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Frère Jean-Marie MERIGOUX, dominicain

Le visage araméen de l'Église

Visage araméen de l'Eglise, J.M. Mérigoux, op - DOMUNI

Jean-Marie Mérigoux est dominicain. Il a vécu de nombreuses années en Irak, à Mossoul et à Bagdad. Il vit actuellement au Caire (Egypte) où il est bibliothécaire de l'IDEO (Institut dominicain d'Etudes Orientales) et voyage régulièrement au Proche et Moyen Orient. Il est l'auteur de "Va à Ninive !", éditions du Cerf, 2002.


Depuis des années, le Proche et le Moyen-Orient sont, le plus souvent tragiquement, au cœur de l'actualité. Ces événements retransmis par tous les médias ne parlent pas, ou si peu, des chrétiens de ces régions. On oublie qu'elles furent christianisées au tout premier siècle. Dans cette conférence, le frère Jean-Marie Mérigoux, dominicain, fait découvrir le visage araméen de l'Eglise et particulièrement celui de l'Eglise catholique orientale. Il livre ici sa riche expérience de vie et de voyages à Mossoul et Bagdad, à Istanbul, en Turquie, en Irak et ailleurs. Son parcours foisonne de rencontres dans tous les lieux de vie et de refuge des chrétiens orientaux d'aujourd'hui.

Conférence donnée à Fribourg (Suisse) le 18 avril 2005


Plan

Le visage araméen de l'Église

Introduction : « Le visage araméen de l'Église »
1. Les divers visages de l'Église 

2. La Mésopotamie, berceau de l'Église araméenne

3. La pratique de la catholicité


Le visage araméen de l'Église

Mes révérends Pères, Frères et Sœ urs, Mesdames et Messieurs, membres de l'Association de soutien à l'Hôpital de la Paix à Istanbul, et les membres de l'Université de Fribourg et vous tous ici présents :

« Toute conférence est intéressante, au moins pour le conférencier. Disons : toute conférence est intéressante à faire. On délivre un message ; on sème une parole et ensuite, qu'on veille ou qu'on dorme, elle fait mystérieusement son chemin. Mais cette conférence-ci est pour moi singulièrement importante et solennelle. D'abord parce qu'il m'est donné de prendre pour la première fois la parole dans une ville illustre. Et ceci devant une assemblée de choix...Ensuite parce que l'occasion qui m'a amené parmi vous est importante »1.

C'est par ces mots qu'à Jérusalem le Père Congar avait commencé une conférence sur l'œ cuménisme. Ces mots je les ai rencontrés alors que je préparais ma présente intervention et je me suis permis de les faire miens car ils m'ont semblé pouvoir exprimer les sentiments qui sont bien les miens ce soir, au moment où, en cette ville de Fribourg, je dois vous parler de l'Orient chrétien.

Votre Association est très ouverte à ce monde puisque vous collaborez à l'oeuvre des Filles de la Charité qui sont à Istanbul. Avant de venir j'ai pu faire une longue visite à l'hôpital de la Paix et j'y ai retrouvé cet esprit de saint Vincent de Paul qui est aussi présent au Caire où je vis actuellement, comme il est à l'œ uvre dans d'autres pays du Proche et du Moyen Orient.

Quant à l'Université de Fribourg, elle ne m'était connue jusqu'à maintenant qu'à travers certains de ses professeurs qui visitèrent notre Studium dominicain de Toulouse durant le temps de mes études et je ne puis oublier ces frères aînés : les pères de Menasce, Vicaire, Jean-Hervé Nicolas, le futur cardinal le Père Cottier, le père Benoît Lavaud ; à cette époque, le père Jean-Pierre Torrell veillait encore sur les novices toulousains que nous étions.

C'est donc un honneur et une responsabilité pour moi que d'avoir à vous parler, dans le cadre de cette Université, de ces frères chrétiens d'Irak, inséparables de ceux de Turquie, chez qui, comme dominicain, j'ai reçu une belle hospitalité et qui m'ont partagé généreusement leurs richesses spirituelles, et je vous remercie donc de votre invitation. Je vous parlerai comme on fait le partage d'une expérience personnelle et en manifestant beaucoup de reconnaissance pour nos frères d'Orient.

À l'occidental latin que je suis, ils ont révélé le visage araméen du christianisme, celui de mon Église. Mes années passées en Irak, à Mossoul mais aussi à Bagdad, m'ont fait découvrir ce que j'appelle volontiers « le génie du christianisme » araméen.

Cette découverte, depuis mon départ de l'Irak en 1983, je n'ai cessé de l'approfondir et de la méditer. Je fus aidé pour cela par la bibliothèque de l'Institut Dominicain d'Etudes Orientales du Caire dont je fais partie, mais surtout par mes amitiés et mes rencontres irakiennes tant à Istanbul que dans ma ville de Marseille et partout où j'ai pu retrouver et visiter des chrétiens Araméens, Chaldéens, Syriens, Assyriens, tous fils de la Mésopotamie, le pays « Entre les deux Fleuves » où la Bible avait situé le Paradis terrestre.

À Istanbul, d'où j'arrive, j'ai eu la joie de célébrer la fête de Pâques avec les fidèles chaldéens, turcs et irakiens. Les Offices ont eu lieu dans la crypte de l'église Saint-Antoine, située Istiklal cadesi. Cette église est maintenant connue dans bien des pays car nombreux sont les fidèles irakiens qui, ces dernières années, y ont fait une escale spirituelle sur la route de leur exil2.

Du fait du récent décès de Mgr Paul Karatas, archevêque des Chaldéens de Turquie, c'est le Père François Yakan, maintenant vicaire patriarcal chaldéen pour la Turquie, qui présidait les Offices. Celui-ci m'a assuré qu'il y avait plus de 1400 fidèles présents à la messe de Pâques, la très grande majorité étant irakienne, les autres étant des chaldéens turcs.

Il suffirait je crois d'expliquer qui étaient ces fidèles émigrés depuis peu, leur origine, l'histoire de leurs familles en Irak, leur vie à Bagdad ou à Mossoul ces dernières années, leur voyage entre l'Irak et Istanbul, pour découvrir toute l'actualité de l'Irak ; mais le titre que j'ai choisi pour ma conférence appelle davantage d'informations et je m'efforcerai de vous en donner le maximum possible.

