturels pour échapper à la mort). Un croyant peut donc dire : dès l'origine le créateur a fait de moi un être mortel. Par ailleurs, on connaît mieux le genre littéraire des premiers récits du livre de la Genèse et leurs symboliques. On sait ainsi qu'Adam n'est pas un nom personnel : littéralement cela signifie le terreux ; à travers leur premier père se trouve donc concernés les terriens, tous les humains faits de l'humus, comme il est écrit en Gn 2.

A partir de là, on en vint à discerner dans la mort, attachée au péché, autre chose que la mort naturelle de l'homme. En quoi consiste le péché de l'homme ? A manger de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, c'est-à-dire à refuser d'écouter la Parole de Dieu qui dit le bien et le mal. L'homme s'érige donc, tel Dieu lui-même, comme l'origine de ce qui est bon et de ce qui est mauvais. On voit d'ailleurs que le tentateur fait briller aux yeux d'Ève cette perspective. « Si tu manges, tu seras comme Dieu, et cela Dieu le sait ! » Dès lors qu'ils mangent et prétendent s'arroger le pouvoir sur l'origine, l'homme et la femme meurent, non pas naturellement - ils sont toujours bien vivants après le péché et ils vont même engendrer la vie -, mais spirituellement : voulant être eux-mêmes la Source, ils se privent de la véritable Source, ils n'ont plus accès à l'Arbre de vie, les voilà hors du paradis, c'est-à-dire loin de Dieu et de son amitié.

Ce récit du livre de la Genèse nous révèle ainsi que la véritable destinée de l'homme n'est pas seulement de vivre comme une personne humaine sur la terre, en communion avec les autres : elle est aussi de vivre en communion avec Dieu. Par son refus d'écouter Dieu, l'humanité se coupe de lui, elle manque sa destinée ultime qui est de partager la vie même de Dieu. Par le péché l'homme manque donc sa vocation qui est double. En effet, l'humanité est appelée à soumettre la création et à peupler la terre, à l'habiter comme on habite une maison, c'est-à-dire dans la communion des hommes et des peuples. Elle est aussi appelée - c'est l'autre dimension de la vocation humaine -, à vivre en communion avec Dieu. Ce deuxième aspect ouvre à l'humanité une « destinée ultime », mais par son péché, l'homme introduit une rupture entre les deux aspects de sa vocation. Voici ce qu'écrit à ce propos le théologien belge Adolphe Gesché :

Selon la tradition judéo-chrétienne, la mort a pris par le fait du péché [...] une dimension spirituelle. Dans le rapport entre Dieu et l'homme, la mort prend un contour religieux. Elle devient (ou peut devenir) une mort spirituelle, mettant en cause l'accès à l'éternité. A partir du moment où il y a péché [...] et donc obstacle à la destinée, la mort devient un terme sans au-delà. C'est de cette mort-là que parle la foi chrétienne. Au lieu d'être une des étapes normales du chemin de l'homme vers sa destinée accomplie, elle est appréhendée soit comme un échec ou un aléa, soit comme une épreuve, douloureuse et violente, dans le cheminement de l'homme vers sa destinée (La destinée, Cerf, 1995, p. 91).

Du fait du péché, la mort naturelle change donc de sens. Elle n'est plus passage dans l'éternité de Dieu, elle marque la séparation d'avec l'éternité de Dieu.

Je conclus cette première partie. L'expérience d'Israël est celle d'un Dieu sauveur. Sauveur de quoi ? D'une situation dont l'homme est prisonnier et qu'on peut qualifier de mortelle : mortelle à cause de la mort du péché qui oppose aux autres, du fait de la violence qui détruit, divise donc déshumanise ; mortelle encore à cause de la séparation d'avec le Dieu vivant, ce qui interdit le passage qui mène à notre destinée ultime qui est le partage de l'éternité de Dieu. Comment Dieu sauve-t-il de cette condition doublement mortelle ? Comment relie-t-il entre elles les deux vocations de l'humanité dont le péché brise l'unité ? Toute la Bible l'enseigne. Je m'en tiendrai à Jésus, en qui les chrétiens reconnaissent l'accomplissement de la Première Alliance.

