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Dieu partagé
Le doute et l'histoire

  • Auteur : