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Fr. Gabriel NISSIM, op *

La société de l'information :
questions culturelles et théologiques


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LA SOCIETE DE L'INFORMATION :
QUESTIONS CULTURELLES ET THEOLOGIQUES



     Les problèmes culturels sont très peu abordés par le Livre Vert de la Commission européenne, sans doute parce que personne encore ne mesure la profondeur des changements en cours. Il est pourtant certain qu'au-delà des évolutions dans le domaine technologique, il y va d'un mouvement d'ordre culturel : c'est une nouvelle culture de la communication qui cherche à se mettre en place, suscitant l'enthousiasme et l'espoir de ceux qui la créent, mais aussi beaucoup de craintes chez ceux qui en redoutent les conséquences en termes humains.

Attentives à ces enthousiasmes, à ces espoirs et à ces craintes, et puisqu'il s'agit de qualité de vie humaine, les Eglises voudraient proposer sur ces problèmes d'ordre culturel quelques éléments de réflexion plus théologiques que peut suggérer la tradition biblique. Ce faisant, les Eglises sont elles-mêmes invitées à agir dans leur sphère propre en se mettant au service des besoins qui se font jour dans cette nouvelle société de l'information (SI).

1. Une nouvelle universalité

1.1. Le projet de la société de l'information est en fait un projet de communication à l'échelle planétaire.

A travers l'interconnexion mondiale de réseaux d'ordinateurs, ce n'est pas un projet d'ordre technologique ni informationnel qui est visé. L'outil technologique mis en place vise à créer les conditions de possibilité d'un espace global - le cyberespace - où chacun puisse échanger idées, savoirs, propositions de tous ordres, dans un processus coopératif et interactif de création tant scientifique qu'artistique. Peuvent s'établir par là de multiples synergies entre ceux qui, d'un bout du monde à l'autre, apportent leurs compétences diverses à des projets, des discussions, des échanges de toute sorte.

Un tel réseau mondial peut devenir, beaucoup l'espèrent, un lieu de fraternité à l'échelle mondiale. Pour ceux qui ont imaginé et mis en place ces réseaux mondiaux, il s'agit donc de développer une nouvelle façon d'entrer en relation, sans contrainte de temps ni d'espace, sans barrières et sans obstacles.

La fraternité universelle est au coeur du message chrétien. C'est pourquoi, pour les Eglises, un tel projet est à mettre en relation avec la révélation biblique qui, de son côté, affirme l'unité foncière de l'ensemble de l'humanité, destinée à se rassembler en une seule famille humaine, comme il n'y a qu'un seul Dieu, Créateur et Père de tous.

Une unité qui ne peut se faire au détriment de la diversité, comme le montre l'image du corps, unique dans la diversité de ses membres, ou l'événement de la Pentecôte, dans lequel l'unique Esprit s'exprime dans toutes les langues de la terre.

1.2. Cependant, pour que se réalise et réussisse un tel projet, il faut que l'universalité en question ne reste pas seulement potentielle, mais devienne de plus en plus réelle.

Cela suppose en premier lieu un véritable « service universel ». Si l'on veut que ne soient pas davantage marginalisés certains groupes sociaux ou certaines régions du monde, il faudra mettre en place une politique de solidarité active. Cela demandera des décisions politiques précises, qui peuvent s'appuyer sur une réflexion déjà bien avancée sur ce point. Il faudra encore approfondir les rapports entre « service universel » et « service public ».

Par ailleurs beaucoup d'organismes qui se dédient à une telle solidarité par les moyens traditionnels se mobilisent déjà ou devraient être invités à ouvrir de nouveaux champs d'action contre ces nouveaux risques d'exclusion.

Des organismes d'inspiration chrétienne (p.ex. ATD Quart Monde) s'engagent déjà dans cette direction. Les organismes caritatifs des Eglises pourraient s'y engager bien davantage dans l'avenir.

1.3. L'universalité du projet de réseau mondial est aussi à examiner du point de vue culturel. Malgré le succès fulgurant d'Internet, il ne concerne encore qu'une toute petite minorité de personnes, issues pour la plupart, semble-t-il, de la mentalité technicienne occidentale ou qui en sont familières.