2 Le sens chrétien de la vie et de la mort

Jésus nous révèle ce qu'est pour Dieu et vivre et mourir, non avec des mots mais par toute sa vie. Voyons successivement cette révélation qui a pris chair dans son existence, et la façon dont nous sommes invités à l'incarner dans la nôtre.

Le témoignage de Jésus

Le cœur de la prédication de Jésus et même le sens de toute sa vie sont l'annonce de la venue du Règne de Dieu. Le « Règne », c'est ce monde nouveau annoncé pour les derniers temps, à savoir : une humanité unifiée vivant pleinement de Dieu, dans la joie et la paix. Ce qu'il y a de neuf dans l'attitude de Jésus, c'est qu'il entend inaugurer ce monde promis dans sa propre existence terrestre : »Le Royaume de Dieu est parmi vous », proclame-t-il, ce qui signifie que là où se trouve le Christ, là Dieu règne. Et, de fait, Jésus manifeste le présence du Dieu qui sauve dans ses paroles d'accueil et de pardon, dans ses gestes qui guérissent, dans ses démarches à l'égard des pécheurs afin d'être auprès d'eux le témoin de la miséricorde de Dieu, présenté comme un Père aimant (voir, par exemple en Lc 15, l'attitude du père de l'enfant prodigue).

On s'explique ainsi l'enthousiasme des foules, mais, contrairement à leur attente, la venue du Règne de Dieu ne se manifeste pas en Jésus comme une prise de pouvoir mais comme un service, non par la force mais par l'amour ; il n'est pas rejet des ennemis mais pardon, y compris pour les pécheurs. Il est rupture des frontières, comme l'a si bien prêché le frère dominicain Pierre Claverie, évêque d'Oran assassiné : 

Jésus n'est pas seulement le prophète de l'amour divin, mais il a donné sa vie pour le manifester. Et il l'a fait en plaçant sa vie et son œuvre sur les lignes de fracture de l'humanité blessée : fractures dans l'homme désorienté parce qu'il a perdu le sens de sa vie, fractures entre les hommes qui s'excluent les uns les autres ou s'exploitent et s'écrasent, fractures entre les croyants juifs ou païens, qui se mettent à la place de Dieu et se jugent mutuellement en se condamnant à l'enfer (Lettres et messages d'Algérie, Karthala, 1996, p. 22-23 ; pour le contexte, lire J. J. Pérennès, Pierre Claverie, un algérien par alliance, Cerf, 2000).

L'action de Jésus montre donc le Règne de Dieu en train d'advenir : il guérit les corps, les cœurs, et veut créer pour ses frères des espaces de communion en surmontant les ruptures qui les divisent. C'est là, dans cet espace renouvelé, que Dieu veut établir son Règne avec les hommes. Ainsi s'explique l'unité des deux commandements : l'amour du prochain ouvre un espace pour Dieu, l'amour de Dieu fait reconnaître l'autre comme un frère à aimer.

On voit dès lors clairement paraître ce qu'est pour Jésus et la vie et la mort. Par tout l'engagement de sa vie - de son être -, il nous révèle que, pour Dieu, la vie c'est le service, la générosité, le fait de se donner totalement, « jusqu'à l'extrême » (Jn 13, 1) ; tel est le véritable amour. Issue du créateur, la vie est un don reçu gratuitement ; dès lors, vivre c'est se donner à son tour, donner ce qu'on a reçu, ce qu'on est. Mourir, en revanche c'est retenir, garder pour soi. D'où la grande parenté qui existe entre la vie et la pauvreté. Non la misère en tant que telle, car elle déshumanise, mais l'attitude de pauvreté qui consiste à garder les mains ouvertes, ouvertes et percées pour ne rien retenir, comme le furent celles du Crucifié.