Introduction : « Le visage araméen de l'Église »

La Mésopotamie, irakienne et turque, lieu par excellence de ce visage

J'ai réparti mon propos en trois sections :

- Les divers visages de l'Église
- La Mésopotamie, berceau de l'Église araméenne
- La pratique de la catholicité, par laquelle j'entends ce que l'on appelle aussi l'histoire des missions.

Pour pouvoir entrer dans notre sujet, il est nécessaire de poser quelques jalons préalables.

Bien avant que l'Empire ottoman ne domine l'ensemble de la Mésopotamie durant près de cinq siècles, il y avait déjà eu pour ses habitants un destin commun3, souvent partagé entre diverses dominations, grecques, byzantines, parthes, perses ou arabes.

Ces jours-ci, en conversant avec des familles chrétiennes d'Irak, j'ai été étonné de découvrir que la plupart d'entre elles, par un retour étrange de l'Histoire, étaient originaires par leurs parents ou grands parents, de cette Turquie qui les accueille aujourd'hui.

Dans les dernières années de l'Empire ottoman, beaucoup de chrétiens avaient dû dramatiquement quitter l'Est du pays pour trouver refuge en Irak.

Aujourd'hui ce sont leurs petits enfants qui viennent s'y réfugier et qui réalisent avec surprise que leurs ancêtres vivaient en Turquie.

La Turquie, et plus précisément la ville d'Istanbul, est pour ces Irakiens une étape d'hospitalité et de transit après leur départ de l'Irak. Ils y attendent actuellement des visas pour l'Australie et le Canada, les deux seuls pays qui leur ouvrent encore leurs portes aujourd'hui.

La Turquie où se trouvent tant de lieux très chers au christianisme, où se tinrent les premiers Conciles œcuméniques de l'Église et où prêchèrent des Apôtres, n'a plus aujourd'hui qu'un tout petit nombre de chrétiens mais il reste vrai de dire que : « La Turquie est la Terre Sainte de l'Église », comme « La Palestine est la Terre Sainte de Jésus ».

L'excellente réputation des écoles, des hôpitaux et des bibliothèques tenus par des congrégations religieuses semble remplir à elle seule auprès d'innombrables familles turques, un espace social devenu assez vide de chrétiens et continuer ainsi dans ce pays la présence chrétienne millénaire.

Mais le christianisme n'est pas affaire de statistiques et la Turquie en dédiant récemment une rue d'Istanbul au Bienheureux Jean XXIII a fait rayonner aux quatre coins du pays un beau visage du christianisme.

Quant à l'Irak dont la situation ne cesse d'être préoccupante malgré des lueurs d'espoir, il a, lui aussi, un héritage biblique et chrétien considérable.

Ces derniers mois la communauté chrétienne y a été tragiquement frappée dans ses enfants par des enlèvements et des meurtres et aussi dans son patrimoine par des destructions d'églises.

Ces événements ont accentué le mouvement d'émigration de beaucoup de familles chrétiennes. C'est ainsi que plusieurs familles rencontrées à Istanbul avaient quitté l'Irak après l'incendie criminel de l'archevêché chaldéen de Mossoul.

Maintenant, deux vérités à ne pas perdre de vue

Permettez-moi maintenant de redire deux vérités qu'il faut, me semble-t-il, avoir présentes à l'esprit lorsque l'on parle de l'Orient chrétien : la première est d'ordre historique, la seconde d'ordre ecclésiologique, et laissez-moi aussi vous citer un proverbe turc qui m'a toujours éclairé : « L'ignorance du passé rend sévère pour le présent ».

- La première vérité, c'est l'importance de la connaissance de l'histoire byzantine (du IV au XVème siècle) pour comprendre la vie des chrétiens d'Orient dans le passé et encore de nos jours, et également l'importance de l'étude de l'histoire ottomane (du XV au XXème siècle) pour bien saisir des aspects de la réalité des pays arabes qui bordent la Méditerranée.

- La seconde vérité à approfondir c'est le fait que l'Église catholique est à la fois « orientale et occidentale ».

« Vous avez des frères catholiques orientaux » déclara un jour avec insistance le patriarche grec catholique Maximos V Hakim à des catholiques latins qui semblaient ignorer la nature de leur propre Église.

Ce serait en effet une grande erreur de penser qu'aujourd'hui dans le monde, les « catholiques » ce sont les « Latins », en gros l'Occident, et que les « chrétiens d'Orient » ce seraient les « Orthodoxes ». Ceci constituerait une réelle méconnaissance de l'Église et une douloureuse offense envers nos frères catholiques.

Nous avons souvent besoin de les mieux connaître et de savoir que nos frères catholiques d'Orient ne sont pas « latins » mais bien catholiques, qu'ils sont orientaux mais pas orthodoxes, et encore que le fait de parler arabe, comme beaucoup de musulmans, est en Orient le fait de millions de chrétiens.

En conformité avec le proverbe arabe qui dit qu' » une image vaut mille mots », le pape Jean Paul II a fort bien exprimé cette vérité par une image qui vaut tout un traité d'ecclésiologie :

« L'Église a deux poumons, un oriental et un occidental 4 ».

1. Les divers visages de l'Église 

Dans une conférence de Carême faite à Notre-Dame de Paris, le Père Jean-Louis Bruguès, aujourd'hui évêque d'Angers, avait invité ses auditeurs à « découvrir l'enchantement des visages de l'autre »5.

C'est bien à cela, à cet enchantement, que je voudrais vous inviter en évoquant certains des visages de l'Église.

Premières découvertes

Cette joie de la découverte des visages de mon Église, nouveaux pour moi, je l'ai éprouvée pour la première fois alors que j'étais encore étudiant à Marseille en 1957, cette ville si bien nommée la » Porte de l'Orient ».

Depuis, mon enchantement n'a fait que s'accroître à mesure qu'il me fut donné de découvrir la richesse spirituelle des diverses traditions orientales du christianisme.

La ville de Marseille me donna une idée assez exacte de la nature du monde arabe avec ses deux composantes, chrétienne et musulmane.

C'est chez les chrétiens Maronites de Marseille, dans leur petite église dédiée à Notre-Dame du Liban que j'ai rencontré pour la première fois le visage arabe et araméen du catholicisme, découverte complétée peu après, toujours à Marseille, par celle du visage arabe et grec de nos frères les Grecs melkites catholiques, en leur église Saint-Nicolas-de-Myre, rue Edmond Rostand, toute proche du couvent dominicain de cette ville.

Cette découverte s'accompagnait alors pour moi de mes premières rencontres avec le monde arabe musulman à travers les jeunes algériens dont je m'occupais en liaison avec les Soeurs Blanches de Marseille. C'était alors le début de la guerre entre la France et l'Algérie et les réfugiés du Maghreb était nombreux dans le grand port de la Méditerranée6.

Par la suite, devenu dominicain, je continuais à approfondir ces deux découvertes lors de mes études de la lange arabe, d'une part à Alger, une ville musulmane à la fois arabe et kabyle, et ensuite au Liban où le monde arabe, chrétien et le musulman, cohabitent depuis des siècles.

Cette culture arabe, à la fois chrétienne et musulmane, je n'ai cessé, depuis, de l'étudier, d'en pénétrer la belle langue et aussi de la faire connaître.

Pour tous ces musulmans et ces chrétiens d'Orient la langue arabe était la langue de la culture, de la communication et de la prière, même si les chrétiens arabes ou arabophones avaient encore d'autres trésors culturels et linguistiques dans les traditions et les langues copte, grecque, arménienne et syriaque.

L'Irak se révèle être un pays qui manifeste bien la vraie nature du monde arabe, à la fois chrétien et musulman.

Ce pays nous révèle encore qu'une grande partie de ses fidèles chrétiens possède une autre source culturelle dans laquelle ils puisent et dans laquelle ils expriment leur héritage chrétien avec plus de profondeur encore et d'exactitude que par la langue arabe, et c'est la tradition araméenne avec la langue syriaque qu'ils parlent encore sous la forme appellée soureth

Dans « Va à Ninive ! » j'ai essayé de transcrire mon enthousiasme lorsqu'en arrivant à Mossoul en 1968, je découvris des évêques, des prêtres, des religieuses, le Séminaire syro chaldéen et des fidèles qui étaient parfaitement à l'aise dans cette langue arabe que beaucoup croient souvent être la langue des seuls musulmans. Tous parlaient l'arabe, ils étaient orientaux et catholiques sans être latins.

Toutefois la langue et la tradition araméennes étaient pour eux des réalités plus profondes encore que la source arabe, et c'était une richesse non seulement biblique et patristique mais encore une richesse qui allait se révéler de nos jours un atout culturel « international ».

En effet pour ces chrétiens qui ont dû malheureusement quitter leur pays et s'acclimater à d'autres cultures, la langue « soureth » leur permet de garder, partout où ils sont dispersés, leur identité commune et profonde.

"Mais comment, aujourd'hui, parler de l'Irak ?"

Tous les jours on nous signale un attentat à Mossoul, à Bagdad sur une route ou ailleurs encore avec son cortège de victimes. Partout des musulmans et des chrétiens sont en prière devant Dieu et face à leurs souffrances.

Bagdad, cette belle ville située sur les bords du grand fleuve, le Tigre, surnommée la "Ville de la Paix" lors de sa fondation au VIIIe siècle par le calife al-Mansour restera célèbre dans l'histoire par un passé culturel et religieux remarquable.

La ville de Mossoul, surnommée "la ville des Prophètes", de Jonas en particulier, ville où j'ai passé de merveilleuses années dominicaines, et qui m'a fasciné, voilà qu'elle est devenue ces dernières mois une ville terrible où bien des gens, en particulier les chrétiens, vivent dans la peur : celle des enlèvements de leurs enfants et des terribles rançons, peur des assassinats de ceux qui ont des fonctions dans le domaine public, l'obligation pour les femmes chrétiennes de porter le voile et encore bien d'autres motifs qui les poussent à quitter un pays où ils s'efforçaient de rester malgré tout.

Ce pays je l'ai quitté il y a 22 ans, mais comme je ne l'ai pas quitté de cœur je puis en parler encore, car il existe aussi un Irak éternel.

C'est donc le moment de parler de Mossoul, cette ville bien connue au Moyen-Âge européen par sa "mousseline" et de Bagdad alors réputée par son étoffe baldacchino, à l'origine de nos baldaquins, y compris de celui de Saint-Pierre de Rome. Précisément à cause de ce contexte de violence, il est opportun de témoigner de la vraie nature des choses et des situations, et de ne pas oublier les richesses spirituelles de l'Irak et en particulier l'intensité de la vie chrétienne que l'on y trouve.

L'histoire culturelle et religieuse de la période abbasside, entre le VIIIe et le XIIIe siècle, avec Bagdad comme capitale, constitue une grande page de l'histoire de l'humanité.

Ces richesses sont plus grandes que tous les trésors des « Mille et une nuits" .

Parmi les richesses spirituelles de cette époque, il y a les mystiques musulmans comme al-Hallâj, et les savants chrétiens comme Hunayn qui traduisit en arabe plusieurs ouvrages philosophiques d`Aristote.

À Istanbul, en partageant l'eucharistie de Pâques, face une église comble, remplie de ces admirables chrétiens venus tout récemment de Bagdad, de Mossoul ou des villages de sa région, je pensais à l'histoire des Martyrs d'Orient et à ces chrétiens araméens qui partirent un jour vers l'Occident pour lui apporter l'Évangile.

Eux aussi ils sont, maintenant, en partance pour l'Occident sans savoir où ils poseront leurs valises, eux qui portent en leurs cœurs des trésors plus précieux que ceux des Rois Mages venus aussi de Mésopotamie.

Tous ces chrétiens font partie des Patriarcats d'Orient. Heureux les pays qui leur ouvriront leurs portes !

Durant mon séjour en Irak, je découvris, progressivement, la place éminente des Patriarcats d'Orient dans notre Église catholique et j'eus la chance de rencontrer plusieurs de ces Pasteurs, appelés « Patriarches » qui sont les Pères spirituels de ces grandes zones ecclésiales appelées des « Patriarcats ».

Je remarquais, avec une réelle fierté, qu'aujourd'hui tous nos Patriarches catholiques d'Orient ont la nationalité d'un pays arabe : égyptien, libanais, syrien, irakien ou palestinien.

La place de nos Patriarches dans l'Église 

Dans ses « Souvenirs du Concile Vatican II », Mgr Edelby (1920-1995) qui fut archevêque grec-catholique d'Alep raconte sa déception le jour de la cérémonie d'ouverture du Concile le 11 octobre 1962, en voyant que son patriarche Maximos IV Saiegh et les autres Patriarches catholiques d'Orient, avaient été un peu négligés et qu'on les avait placés à un rang nettement inférieur à celui des cardinaux.