Certes, le réseau fait place à la plus grande diversité et chacun peut y exprimer ses opinions et sa sensibilité en toute liberté. Il y a pourtant un modèle socioculturel sous-jacent au réseau. Il ne faudrait pas que, par une sorte de prétention à l'universalité, on ne le croie universellement acceptable et désirable. Et ne risque-t-on pas, à terme, un dépérissement de cette diversité ?

On a en outre souvent l'impression, à écouter certains responsables politiques en Europe, que nous sommes en quelque sorte condamnés à en passer par là si nous voulons survivre dans les prochaines décennies. L'esprit critique reste cependant indispensable pour garder la distance nécessaire par rapport aux modèles de société dominants.

1.4. Le réseau favorise l'émergence des personnes, chacune centre de relations multiples. Ce faisant il s'inscrit dans la tendance actuelle à l'individualisation.

La tradition biblique elle aussi met en valeur la personne. Elle nous apprend aussi que la personne se construit toujours dans un face-à-face avec un ou une autre. Elle nous avertit des risques permanents de fermeture à l'égard de l'autre différent de nous.

Or la SI peut entraîner une fragmentation accrue de la société si chacun ne se relie qu'en fonction de ses appartenances ou de ses intérêts. Sous couvert d'universalité, le réseau nous rapprocherait alors de notre « lointain semblable », nous laissant ignorer notre « prochain différent ». La question évangélique : « Et qui est mon prochain ? » garde donc toute sa pertinence. Le réseau ouvre des possibilités de fraternité universelle : comment les saisirons-nous et en décidant de nous faire le prochain de qui ?

1.5. Le réseau mondial ne prétend pas se substituer aux relations sociales existantes, mais seulement ouvrir de nouveaux possibles.

Il pose cependant immanquablement un défi aux communautés territoriales puisqu'il développe des relations qui en sont indépendantes et qu'il favorise parallèlement la mondialisation et l'individualisation. En tout cas, entre l'individu et le réseau mondial, le rôle des communautés humaines intermédiaires restera indispensable pour assurer une convivialité et une démocratie pluraliste. Relations et communautés qui pour être authentiques devront assumer réellement les différences qui sont la richesse de l'humanité.

Les Eglises, de par leur expérience dans le domaine communautaire et leurs implantations, auront là aussi des initiatives à prendre pour vivifier le tissu social local.

2. Le temps humain

2.1. Les relations télématiques donnent un grand sentiment de liberté et revêtent souvent un caractère ludique. Elles nous insèrent non plus dans une durée rythmée, mais à la fois dans l'instantanéité et dans des flux permanents où nous nous coulons, pouvant alors accoster à de multiples rivages.

Cette liberté et le caractère ludique de ces nouvelles relations peuvent être rapprochés du Shabbat biblique.

Celui-ci est un rythme essentiel destiné à nous libérer, chaque semaine, des contraintes laborieuses. Temps ludique de repos qui n'est pas absence d'activité, mais liberté d'exister selon ce qu'on est, liberté en vue d'une attention heureuse à l'autre (Dieu, les autres) pour lui-même, gratuitement et non en fonction de son utilité pour moi.

2.2. Cependant, quand les relations sur le réseau sont dictées par leur utilité ou en fonction des intérêts de chacun, alors elles peuvent perdre ce caractère ludique et la gratuité de l'attention à l'autre.

Surtout les relations télématiques, par exemple dans le télétravail, comportent le risque d'envahir l'ensemble du temps disponible. Elles peuvent donner lieu alors à de nouveaux assujettissements, en abolissant la distinction entre temps laborieux et temps libre.

2.3. Plus largement, le temps technologique n'est pas le temps humain ni le temps des sociétés humaines. Ceci n'est pas propre aux nouvelles technologies : c'est dans tous les domaines que nous risquons de croire qu'on peut faire fonctionner les êtres humains comme en appuyant sur un bouton.

L'image biblique de la semence rappelle que l'être humain, aussi bien personnellement que collectivement, ne se situe pas dans l'instant mais dans une durée vitale, dont les rythmes doivent être respectés et non forcés. On redécouvre de plus en plus l'importance des rythmes naturels dans la réflexion sur la vie humaine et son environnement : l'être humain a des limites que la société de l'information devra prendre en compte, sous peine d'aller à l'échec.

2.4. Ceci devrait inspirer, entre autres, les plans actuels de formation : la rapidité des évolutions technologiques dépasse le rythme normal d'apprentissage. Le développement technologique est souvent perçu comme une forme de violence, d'où de fréquents blocages et refus devant les adaptations imposées. Les technologies sont donc à mettre au service de la formation et non l'inverse : cette formation doit respecter le temps humain. Elle doit permettre en particulier de se donner de nouveaux points de repère et de nouvelles représentations de soi-même au sein d'une société en évolution.

Il pourrait y avoir là un champ important d'intervention des Eglises. Celles-ci, héritières d'une longue tradition éducative, peuvent mettre leurs compétences et leurs moyens au service d'une telle formation humaine dans la SI : voilà de nouveaux chemins éducatifs à explorer, et d'abord en faveur de ceux qui risquent d'être les laissés pour compte de cette SI.

3. De la représentation à la réalité

3.1. La multiplication des images et leur rôle croissant dans notre civilisation télévisuelle nous conduisent souvent à substituer la représentation à la réalité : pour être réelle, la réalité aujourd'hui doit être montrée.

La numérisation apporte une nouvelle souplesse pour modéliser les données et les images et les faire varier à son gré : la simulation est une technique de plus en plus utilisée dans de très nombreux domaines avec des résultats prometteurs.

Ces progrès considérables ne doivent pourtant pas faire oublier que la carte n'est pas le territoire ; la maîtrise de la représentation ne nous assure pas d'emblée la compréhension de ce qui est représenté : « il faut comprendre pour mesurer et non mesurer pour comprendre » (Bachelard).

3.2. Le débat sur les « images » est un débat permanent au sein des religions monothéistes : une « représentation » de Dieu ou des personnes est-elle une aide ou un obstacle dans notre relation avec Lui ou elles ? L'image risque de devenir un obstacle dès là qu'elle s'interpose entre nous et la réalité sans nous ouvrir l'accès à ce qui est au-delà du visible. Elle devient une idole quand nous prenons cette représentation, « oeuvre de nos mains », pour la réalité vivante. Ainsi l'image télévisuelle et encore plus virtuelle peut nous donner l'illusion de comprendre et de connaître, alors que la réalité qu'elle représente est bien plus complexe. De même les relations télématiques peuvent, une fois confrontées à la réalité, se révéler bien plus délicates à réussir qu'à l'écran : ces relations sont pour une part « abstraites » de la réalité.

Ainsi l'image et la réalité virtuelle comportent un risque de « décorporéisation ». Or une relation humaine suppose le corps tout entier (et pas seulement la vue et l'ouïe). Rencontrer réellement quelqu'un suppose de connaître son environnement humain.

Mais surtout une vraie compréhension de l'autre et de soi-même demande que la réalité qui est en face de nous nous résiste. C'est quand nous nous heurtons à la résistance du réel (les artistes le savent bien), que nous avons une chance d'aller plus au coeur de la réalité des êtres et des choses, au-delà du visible, et d'entrer dans une connaissance vraiment humaine de soi et des autres.

3.3. L'importance du corps a été trop longtemps négligée par le christianisme. Pourtant cette importance est incontournable, on le voit paradoxalement d'abord dans la relation avec Dieu lui-même. La relation de Dieu avec nous s'accomplit quand la Parole de Dieu prend corps dans l'homme Jésus. Nous-mêmes n'atteindrons la plénitude de notre relation à Dieu et aux autres que lors de la « résurrection des corps » : sans penser pour autant à une « réanimation » des corps, on signifie par là la personne dans sa totalité.

Le corps est également l'un des lieux d'expérience de notre vulnérabilité et de nos limites. Or il n'est pas de relation humaine profonde qui ne s'établisse sans la conscience et l'acceptation de cette vulnérabilité réciproque. Si nous demandons à nos écrans d'être une sorte d'armure protectrice qui nous exonérerait de notre condition humaine, il ne saurait s'établir de relation authentique sur cette base. C'est la réalité, et en particulier la réalité physique des choses et des êtres, qui, à la différence de la représentation, est le chemin d'une véritable responsabilité dans nos relations mutuelles.

