LA SOCIETE DE L'INFORMATION :
QUESTIONS CULTURELLES ET THEOLOGIQUES
Les problèmes culturels sont très
peu abordés par le Livre Vert de la Commission européenne,
sans doute parce que personne encore ne mesure la profondeur des changements
en cours. Il est pourtant certain qu'au-delà des évolutions
dans le domaine technologique, il y va d'un mouvement d'ordre culturel :
c'est une nouvelle culture de la communication qui cherche à
se mettre en place, suscitant l'enthousiasme et l'espoir de ceux qui
la créent, mais aussi beaucoup de craintes chez ceux qui en redoutent
les conséquences en termes humains.
Attentives à ces enthousiasmes, à ces espoirs et à
ces craintes, et puisqu'il s'agit de qualité de vie humaine,
les Eglises voudraient proposer sur ces problèmes d'ordre culturel
quelques éléments de réflexion plus théologiques
que peut suggérer la tradition biblique. Ce faisant, les Eglises
sont elles-mêmes invitées à agir dans leur sphère
propre en se mettant au service des besoins qui se font jour dans cette
nouvelle société de l'information (SI).
1. Une nouvelle universalité
1.1. Le projet de la société de l'information est en
fait un projet de communication à l'échelle planétaire.
A travers l'interconnexion mondiale de réseaux d'ordinateurs,
ce n'est pas un projet d'ordre technologique ni informationnel qui est
visé. L'outil technologique mis en place vise à créer
les conditions de possibilité d'un espace global - le cyberespace
- où chacun puisse échanger idées, savoirs, propositions
de tous ordres, dans un processus coopératif et interactif de
création tant scientifique qu'artistique. Peuvent s'établir
par là de multiples synergies entre ceux qui, d'un bout du monde
à l'autre, apportent leurs compétences diverses à
des projets, des discussions, des échanges de toute sorte.
Un tel réseau mondial peut devenir, beaucoup l'espèrent,
un lieu de fraternité à l'échelle mondiale. Pour
ceux qui ont imaginé et mis en place ces réseaux mondiaux,
il s'agit donc de développer une nouvelle façon d'entrer
en relation, sans contrainte de temps ni d'espace, sans barrières
et sans obstacles.
La fraternité universelle est au coeur du message chrétien.
C'est pourquoi, pour les Eglises, un tel projet est à mettre
en relation avec la révélation biblique qui, de son côté,
affirme l'unité foncière de l'ensemble de l'humanité,
destinée à se rassembler en une seule famille humaine,
comme il n'y a qu'un seul Dieu, Créateur et Père de tous.
Une unité qui ne peut se faire au détriment de la diversité,
comme le montre l'image du corps, unique dans la diversité de
ses membres, ou l'événement de la Pentecôte, dans
lequel l'unique Esprit s'exprime dans toutes les langues de la terre.
1.2. Cependant, pour que se réalise et réussisse un tel
projet, il faut que l'universalité en question ne reste pas seulement
potentielle, mais devienne de plus en plus réelle.
Cela suppose en premier lieu un véritable « service
universel ». Si l'on veut que ne soient pas davantage marginalisés
certains groupes sociaux ou certaines régions du monde, il faudra
mettre en place une politique de solidarité active. Cela demandera
des décisions politiques précises, qui peuvent s'appuyer
sur une réflexion déjà bien avancée sur
ce point. Il faudra encore approfondir les rapports entre « service
universel » et « service public ».
Par ailleurs beaucoup d'organismes qui se dédient à une
telle solidarité par les moyens traditionnels se mobilisent déjà
ou devraient être invités à ouvrir de nouveaux champs
d'action contre ces nouveaux risques d'exclusion.
Des organismes d'inspiration chrétienne (p.ex. ATD Quart Monde)
s'engagent déjà dans cette direction. Les organismes caritatifs
des Eglises pourraient s'y engager bien davantage dans l'avenir.
1.3. L'universalité du projet de réseau mondial est aussi
à examiner du point de vue culturel. Malgré le succès
fulgurant d'Internet, il ne concerne encore qu'une toute petite minorité
de personnes, issues pour la plupart, semble-t-il, de la mentalité
technicienne occidentale ou qui en sont familières.