Je poursuis ici la citation de Pierre Claverie, commencée plus haut :

[Jésus] a ouvert les bras pour étendre entre les ennemis le pont de la réconciliation. Le signe de la croix, qui paraît tellement blasphématoire à tant de croyants, est pour nous le trait d'union entre Dieu et l'humanité et entre les humains. Cette croix porte un homme écartelé qui donne sa vie plutôt que de l'arracher aux autres pour réaliser le projet de Dieu (Ibidem).

Tout au long de sa vie et jusque sur la Croix, Jésus est ainsi un oui au Père de qui il reçoit tout et à qui il offre tout, même l'ignorance de ce qui va venir et de l'heure ultime du salut (Mc 13, 32). Ce oui au Père est inséparable du oui aux frères. Méditant ce oui du Fils de Dieu, Paul écrit : « Toutes les promesses de Dieu ont trouvé leur oui en sa personne » (2 Co 1, 20). En effet, un tel oui change le sens de la mort, ou plutôt il révèle le véritable sens de la mort dans le dessein de Dieu et il fait apparaître que loin de s'opposer à la vie, la mort peut en devenir la parfaite expression. Cela semble paradoxal et même scandaleux pour celui qui souffre. Pour mieux comprendre, avançons donc encore, « les yeux fixés sur Jésus-Christ ».

Au regard des hommes et au dire des historiens, Jésus est mort parce qu'il a été refusé : celui qui inscrivait le salut dans les corps a donc vu la mort saisir son propre corps : il fut crucifié par la malice des hommes. Une fois de plus, l'innocent est bafoué, le militant assassiné et sont écrasés ceux qui luttent pour un monde plus juste et fraternel. Une fois de plus, le salut d'un peuple semble anéanti. Jésus éprouve cela, Dieu éprouve cela en son Fils. Le salut qu'il apporte ne dispense donc pas le Christ de la condition humaine, il s'y insère profondément pour que toute détresse puisse être sauvée, y compris la détresse la plus grande qui est le refus de Dieu. Voilà pourquoi, sur la croix, Jésus se fait l'avocat de ceux qui le tuent en invoquant pour eux son Père.

Mais cette mort atroce qu'on lui inflige n'en est pas moins pour Jésus une offrande (que la tradition a souvent nommée sacrifice) : « Ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne. »  Cette mort qu'on lui fait subir est en effet dans la logique de l'amour qui anime son existence. Ici se fait jour une vérité fondamentale : si vivre ce n'est pas retenir à soi mais donner, la vraie vie englobe dans son horizon la mort qui est totale dépossession de soi.

Parce qu'elle est avide et obsédée par l'angoisse de manquer, notre société occidentale semble s'être placée sous le signe de la consommation et se trouve asservie par ce qui lui permet d'assouvir immédiatement ses appétits infinis. Pensons, par exemple, à la soif d'argent et de profit, au besoin de dominer qui produisent l'injustice, la division, la séparation, c'est-à-dire le contraire de ce que Dieu envisage pour l'humanité depuis les origines. Alors les riches ont toujours plus, les pauvres toujours moins, tandis que le nombre des affamés ne cesse de croître. A vouloir tout posséder, les nantis font de la création un monde de mort, contraire à la dynamique de vie qui consiste à tout donner pour ouvrir des espaces à autrui. Jésus, lui, vit selon une autre logique. Comme il le déclare lui-même, « celui qui veut gagner sa vie la perdra, celui qui y renonce pour lui, parce qu'il la partage, la trouvera » . Dès lors sa mort, sans être dispensée de l'horreur de l'horreur de la mort d'un homme torturé par ses ennemis et abandonné par ses amis... sa mort, dis-je, devient, pour lui Jésus, le lieu même de son accomplissement, l'heure de sa gloire, comme en témoigne l'évangile de Jean : « Voici l'heure où le Fils de l'homme doit être glorifié... Tout est accompli. » La mort est alors vaincue, assumée par la vie, absorbée dans la vie qui se donne.

La mort vaincue

Parce qu'il menait à son terme le dessein du Père, Jésus, le premier homme véritablement Vivant parce que sans péché, vainc la mort comme désolation. Par lui, l'injustice est démasquée et la mort vaincue parce que transformée, et cela dans son propre corps, dans sa chair transpercée par la lance mais transfigurée par la résurrection. Sans tout dire sur le mystère de Pâques, mesurons certaines conséquences de cet événement, fondement de notre foi.

Avec Pâques, il est désormais certain, au regard du croyant, que la mort n'aura pas le dernier mot : elle n'est plus notre Destin commun. En Jésus crucifié et ressuscité, elle est vaincue, même si elle semble encore régner, comme on le constate chaque jour. Pâques signifie que la vie de Jésus est plus forte que tous les refus. En se donnant jusqu'à l'extrême (Jn 13, 1) pour Dieu et pour les autres, en faisant de la mort humaine le passage où la vie peut atteindre son accomplissement, Jésus nous assure que les luttes contre l'exclusion et le racisme, contre les maladies et la souffrance, les luttes pour le pain partagé, pour le service mutuel devenu lui-même espace où Dieu est servi et adoré, il nous assure que tous ces combats sont désormais plus forts que la mort, quoi qu'il en soit des apparences.

Telles sont la foi et l'espérance collectives des chrétiens. Dans le mur de la mort, du désespoir et du non-sens, le Crucifié ressuscité a ouvert une brèche. Désormais un chemin est ouvert, un sens est donné ; une espérance fondée est offerte. La résurrection atteste que la protestation de Jésus contre l'intolérable a été entendue. Désormais nous pouvons croire que le cri de l'innocent traverse les murs de la haine et de la mort. Nous croyons même que c'est de cette façon-là que s'instaure la vie : par la protestation contre l'intolérable comme au temps de l'Exode et de l'Exil. La résurrection inscrit la vie non pas après la mort, mais dans la mort.

« La résurrection, écrit Mgr Albert Rouet, loin d'être le contraire de la mort, est sa victoire, la victoire de l'amour qui a conduit à livrer sa vie. » Puis il ajoute : « J'ai mis des décennies à approcher cette vérité. » (Au plaisir de croire, 2e éd., Anne Sigier, Sainte-Foy [Québec], 1994, p. 81.) 

La véritable histoire, celle que Dieu écrit avec les hommes, comme l'atteste la Première Alliance née de l'Exode, n'est donc pas celle écrite par les vainqueurs, par ceux que l'on qualifie de héros et de puissants. Elle est celle des luttes contre le mal et les puissances de mort, celle de l'amour qui se donne.

Grâce à la vie qu'il a menée parmi nous et à celle des croyants qui l'ont précédée et préparée, la véritable histoire de Dieu avec l'humanité et avec chacun des hommes et des femmes se trouve sauvée, au clair matin de Pâques. Souvent la mort des personnes, même quand celles-ci se trouvent relayées par d'autres générations, nous apparaît comme la mort de leur histoire, engloutie par l'oubli et dont le sens échappe. Pâques nous annonce que ces histoires sont sauvées, car Pâques accomplit en Jésus ce pour quoi toutes ces vies, toutes ces histoires particulières, ont été mises au monde. Dans le corps du Ressuscité se trouve donnée la cellule initiale du monde nouveau où l'ancien se trouve accompli. Voilà pourquoi on lit dans l'épître aux Colossiens (1, 15-20) que « tout a été créé pour lui », le Christ : « en lui habite toute la Plénitude », la plénitude de l'humanité et celle de l'univers créé, « tout est maintenu en lui » c'est-à-dire restructuré, recomposé en lui, tout trouve en lui sa cohésion. Bref, « le Christ ressuscité renoue par la puissance de création dont il est investi ce que le temps traversé par la mort dénoue et éparpille à l'infini » (A. Dartigues, La révélation. Du sens au salut, Desclée, 1985, p. 183). En lui tout est enfin réconcilié, afin de parvenir dans la communion du Père (1 Co 15, 28). A nous de vivre dès aujourd'hui dans de telles perspectives, sous cet horizon-là.