4. Un réseau sans centre de pouvoir.

4.1. Ceux qui ont imaginé le réseau mondial sont bien conscients des appétits commerciaux qu'il suscite et des luttes de pouvoir auquel il peut donner lieu. Ils sont confiants dans cette structure de réseau et dans son expansion : elle doit par elle-même décourager toute mainmise autoritaire ou commerciale sur cette nouvelle communauté mondiale sans frontières et sans centre de référence, sans autorité et sans contrôle.

4.2. Mais n'est-ce pas là une utopie ? Certes le fonctionnement actuel du réseau repose sur l'exercice de la responsabilité de chacun à l'égard de tous, une responsabilité que bien des internautes s'efforcent de respecter et de faire respecter à travers la « nétiquette ». Pourtant l'on constate déjà combien elle est battue en brèche, si bien que les interventions se multiplient pour limiter certains messages ou prises de position irresponsables.

Mais, en tout état de cause, peut-il y avoir un corps sans tête, un réseau sans principe organisateur ou du moins sans valeurs de référence donnant une base à un consensus ?

Surtout, un pouvoir à base démocratique n'est-il pas toujours nécessaire si l'on veut éviter que ne règne la loi de la jungle ? Entre les riches et les pauvres (entre les info-riches et les info-pauvres) il faut un minimum de droit positif pour éviter un accroissement de l'injustice.

4.3. Les Eglises, dans ce contexte, devront en tout cas réfléchir d'un point de vue théologique sur les nouvelles conditions de l'exercice de l'autorité.

La tradition biblique confie à l'autorité, qu'elle soit humaine ou divine, une double fonction : d'abord celle d'assigner des limites à la violence humaine, quand celle-ci risque de se multiplier. La « loi » est nécessaire pour poser un certain nombre de seuils à ne pas franchir. En second lieu, et plus profondément, l'autorité (au sens de la qualité de celui qui est « auteur ») est habilitée à poser à l'être humain des questions sur ses comportements : « Qu'as-tu fait de ton frère ? » ; cette seconde forme d'autorité est foncièrement humble et trouve son accomplissement dans le visage du Christ, qui refuse pour lui-même toute forme de recours à la force et invite ses disciples à être, à son exemple, serviteurs les uns des autres.

Il faut le reconnaître, aussi bien le fonctionnement des Etats modernes que la pratique de bien des Eglises ont sans aucun doute privilégié la première fonction au détriment de la seconde.

Cependant à laisser une communauté humaine, fût-elle télématique, se développer sans aucune forme d'autorité et sans réglementation d'aucune sorte, il y a le risque qu'un pouvoir y existe rapidement : celui des plus forts, au détriment des plus faibles. Droit et pouvoir politique démocratique sont pour ces derniers une garantie d'existence et d'un minimum de justice.

Conclusion

Les avancées techniques, aussi décisives soient-elles, peuvent changer les conditions de vie ou les mentalités, mais elles ne changent pas le coeur de l'Homme. Les possibilités considérables qu'elles ouvrent ne sont pas, à elles seules, la promesse d'un horizon paradisiaque.

Ces possibilités conduiront-elles à une plus grande fraternité sur notre planète ?

Il y faudra en tout cas un combat permanent contre les forces de mort et de haine toujours présentes et actives. La victoire sur ces forces n'est jamais acquise une fois pour toutes, nous dit la Bible. Elle ne peut être remportée sans que les personnes et les groupes humains s'engagent activement pour mettre au service d'un tel but de fraternité toutes nos ressources, qu'elles soient technologiques ou humaines.

Ces technologies ouvrent de nouvelles possibilités. A nous de les saisir en fonction des projets d'ordre humain et social qui nous tiennent à coeur. Le défi en est lancé à toute la société. Les Eglises sont elles aussi conviées à le relever.


* Gabriel NISSIM est dominicain ; membre d'Espaces ; Assistant ecclésiastique de SIGNIS (Association catholique mondiale de communication) ; Représentant de SIGNIS et membre de la Commission de liaison des ONG au Conseil de l'Europe.


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