Certes, le réseau fait place à la plus grande diversité
et chacun peut y exprimer ses opinions et sa sensibilité en toute
liberté. Il y a pourtant un modèle socioculturel sous-jacent
au réseau. Il ne faudrait pas que, par une sorte de prétention
à l'universalité, on ne le croie universellement acceptable
et désirable. Et ne risque-t-on pas, à terme, un dépérissement
de cette diversité ?
On a en outre souvent l'impression, à écouter certains
responsables politiques en Europe, que nous sommes en quelque sorte
condamnés à en passer par là si nous voulons survivre
dans les prochaines décennies. L'esprit critique reste cependant
indispensable pour garder la distance nécessaire par rapport
aux modèles de société dominants.
1.4. Le réseau favorise l'émergence des personnes, chacune
centre de relations multiples. Ce faisant il s'inscrit dans la tendance
actuelle à l'individualisation.
La tradition biblique elle aussi met en valeur la personne. Elle nous
apprend aussi que la personne se construit toujours dans un face-à-face
avec un ou une autre. Elle nous avertit des risques permanents de fermeture
à l'égard de l'autre différent de nous.
Or la SI peut entraîner une fragmentation accrue de la société
si chacun ne se relie qu'en fonction de ses appartenances ou de ses
intérêts. Sous couvert d'universalité, le réseau
nous rapprocherait alors de notre « lointain semblable »,
nous laissant ignorer notre « prochain différent ».
La question évangélique : « Et qui est
mon prochain ? » garde donc toute sa pertinence. Le réseau
ouvre des possibilités de fraternité universelle :
comment les saisirons-nous et en décidant de nous faire le prochain
de qui ?
1.5. Le réseau mondial ne prétend pas se substituer aux
relations sociales existantes, mais seulement ouvrir de nouveaux possibles.
Il pose cependant immanquablement un défi aux communautés
territoriales puisqu'il développe des relations qui en sont indépendantes
et qu'il favorise parallèlement la mondialisation et l'individualisation.
En tout cas, entre l'individu et le réseau mondial, le rôle
des communautés humaines intermédiaires restera indispensable
pour assurer une convivialité et une démocratie pluraliste.
Relations et communautés qui pour être authentiques devront
assumer réellement les différences qui sont la richesse
de l'humanité.
Les Eglises, de par leur expérience dans le domaine communautaire
et leurs implantations, auront là aussi des initiatives à
prendre pour vivifier le tissu social local.
2. Le temps humain
2.1. Les relations télématiques donnent un grand sentiment
de liberté et revêtent souvent un caractère ludique.
Elles nous insèrent non plus dans une durée rythmée,
mais à la fois dans l'instantanéité et dans des
flux permanents où nous nous coulons, pouvant alors accoster
à de multiples rivages.
Cette liberté et le caractère ludique de ces nouvelles
relations peuvent être rapprochés du Shabbat biblique.
Celui-ci est un rythme essentiel destiné à nous libérer,
chaque semaine, des contraintes laborieuses. Temps ludique de repos
qui n'est pas absence d'activité, mais liberté d'exister
selon ce qu'on est, liberté en vue d'une attention heureuse à
l'autre (Dieu, les autres) pour lui-même, gratuitement et non
en fonction de son utilité pour moi.
2.2. Cependant, quand les relations sur le réseau sont dictées
par leur utilité ou en fonction des intérêts de
chacun, alors elles peuvent perdre ce caractère ludique et la
gratuité de l'attention à l'autre.
Surtout les relations télématiques, par exemple dans
le télétravail, comportent le risque d'envahir l'ensemble
du temps disponible. Elles peuvent donner lieu alors à de nouveaux
assujettissements, en abolissant la distinction entre temps laborieux
et temps libre.
2.3. Plus largement, le temps technologique n'est pas le temps humain
ni le temps des sociétés humaines. Ceci n'est pas propre
aux nouvelles technologies : c'est dans tous les domaines que nous
risquons de croire qu'on peut faire fonctionner les êtres humains
comme en appuyant sur un bouton.
L'image biblique de la semence rappelle que l'être humain, aussi
bien personnellement que collectivement, ne se situe pas dans l'instant
mais dans une durée vitale, dont les rythmes doivent être
respectés et non forcés. On redécouvre de plus
en plus l'importance des rythmes naturels dans la réflexion sur
la vie humaine et son environnement : l'être humain a des
limites que la société de l'information devra prendre
en compte, sous peine d'aller à l'échec.