Resurrection, Fresque, 1330, Eglise de la Mère de Dieu, Patriarcat de Pech, (Eglise orthodoxe, Serbie)

La mort sous l'horizon de la vie

Le nouveau rapport de la vie et de la mort est clairement indiqué dans le Nouveau Testament. Une seule citation suffira : « Qui n'aime pas demeure dans la mort. » (1 Jn 3, 14), autrement dit : Qui aime demeure dans la vie. Si nous sommes unis au Christ, si sa vie - sa vie qui se donne par amour - demeure en nous, alors nous pouvons affirmer, de façon étonnante, que la mort véritable, celle qui est séparation de Dieu, n'est plus devant mais derrière nous. On pourrait relire en ce sens ce que Paul dit du baptême au chapitre 6 de l'épître aux Romains. « Baptisés dans le Christ », nous sommes « greffés » sur sa mort, sur l'arbre de la Croix devenu Arbre de vie. Dès lors, nous avons l'assurance que sa vie devient notre vie. Certes, nous avons à vivre notre condition humaine ; elle ne nous est pas épargnée, pas plus qu'elle ne fut épargnée au Fils de Dieu fait homme (voir He 4, 15). Mais par notre union baptismale au Christ - et ceci est vrai pour tous les hommes justes qui ne le connaissent pas -, nous vivons de la vie même du Ressuscité, et cette vie en nous n'est pas atteinte par la mort. Le trépas pourra intervenir et il interviendra, mais pas la mort, entendue au sens fort. C'est toute la foi en la Résurrection qui se trouve ici concernée car c'est elle qui fonde l'aujourd'hui de notre vie avec le Christ, l'aujourd'hui du Dieu vivant en nous.

Cette perspective n'escamote pas la mort, elle en change le sens. L'exemple de Jésus le montre : lui qui, de naissance et même de toute éternité possède la vie véritable, n'a pas été dispensé de l'agonie. Mais avec lui cette mort qui s'annonce change de sens ou plutôt (re)trouve son vrai sens. Elle n'est plus lieu de désunion et de séparation mais lieu où s'accomplit la communion établie par la foi et l'amour : « Abba Père, non pas ma volonté mais la tienne. » Voici comment Pierre Claverie, disciple d'aujourd'hui avec une multitude d'autres, parlait de ces réalités et les vivait, quelques mois avant son assassinat, survenu le 1er août 1996 :

Tout s'accomplit dans le Mystère pascal. Non pas seulement dans ces jours où la vie et la mort s'affrontent au Golgotha, mais dans le mouvement de toute l'existence qui se déroule sous le signe du passage de la mort à la vie. La mort n'est plus alors la clôture sur laquelle vient buter toute espérance mais le seuil d'une vie nouvelle, plus juste, plus forte, plus vraie. Elle n'est plus la négation de la vie, mais la condition de sa croissance et de sa fécondité. Qui veut vivre, au plein sens du mot, sait la nécessité des ruptures et des morts où l'on a l'impression de tout perdre. Pas de vie sans dépossession car il n'y a pas de vie sans amour, ni d'amour sans abandon de toute possession, sans gratuité absolue, don de soi-même dans la confiance désarmée. (« Vivre et mourir », paru dans Le Lien, Bulletin de liaison du diocèse d'Oran, n° 240, mars 1996, publié dans La Vie Spirituelle, n° 721 de décembre 1997, p. 825-828, citation des p. 827-828 ; ce numéro lui est consacré.)