Ceci ne convenait guère pour un Patriarche que le Droit canon appelle « père et chef d'Église, pater et caput ecclesiae » .

Ces Patriarches, étaient pourrait-on dire, « plus que des cardinaux », ils étaient juste « au dessous du Pape », lequel porte aussi un titre patriarcal dans la partie latine de l'Église7.

Plusieurs fois au Caire ces dernières années s'est tenue l'assemblée des Patriarches catholiques d'Orient : Sept Patriarches y représentaient les catholiques maronites, grecs, latins de Jérusalem, syriens, chaldéens, coptes, arméniens.

À travers ces pasteurs, c'étaient les fidèles catholiques d'Orient que l'on rencontrait avec leurs belles liturgies, leurs traditions théologiques, artistiques et linguistiques.

La sagesse quasi millénaire de nos Patriarches, leur expérience de l'Orient avec la convivialité avec d'autres religions, tout cela constitue une invitation pour tous les catholiques à se mettre un peu à leur école comme le concile Vatican II l'a fait abondamment.

Il nous faut savoir « écouter nos Patriarches8 »

Qui sont donc les Patriarches ? 

Pour le bien comprendre, il nous faut remonter aux Apôtres qui ont évangélisé plusieurs des grandes villes païennes de l'Antiquité, les « Métropoles » ou, "Villes mères", métro-polis, qui étaient des capitales dont dépendaient des régions entières.

Chacune de ces métropoles était un centre d'administration, le foyer d'une culture, d'une langue et se trouvait à la tête de toute une zone géographique, culturelle, linguistique et artistique.

C'est ainsi qu'à partir d'Antioche, la grande métropole de la Syrie, il y avait le monde araméen qui s'étendait jusqu'en Mésopotamie.

Il y avait à partir d'Alexandrie, tout le pays d'Égypte qui remontait le Nil jusqu'à l'Ethiopie, avec sa langue millénaire qui allait un jour donner la langue copte.

Il y avait Rome dans la péninsule italique, la capitale politique de l'Empire romain, qui était le centre de la civilisation latine et qui s'étendait dans les Gaules et au-delà.

Et il y avait le monde grec de l'Asie Mineure et de la Grèce, avec les grandes villes d'Ephèse et d'Athènes.

Ces grandes villes païennes furent radicalement transformées par la prédication des Apôtres et devinrent comme des capitales du monde chrétien en train de naître : Antioche avait connu les apôtres Pierre, Jean, Barnabé et Paul ; Rome avait accueilli Pierre et Paul et Alexandrie avait reçu l'évangéliste Marc.

Devenues chrétiennes, ces « Métropoles » continuèrent d'une façon nouvelle leur vocation de « Villes mères » en devenant les sièges de communautés ecclésiales importantes qui rayonnaient par leurs évêques « métropolites » sur ces mêmes régions avec leur culture et leurs langues propres avec la responsabilité des Églises locales qui dépendaient d'elles.

C'est ainsi que ces chrétientés furent ici araméennes ou syriaques, grecques, latines et ailleurs égyptiennes.

Dans chacune de ces régions l'inculturation du christianisme à la culture locale donna naissance à des liturgies diverses, à des traditions administratives propres, à un art et à une spiritualité originale9.

Multiplicité de nos Patriarcats

Parfois on entend dire par des visiteurs qui viennent en Orient, que l'on s'y perd dans toute ces multitudes d'Eglises, de liturgies, de langues et l'on en appelle alors à l'unité de l'Église qui semble très malmenée par tant de différences : « Comment voir l'Unité de l'Église au milieu des Chaldéens, des Maronites, des Arméniens, des Latins, des Syriens et des Grecs ? ».

Précisément, l'Unité elle est là : une même et unique foi théologale vécue et exprimée à travers des variétés humaines légitimes.

Nous pouvons lire dans le texte conciliaire « Lumen Gentium » (29) :

« La variété des Eglises locales montre avec plus d'éclat, par leur convergence dans l'unité, la catholicité de l'Église indivise ».

La réponse à cette interrogation est d'abord à un niveau de géographie des cultures, des langues et des peuples divers qui composent le christianisme.

Mais il faut ensuite découvrir l'extraordinaire capacité d'adaptation et d'inculturation du christianisme au titre de sa « catholicité » et du fait qu'en prenant place parmi les peuples du monde, il le fait dans la logique même qui fut celle de l 'Incarnation du Verbe de Dieu parmi les hommes.

La réflexion du philosophe Jacques Maritain à ce sujet semble très éclairante. Dans son livre « Religion et culture » il a fort bien montré le lien qui existe entre l'Église catholique et les diverses cultures.

Lorsque Maritain évoque Jésus recevant l'hospitalité chez ses amis de Béthanie, il dit ceci : « Jésus mangeait et buvait chez ses amis de Béthanie, il était reçu à Béthanie, mais c'est Béthanie qui recevait de Jésus »10.

L'Église, pareillement reçoit et donne. Pour Maritain, « tous les éléments (que le catholicisme) emprunte aux civilisations humaines, ses langues liturgiques et ses langues de prédication, l'architecture et l'ornementation de ses temples, les matières communes ou précieuses assumées par son culte, la sagesse humaine assumée par sa théologie, tout cela est pris dans la même miséricorde qui a amené l'incarnation divine. Le rapport entre le Verbe fait chair et l'humanité, comme celui de l'Église et du monde, est de l'ordre d'une immense hospitalité.

Une hospitalité dans laquelle l'Église, comme le Christ dans son mystère, est absolument et rigoureusement transcendante, superculturelle, supraraciale, supranationale ». 11

Ce n'est que par la suite, après avoir admis la juste légitimité des variétés culturelles et des pratiques religieuses que l'on pourra clairement situer un autre type de « variétés » qui, elles, sont bien des divisions qui, elles, ont pu en un temps relever de péchés contre l'Unité de l'Église. Nous savons comment les « après Conciles » ont souvent été des périodes de crises dans l'Église. Comme le furent "l'après Ephèse" en 431, et "l'après Chalcédoine" en 451.

Étant donné l'importance de l'histoire byzantine pour comprendre l'histoire du christianisme oriental, on pourra remarquer que la très rapide croissance politique de Constantinople, la nouvelle capitale de l'Empire, en éclipsant Alexandrie et Antioche, multiplia ce que le Père Yves Congar aime appeler des « facteurs non-théologique » de division12.

 

2. La Mésopotamie, berceau de l'Église araméenne

Le monde araméen existait bien avant l'arrivée du christianisme en Mésopotamie mais il en fut le berceau. Abraham qui était araméen appela par sa foi en Dieu cette évangélisation.

La tradition attribue à l'apôtre saint Thomas l'évangélisation de cette région qu'il traversa en venant d'Antioche et d'Edesse et où il laissa deux de ses disciples Addaï et Mari pour l'évangéliser, allant lui même évangéliser l'Inde.

La Mésopotamie devint alors la patrie du christianisme araméen avec de grands centres comme Edesse, Nisibe et Ninive.

Les Patriarcats d'Antioche et de Babylonie

Antioche, ancienne capitale de la Syrie, est la ville où pour la première fois les disciples de Jésus-Christ furent appelés « chrétiens ».

La Babylonie, c'est le centre de l'Empire qui eut Nabuchodonosor comme roi, celui-là même qui déporta les Hébreux en Mésopotamie.

C'est aussi le pays de Babel ou Babylone connu par sa ziggourat, tout à la fois observatoire et temple comme en possédaient toutes les cités de la plaine mésopotamienne, mais qui resta célèbre par son inachèvement, signe de son orgueil et cause de la confusion des langues13.

Le christianisme araméen se groupe autour de deux pôles historiques : Antioche et la Babylonie.

Il a son centre occidental dans la ville historique d'Antioche, ancienne capitale de la Syrie et point de départ de l'évangélisation du monde, actuellement en Turquie, et son centre oriental en deux sites de la Babylonie :

Le premier de ces sites se trouve historiquement à 35 km de Bagdad sur les bords du Tigre, à Séleucie-Ctésiphon, c'est l'ancienne capitale de l'Empire perse. C'est le cœur de « l'Église de l`Orient », couramment appelée de nos jours « Église assyrienne » ou nestorienne14.

Le second site, lui, est symbolique : c'est la ville de Babylone, située à 120 km au sud de Bagdad sur l'Euphrate. Le pape Eugène IV emprunta le nom de cette ville pour le donner, au moment du concile de Florence, à la communauté nouvelle des Nestoriens qui firent alors leur entrée dans l'Église catholique et qui constituèrent dès lors le "Patriarcat de Babylone pour les Chaldéens".

Les Eglises de traditions araméennes peuvent donc être classées en « syriennes occidentales », ce sont celles qui sont du groupe d'Antioche, et en Eglises « syriennes orientales » qui sont mésopotamiennes.

Les Eglises syriennes occidentales sont les « Syriens catholiques » et les « Syriens orthodoxes » et les Eglises syriennes orientales sont les catholiques « Chaldéens » et les Assyriens ou Nestoriens.

De nos jours cinq Patriarches possèdent le titre de « Patriarche d'Antioche et de tout l'Orient », trois sont catholiques : ce sont les Patriarches maronite, syrien-catholique et grec-catholique. Et deux ne le sont pas : c'est le Patriarche syrien orthodoxe, et nous notons qu'ici « orthodoxe » signifie « non-chalcédonien » ou "jacobite", et c'est ensuite le Patriarche grec-orthodoxe, et nous notons qu'ici le mot "orthodoxe" a un autre sens que précédemment car il fait allusion au schisme de 1054.

Au temps où toute la Syrie était devenue chrétienne, évangélisée à partir d'Antioche sa capitale, le terme de « syrien » en vint à désigner tout simplement un « chrétien » et la culture araméenne et sa langue devinrent l'expression de ce christianisme local que l'on appela dès alors habituellement « syriaque », c'est-à-dire « de Syrie ».

C'est ainsi que, pour reprendre une expression du professeur Guillaumont, l'éminent syriacisant » le Syriaque, c'est l'araméen devenu chrétien ».

Mais il convient de préciser aussi que le terme « syrien », presque équivalent de « syriaque », désigne aussi les fidèles qui relèvent du patriarcat d'Antioche, historiquement en Syrie. En arabe on distingue facilement entre « Syrien », sûry, citoyen de la république de Syrie, et « Syrien », suryâny, membre d'une Église « syrienne ».

Le mot « syriaque » étant réservé à la langue ou à la culture syriaque. Toutefois ces dernières années au Liban si l'on parlait en français on préférait parfois le mot syriaque pour désigner les fidèles relevant d'un patriarcat antiochien pour éviter l'ambiguïté du mot « Syrien ».

On peut constater que de nos jours, la ville de Beyrouth, capitale du Liban joue avec Damas, capitale de la Syrie, le rôle de « Nouvelle Antioche » puisque tous les patriarches d'Antioche résident dans l'une de ces deux villes.

L'étude du patrimoine syriaque aujourd'hui

Notre époque connaît une réelle redécouverte du monde syriaque et les études se multiplient dans les domaines bibliques, patristiques, historiques, liturgiques et spirituels que ce monde araméen devenu chrétien a offerts à la chrétienté toute entière.

Un nom domine le trésor culturel et spirituel des Eglises syriaques c'est celui de saint Ephrem, le diacre d'Edesse du IVe siècle, un Père de l'Église, surnommé « la harpe du Saint Esprit », il fait l'unanimité dans les Eglises araméennes, car sans cesse on chante ses hymnes et on lit ses commentaires de l'Écriture Sainte, très imagés et riches de symboles.

Parmi les historiens contemporains des Eglises syriaques, on peut citer par exemple Mgr Adaï Cheir qui fut archevêque chaldéen de Turquie et mourut martyr en 1915 ; le père Bedjan, lazariste d'Iran ; le cardinal Tisserant ; le père Jean Maurice Fiey, dominicain 15 ; le Père Albert Abouna d'Irak16...

La langue araméenne, ou syriaque

La langue araméenne nous fascine car ce fut la langue que parlaient Jésus et les Apôtres, on l'étudie de plus en plus pour les études bibliques et par exemple au Caire elle est étudiée dans toutes les Universités y compris à al-Azhar, la grande université musulmane

La langue araméenne fait partie des langues sémitiques et ses langues sœurs sont l'hébreu et l'arabe.