2.4. Ceci devrait inspirer, entre autres, les plans actuels de formation :
la rapidité des évolutions technologiques dépasse
le rythme normal d'apprentissage. Le développement technologique
est souvent perçu comme une forme de violence, d'où de
fréquents blocages et refus devant les adaptations imposées.
Les technologies sont donc à mettre au service de la formation
et non l'inverse : cette formation doit respecter le temps humain.
Elle doit permettre en particulier de se donner de nouveaux points de
repère et de nouvelles représentations de soi-même
au sein d'une société en évolution.
Il pourrait y avoir là un champ important d'intervention des
Eglises. Celles-ci, héritières d'une longue tradition
éducative, peuvent mettre leurs compétences et leurs moyens
au service d'une telle formation humaine dans la SI : voilà
de nouveaux chemins éducatifs à explorer, et d'abord en
faveur de ceux qui risquent d'être les laissés pour compte
de cette SI.
3. De la représentation à
la réalité
3.1. La multiplication des images et leur rôle croissant dans
notre civilisation télévisuelle nous conduisent souvent
à substituer la représentation à la réalité :
pour être réelle, la réalité aujourd'hui
doit être montrée.
La numérisation apporte une nouvelle souplesse pour modéliser
les données et les images et les faire varier à son gré :
la simulation est une technique de plus en plus utilisée dans
de très nombreux domaines avec des résultats prometteurs.
Ces progrès considérables ne doivent pourtant pas faire
oublier que la carte n'est pas le territoire ; la maîtrise
de la représentation ne nous assure pas d'emblée la compréhension
de ce qui est représenté : « il faut comprendre
pour mesurer et non mesurer pour comprendre » (Bachelard).
3.2. Le débat sur les « images » est un
débat permanent au sein des religions monothéistes :
une « représentation » de Dieu ou des personnes
est-elle une aide ou un obstacle dans notre relation avec Lui ou elles ?
L'image risque de devenir un obstacle dès là qu'elle s'interpose
entre nous et la réalité sans nous ouvrir l'accès
à ce qui est au-delà du visible. Elle devient une idole
quand nous prenons cette représentation, « oeuvre de
nos mains », pour la réalité vivante. Ainsi
l'image télévisuelle et encore plus virtuelle peut nous
donner l'illusion de comprendre et de connaître, alors que la
réalité qu'elle représente est bien plus complexe.
De même les relations télématiques peuvent, une
fois confrontées à la réalité, se révéler
bien plus délicates à réussir qu'à l'écran :
ces relations sont pour une part « abstraites »
de la réalité.
Ainsi l'image et la réalité virtuelle comportent un risque
de « décorporéisation ». Or une relation
humaine suppose le corps tout entier (et pas seulement la vue et l'ouïe).
Rencontrer réellement quelqu'un suppose de connaître son
environnement humain.
Mais surtout une vraie compréhension de l'autre et de soi-même
demande que la réalité qui est en face de nous nous résiste.
C'est quand nous nous heurtons à la résistance du réel
(les artistes le savent bien), que nous avons une chance d'aller plus
au coeur de la réalité des êtres et des choses,
au-delà du visible, et d'entrer dans une connaissance vraiment
humaine de soi et des autres.
3.3. L'importance du corps a été trop longtemps négligée
par le christianisme. Pourtant cette importance est incontournable,
on le voit paradoxalement d'abord dans la relation avec Dieu lui-même.
La relation de Dieu avec nous s'accomplit quand la Parole de Dieu prend
corps dans l'homme Jésus. Nous-mêmes n'atteindrons la plénitude
de notre relation à Dieu et aux autres que lors de la « résurrection
des corps » : sans penser pour autant à une « réanimation »
des corps, on signifie par là la personne dans sa totalité.
Le corps est également l'un des lieux d'expérience de
notre vulnérabilité et de nos limites. Or il n'est pas
de relation humaine profonde qui ne s'établisse sans la conscience
et l'acceptation de cette vulnérabilité réciproque.
Si nous demandons à nos écrans d'être une sorte
d'armure protectrice qui nous exonérerait de notre condition
humaine, il ne saurait s'établir de relation authentique sur
cette base. C'est la réalité, et en particulier la réalité
physique des choses et des êtres, qui, à la différence
de la représentation, est le chemin d'une véritable responsabilité
dans nos relations mutuelles.