Ceux qui sont malades, alités, diminués de quelque façon que ce soit, vivent une certaine mort : mort de ce qu'ils étaient et voudraient encore être, de certains de leurs projets, de leur capacité à prendre des initiatives, à maîtriser leur existence. Ils éprouvent par ce fait même une plus grande passivité, une plus grande dépendance et précarité. Ils découvrent concrètement, chaque jour, la pauvreté, le fait qu'on enlève, qu'on a de moins en moins, qu'on possède et qu'on se possède de moins en moins. Ils vivent déjà une certaine mort, annonciatrice de leur trépas. Tout ce qui, dans leur existence, semble les mettre dans une plus grande dépendance et dépossession d'eux-mêmes leur apparaît comme une intrusion actuelle de cette mort déjà à l'œuvre. Parfois dépouillés de tout : de la maîtrise de leur corps, de leur esprit, de leurs relations, de leur capacité de parler, de communiquer, ils peuvent avoir le sentiment de n'être plus rien. Mais ce rien ils peuvent le donner, avec ce rien, par ce rien ils peuvent aimer, gagner leur vie qu'ils perdent véritablement, selon l'expression de Jésus. Dans un vide, qui peut devenir silence, s'ouvre un espace pour Dieu et la vraie Vie, dans lequel ils s'accomplissent à la suite du Christ.

Tel est le sens chrétien de la mort. Mais, objectera-t-on, au dernier moment, aurons-nous encore la force et la lucidité de faire cette offrande ? En ce moment, la révolte ou le doute ne prendront-ils pas le dessus ? Nous ne savons pas. Mais nous pouvons dès maintenant anticiper ce don en nous recevant, chaque jour, de Dieu qui nous a fait pour lui.

Nous ne sommes pas sur terre pour éloigner le plus possible la mort et retarder l'échéance fatale en nous crispant sur ce que nous sommes, sur les talents qui nous ont été remis. Nous sommes mis au monde pour « devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12), pour naître lentement à la vie que Dieu ne cesse de nous donner en Jésus. Quand nous mourons à ce que nous avons pensé ou voulu être, nous expérimentons ce qu'est l'existence d'un ressuscité qui accepte la mort pour que la vie naisse. Nous expérimentons qu'il y a en nous une capacité à nous donner pour que l'autre advienne. Nous vérifions alors, si je puis dire, que notre vie ne nous appartient pas : elle n'est pas faite pour être accaparée mais pour être partagée, non pour être gagnée, mais pour être perdue, donnée. En vivant à ce niveau-là, quand la grâce nous en est donnée, nous naissons et comprenons ce pour quoi nous sommes ici-bas. Déjà nous inscrivons la victoire de la vie sur la mort. Tel est le travail quotidien de l'espérance en nous. Tel est aussi ce que nous sommes appelés à célébrer dans l'eucharistie où l'Église nous invite à placer ensemble notre existence dans le sillage de celle du Christ qui se donne. C'est tout le sens des démarches du carême que nous sommes en train de vivre et qui nous achemine vers Pâque, passage de la mort à la vie.

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Ma conclusion sera brève. Nous sommes partis d'une interrogation : Dieu a-t-il fait la mort ? Au fil de nos réflexions notre questionnement a progressé : Qu'est-ce que la mort ? puis : Qu'est-ce que la vie ?

La vraie vie est l'acceptation de Dieu, la remise de soi à Dieu qui implique le don aux autres. Elle n'est pas fuite de l'existence terrestre, bien au contraire, mais elle ouvre au cœur de cette existence une dynamique de don, un don jusqu'à l'extrême, jusqu'à la mort, et dans ce don s'ouvre à nous l'éternité. « J'entre dans la vie » disait Thérèse de Lisieux avant de mourir. N'en déplaise à cette sœur très chère, personnellement je dirais plutôt : « J'entre dans la plénitude de la vie », car dès maintenant Dieu me donne déjà d'être dans la vie, sa vie.

Bienne, 17 mars 2001


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