Cette langue est toujours très parlée en Irak, avec quelques variantes locales. Elle est parlée aussi en Syrie, en Turquie, en Iran et en diaspora, soit sous sa forme appelée soureth, c'est-à-dire le « syrien », appelée aussi al-masihy, c'est-à-dire "le chrétien" ou la forme appelée le toroyo et qui est la langue du Tur Abdine, dans l'Est de la Turquie17.

Le christianisme araméen en Irak

Rappelons que l'histoire des « Pays arabes » n'a commencé qu'au lendemain de la première guerre mondiale en 1920. Si l'époque des califes omeyyades et abbassides représenta, du VIIIe au XIIIe siècles, l'âge d'or de la pensée, de la littérature et de la civilisation d'expression arabe, on ne parlait pas alors de « Pays arabes ».

Pendant les cinq siècles que dura la domination de l'Empire ottoman sur une partie de l'Europe et sur les pays de la Méditerranée, on ne connaissait que le monde « ottoman », et la « religion des Turcs » désignait la religion musulmane.

Bagdad, siège du Patriarche des Chaldéens

L'Irak, grand pays arabe, est aussi un pays très important dans l'Église catholique, il possède onze diocèses18 et à Bagdad se trouve le cœur de l'Église chaldéenne et c'est là que réside le patriarche chaldéen.

La population de l'Irak est aux alentours de 25 000 000 d'habitants. Bagdad compte aujourd'hui 4 000 000 d'habitants, dont 10 % de chrétiens, soit 400 000, alors que dans le reste du pays la proportion chrétienne n'est que de 3%. La population musulmane de la ville se partage entre les Sunnites et les Chiites.

Des congrégations religieuses nombreuses et actives

Les congrégations religieuses sont d'origine occidentale ou orientale : nommons les Moines de Saint Hormisdas, les Carmes, les Dominicains, les Rédemptoristes, les religieuses dominicaines, les sœurs chaldéennes, les Petites Sœurs de Jésus, les sœurs du Sacré Cœur d'Araden.

Parmi les activités de l`Église à Bagdad signalons le Séminaire chaldéen Saint-Pierre de Daura et le collège de théologie de Babel.

Le centre de théologie pour laïcs et la revue Fikr al-Masihy, "La pensée chrétienne", sont dirigés par les Dominicains ; une école de prière est animée par les Pères carmes. Des écoles et des hôpitaux sont tenus par des religieuses dominicaines. En 1968, les Jésuites, bien implantés en Irak, furent expulsés et ont dû abandonner leur belle université al-Hikmat et leur Baghdad college.

Mossoul : une grande métropole chrétienne

Il y a à Mossoul deux archevêchés catholiques, un syrien et un chaldéen, et deux archevêques non catholiques, l'un est syrien-orthodoxe et l'autre assyrien.

Les diocèses sont bien plus nombreux en Orient que dans le monde latin aussi on peut noter la présence très visible des évêques dans leurs églises et auprès des familles de leurs diocèses qu'ils visitent régulièrement.

Les chrétiens de Mossoul appartiennent aux deux grandes traditions de l'Église en Mésopotamie : les Syriens orientaux, donc Chaldéens et Nestoriens et les Syriens occidentaux, donc Syriens catholiques et Syriens orthodoxes.

Les villages chrétiens, nombreux aux alentours de Mossoul, appartiennent aux deux grandes traditions de la région.

Il y a vers le Nord, "la vallée chaldéenne" qui partant de Mossoul rejoint le village d'Alcoche. Elle comprend plusieurs villages chaldéens : Telkeyf, Batnaï, Telescof et Ashrafiyya.

La cité d'Alcoche, connue de la Bible, est appelée la "Rome des Chaldéens". La vie liturgique chaldéenne y est favorisée par la présence de la maison mère des moines de saint Hormisdas. C'est dans la montagne qui domine Alcoche que se trouve le grand monastère de Rabban Hormez.

Parmi les offices liturgiques chaldéens nous pouvons signaler la prière du baoutha, qui est une prière de supplication accompagnée de trois jours de jeûne.

Signalons aussi les applaudissements lorsque dans la liturgie pascale l'évêque ou le prêtre annonce la Résurrection de Jésus. Le lendemain de Pâques une paraliturgie très aimée des fidèles célèbre l'entrée du Bon larron au Paradis, c'est le Gayyassa.

Comme élément architectural, signalons le Béma, une estrade située au milieu de l'église et où se déroule la liturgie de la Parole.

Dans la direction de l'Est à partir de Mossoul, il y a « la plaine syrienne » où se trouvent les villages de Bartelli, Ba'chiqa, Ba'zané et de Qaracoche.

Tous ces villages se trouvent à proximité du grand monastère de Mar Matta qui est de tradition syrienne orthodoxe. Ils sont de tradition syrienne occidentale sauf le village de Karamlès qui est chaldéen.

Tous ces villages chrétiens ont une grande importance car dans les pays à majorité musulmane, ce sont des lieux privilégiés pour l'expression de la vie chrétienne.

Les villages chrétiens de la région kurde, autrefois très nombreux ont souvent été détruits durant les divers conflits de notre époque.

Un village très vivant : Qaracoche ( Baghdédé)

En arabe on l'appelle "qariat", c'est-à-dire "village", mais il faudrait dire "le monde de Baghdédé", c'est son vrai nom, c'est un lieu très cher à l'Ordre de saint Dominique car de nombreux frères et sœurs dominicaines en sont originaires.

C'est une petite ville de 25 000 habitants, presque tous de tradition syrienne catholique. On compte sept églises. Le village est à la fois un centre de culture et d'élevage. Avec les peaux de moutons on fait des farwa, ou manteaux pour l'hiver, et on fait beaucoup de tissage de la laine teinte avec de beaux coloris.

Le rayonnement intellectuel de Qaracoche est connu du fait de tous les professeurs instituteurs qui s'y trouvent et enseignent dans la région et jusqu'à l'Université de Mossoul. Les sœurs dominicaines y ont fondé des écoles pour les filles et le niveau d'instruction ne cesse de s'élever.

On y parle soureth et on y fréquente beaucoup les églises : Messes matinales, les prières de l'Office : sapro, leilo et le ramech ou les Vêpres. Le syriaque y est bien enseigné et l'on y a bâti récemment un grand centre de catéchèse.

L'évêque de Mossoul vient visiter chaque année les familles du village comme il le fait pour toutes les familles de son diocèse.