4. Un réseau sans centre de pouvoir.
4.1. Ceux qui ont imaginé le réseau mondial sont bien
conscients des appétits commerciaux qu'il suscite et des luttes
de pouvoir auquel il peut donner lieu. Ils sont confiants dans cette
structure de réseau et dans son expansion : elle doit par
elle-même décourager toute mainmise autoritaire ou commerciale
sur cette nouvelle communauté mondiale sans frontières
et sans centre de référence, sans autorité et sans
contrôle.
4.2. Mais n'est-ce pas là une utopie ? Certes le fonctionnement
actuel du réseau repose sur l'exercice de la responsabilité
de chacun à l'égard de tous, une responsabilité
que bien des internautes s'efforcent de respecter et de faire respecter
à travers la « nétiquette ». Pourtant
l'on constate déjà combien elle est battue en brèche,
si bien que les interventions se multiplient pour limiter certains messages
ou prises de position irresponsables.
Mais, en tout état de cause, peut-il y avoir un corps sans tête,
un réseau sans principe organisateur ou du moins sans valeurs
de référence donnant une base à un consensus ?
Surtout, un pouvoir à base démocratique n'est-il pas
toujours nécessaire si l'on veut éviter que ne règne
la loi de la jungle ? Entre les riches et les pauvres (entre les
info-riches et les info-pauvres) il faut un minimum de droit positif
pour éviter un accroissement de l'injustice.
4.3. Les Eglises, dans ce contexte, devront en tout cas réfléchir
d'un point de vue théologique sur les nouvelles conditions de
l'exercice de l'autorité.
La tradition biblique confie à l'autorité, qu'elle soit
humaine ou divine, une double fonction : d'abord celle d'assigner
des limites à la violence humaine, quand celle-ci risque de se
multiplier. La « loi » est nécessaire pour
poser un certain nombre de seuils à ne pas franchir. En second
lieu, et plus profondément, l'autorité (au sens de la
qualité de celui qui est « auteur ») est
habilitée à poser à l'être humain des questions
sur ses comportements : « Qu'as-tu fait de ton frère ? » ;
cette seconde forme d'autorité est foncièrement humble
et trouve son accomplissement dans le visage du Christ, qui refuse pour
lui-même toute forme de recours à la force et invite ses
disciples à être, à son exemple, serviteurs les
uns des autres.
Il faut le reconnaître, aussi bien le fonctionnement des Etats
modernes que la pratique de bien des Eglises ont sans aucun doute privilégié
la première fonction au détriment de la seconde.
Cependant à laisser une communauté humaine, fût-elle
télématique, se développer sans aucune forme d'autorité
et sans réglementation d'aucune sorte, il y a le risque qu'un
pouvoir y existe rapidement : celui des plus forts, au détriment
des plus faibles. Droit et pouvoir politique démocratique sont
pour ces derniers une garantie d'existence et d'un minimum de justice.
Conclusion
Les avancées techniques, aussi décisives soient-elles,
peuvent changer les conditions de vie ou les mentalités, mais
elles ne changent pas le coeur de l'Homme. Les possibilités considérables
qu'elles ouvrent ne sont pas, à elles seules, la promesse d'un
horizon paradisiaque.
Ces possibilités conduiront-elles à une plus grande fraternité
sur notre planète ?
Il y faudra en tout cas un combat permanent contre les forces de mort
et de haine toujours présentes et actives. La victoire sur ces
forces n'est jamais acquise une fois pour toutes, nous dit la Bible.
Elle ne peut être remportée sans que les personnes et les
groupes humains s'engagent activement pour mettre au service d'un tel
but de fraternité toutes nos ressources, qu'elles soient technologiques
ou humaines.
Ces technologies ouvrent de nouvelles possibilités. A nous de
les saisir en fonction des projets d'ordre humain et social qui nous
tiennent à coeur. Le défi en est lancé à
toute la société. Les Eglises sont elles aussi conviées
à le relever.
* Gabriel NISSIM est dominicain ; membre d'Espaces ;
Assistant ecclésiastique de SIGNIS
(Association catholique mondiale de communication) ; Représentant
de SIGNIS et membre de la Commission de liaison des ONG au Conseil de
l'Europe.
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