On peut noter cette pratique pastorale, commune à l'Orient de donner toujours la confirmation avec le baptême. Comme souvent en Orient, l'ordination d'hommes mariés est une réalité dans la vie de l'Église catholique.

Le christianisme araméen en Turquie

La Turquie chrétienne : l'Ouest « byzantin », l'Est « syriaque ».

Vue de l'Irak, ce pays fut comme un réservoir une source pour bien des chrétiens qui se trouvent aujourd'hui en Irak : Diarbekir, Séert, Mardine sont des lieux d'où ils sont originaires

La Turquie avec ses 70 000 000 d'habitants, n'a pas plus de 140 000 chrétiens.

Depuis quelques années, à cause des troubles et l'insécurité, les chrétiens ont quitté en masse les grands centres chrétiens qui étaient à l'Est : Médiate, Mardine, Diarbekir. Le nombre des chrétiens araméens de cette région est aujourd'hui fort réduit, ils se trouvent à Mediate et à Mardine. Mais la majorité d'entre eux se trouve à Istanbul ou dans les pays d'émigration : Suède, Hollande, Allemagne...

A Istanbul les Syriens orthodoxes ont reçu une belle hospitalité dans les églises latines pour y célébrer habituellement leurs liturgies.

3. La pratique de la catholicité

Le Concile de Vatican II, au cours de ses sessions de travail, allait redécouvrir la place éminente de la partie orientale de l'Église catholique. Les nombreuses interventions des Patriarches orientaux furent de la plus grande utilité pour l'Église.

Le pape Jean XXIII, qui connaissait bien l'histoire de l'Église et avait été délégué apostolique en Turquie, fit beaucoup pour faire vivre la dimension orientale de l'Église et la faire respirer à pleins poumons, c'est-à-dire de ses deux poumons. La pratique de ce dialogue et les échanges entre Eglises locales, voici ce qu'est la "pratique de la catholicité".

Jean Paul II a montré que le dialogue était au coeur même de la mission de l'Église et de la vie chrétienne, et selon la belle expression du père Claverie, l'évêque dominicain d'Oran assassiné : « Le dialogue est coeur même de la révélation entre Dieu et l'homme et des hommes entre eux ».

Une belle illustration de cette réalité de l'Église qui a deux poumons nous fut donnée le jour de la messe qui suivit le décès de Jean Paul II. À l'autel, autour du cardinal Sodano, il y avait S.B. le cardinal Moussa Daoud, Patriarche émérite d'Antioche et le cardinal Ratzinger, c'était bien l'Orient et l'Occident !

De même, le jour des funérailles de Jean Paul II, l'Église catholique d'Orient fut fort bien représentée par S.B. Stephanos II et S.B. Grégoire III des grecs catholiques qui chanta l'absoute en arabe selon le rire byzantin.

C'est à la lumière de la « pratique de la catholicité », des échanges entre Eglises locales, qu'il faut peut être comprendre la signification et l'importance des missions dans l'Histoire de l'Église.

Savoir recevoir et savoir donner. Dans l'Église catholique l'Orient donne et reçoit de l'Occident et l'Occident donne et reçoit de l'Orient.

Après 35 ans de vie en Orient, je puis témoigner de la nature orientale de mon Église catholique.

Un catholique occidental doit pouvoir dire : « Mon Église est aussi orientale », et un catholique oriental qu'il soit maronite, arménien, chaldéen, grec, syrien ou copte, doit pouvoir dire : » Mon Église est aussi occidentale ».

Comme catholique occidental je me réjouis que ces visages orientaux du catholicisme soient « miens » : donc partout dans l'Orient catholique je suis spirituellement « chez moi » même si, comme latin je puis être « dépaysé » ici ou là du fait de la langue ou de la diversité des rites eucharistiques auxquels je participe.

C'est au Caire, dans le calme de notre couvent situé au cœur d'une ville bruyante, que je me suis mis à raconter ce que j'avais vécu et découvert en Irak, cela à la demande de bien des amis, souvent français mais aussi irakiens, les premiers qui désiraient mieux connaître l'Orient chrétien, les autres voulaient être aidés à se faire connaître de leurs voisins et amis lorsqu'ils vivaient dans des situations souvent difficiles de diaspora.

« Va à Ninive ! », c'est à la fois une citation du dialogue entre le Seigneur et le petit prophète Jonas et l'évocation du dialogue entre les Dominicains avec ce pays d'Irak. Là ils ont beaucoup reçu de leurs frères chrétiens araméens et arabophones et ils leur ont partagé leurs richesses spirituelles de chrétiens latins, tant il est vrai que l'Église est une communion, un lieu perpétuel de dialogue, d'échanges et de missions réciproques entre Eglises locales.

La diaspora araméenne : les migrants évangélisateurs ?

Voici que de nos jours, du fait de la migration des chrétiens d'Orient, ce trésor spirituel qu'est son Orient chrétien se trouve souvent et de plus en plus en Occident. Or l'Orient chrétien est un « lieu théologique » au sens technique du mot, c'est-à-dire une source d'inspiration, de richesses et de révélation pour toute la pensée chrétienne19, c'est donc un apport de qualité pour l'Occident chrétien.

Maintenant que des chrétiens de la Mésopotamie irakienne et de la Mésopotamie turque se trouvent dans les nouveaux mondes occidentaux, c'est peut-être le moment de revivre l'hospitalité au sens de Bethanie ! On est reçu et on donne !

Mais parfois nous rencontrons des difficultés à nous expliquer avec nos frères d'Orient qui ne soupçonnent pas la déchristianisation de l'Occident qu'ils considèrent comme des « terres chrétiennes » et qui dès lors les déçoivent souvent.

Quelques lieux de cette rencontre

Istanbul : La crypte l'église Saint-Antoine, les quartiers Kurtulus, Tarlabasa, Dolapdere et la Caritas.

Sarcelles, près de Paris, l'association Assyro-chaldéenne.

Marseille, La paroisse chaldéenne de Notre-Dame de la Solitude, la cité Corot. L'association de l'Église St Thomas.

Stockholm, 12 000 Chaldéens !

Dans bien des pays encore : Hollande, Belgique, Allemagne, Autriche, États-Unis, Canada, Nouvelle Zélande, Australie...

Le dialogue entre Orient et Occident, à l'école des chrétiens araméens sera-t-il un élément positif pour la nouvelle évangélisation et pour le dialogue interreligieux ?

Concluons sur une intuition du cardinal Roger Etchegaray par laquelle il nous invite à mieux vivre l'universalité de notre Église :

« Les catholiques venus d'Orient - souvent exilés - que nous accueillons sont une grâce pour nous. Eux qui furent les premiers évangélisateurs de l'Occident peuvent redevenir, si nous les écoutons, d'admirables ouvriers d'une nouvelle évangélisation. Mais n'oublions pas que leur première vocation est de s'accrocher à leur terre natale et, dans ce sens, nous devrions les aider avec beaucoup plus d'obstination et de courage pour que le Proche Orient ne se transforme pas en cimetières ou musées chrétiens »20

Conférence donnée à Fribourg, le 18 avril 2005

Fr. Jean-Marie Mérigoux, OP


1 Père Yves Congar, OP, « Après neuf cents ans, juillet 1054 - janvier 1954 », Conférence donnée à Jérusalem à l'occasion de la Semaine de l'Unité, in Proche Orient Chrétien, IV-I, 1954, 1-23.

2 Il convient de faire mémoire de Mgr Paul Karatas, archevêque chaldéen de Turquie, décédé le 16 janvier 2005, suite à une longe maladie, à l'hôpital Saint-Georges tenu par les Sœurs autrichiennes de Saint Vincent de Paul. Nombreux sont les Irakiens qui sont pris en charge dans cet hôpital par les Sœurs, comme elles les reçoivent dans leur dispensaire dans le quartier de Karaköy.

3 Tous les deux se trouvent en partie du moins dans le cadre de la Mésopotamie, cette région encadrée par le Tigre et l'Euphrate, qui prennent leur source dans la Turquie actuelle.

4 Jean Paul II, Redemporis Mater, § 34.

5 Jean-Louis Bruguès, OP, L'éternité si proche, éd du Cerf, 1995, p. 75.

6 Marseille était donc une ville et elle l'est toujours où le monde arabe pouvait donner une image assez exacte de lui même : une réalité à la fois chrétienne et musulmane, il y avait les chrétiens du monde arabe, arabophones, et les musulmans du monde arabe, arabophones eux aussi en général.

7 Les quatre Basiliques majeures, ou patriarcales, de Rome étaient au temps de l'Église indivise attribuées aux Patriarches de l'Église : Saint-Jean de Latran était la cathédrale de l'Évêque de Rome, pape de l'Église universelle et patriarche de l'Occident ; Saint-Pierre était attribuée au patriarche de Constantinople ; Sainte-Marie-Majeure au patriarche d'Antioche et Saint-Paul hors-les-murs au patriarche d'Alexandrie (cf. Catholicisme, art. "Basilique" et Dictionnaire de Droit canonique, A. Molien, art "Basilique".

8 VAN, pp. 323-331.

9 A ces premières grandes métropoles s'ajoutèrent un jour d'autres Eglises locales, arménienne, chaldéenne qui devinrent aussi patriarcales.

10 Jacques et Raïssa Maritain, _uvres complètes, Fribourg-Paris, Vol. IV (1929-1932) 1983, pp. 221-222.

11 Va à Ninive, pp. 17-18.

12 La condamnation successive et indirecte des écoles de théologie antiochienne et alexandrine lors des Conciles d'Ephèse (431) et de Chalcédoine (451) accentua l'isolement d'une grande partie des fidèles de Syrie et d'Égypte vis-à-vis de la catholicité romaine souvent représentée localement par le siège ecclésial de Constantinople.

Le concile de Florence au XVe siècle (1438-1445), s'il ne réussit pas vraiment à rétablir durablement l'unité entre toutes les Églises, en fut la préfiguration et l'ébauche et on sait que Jean Paul II a souhaité faire revivre l'appel de ce Concile à l'Unité de l'Église.

13 Genèse, 11, 1-9.

14 Deux patriarches nestoriens se partagent aujourd'hui le même siège de Séleucie-Ctésiphon : Mar Denkha IV qui fête Noël le 25 décembre, et Mar Addaï qui célèbre Noël le 7 janvier.

15 Plusieurs livres du Père Fiey ont été publiés au Liban, à l'Imprimerie catholique : « Mossoul Chrétienne », « Assyrie chrétienne » en trois volumes. Plusieurs livres publiés à Louvain dans le Corpus Scriptorum Christianorum Orientalium : « Jalons pour une histoire de l'Eglise en Iraq », » Chrétiens syriaques sous les Abbassides, surtout à Bagdad (749-1258 », « Chrétiens syriaques sous les mongols, Il-Khanat de Perse, XIIIe -XIVe s. ». La collection des Variorum reprints a fort heureusement réédité nombre de ses articles, par exemple un volume intitulé : « Communautés syriaques en Iran et en Irak des origines à 1552 ». L'une de ses dernières œuvres est « Pour un Oriens christianus novus », répertoire des diocèses syriaques orientaux et occidentaux » publiée à Beyrouth en 1993.

On peut remarquer que l'histoire des Églises araméennes est souvent l'histoire de leur rejet par le monde byzantin : celui de Nestorius et celui des opposants à la foi melchite de Chalcédoine. Les Nestoriens s'établirent dans le cadre des Perses et les Monophysites persécutée ou refoulés s'installèrent aussi hors des frontières de l'Empire, souvent Mésopotamie. .

16 Le père Albert Abouna a publié en 1999, à Beyrouth et en arabe, une histoire de l'Église syrienne orientale en trois volumes. Son œuvre est abondante son "Histoire de la littérature syriaque", en arabe, est un classique ainsi que beaucoup de ses traductions d'auteurs spirituels carmélitains.

17 A Stockholm les chrétiens originaires de la région de Mardine et de Médiate ont fondé une télévision « Suroyo » qui a tous ses programmes dans cette langue. Signalons une fois de plus, que cette langue araméenne parlée est en train de devenir une admirable langue internationale pour les chrétiens araméens dispersés à travers le monde.

18 Les onze diocèses catholiques d'Irak : Chaldéens : Bagdad, Kirkouk, Mossoul, Zakho, Amadiyya, Alcoche, Basra. Syriens catholiques : Mossoul et Bagdad. Latins catholiques : Bagdad. Arméniens catholiques : Bagdad

19 L'encyclique de Jean Paul II, « Orientale lumen ».

20 Va à Ninive, pp. 7-8.


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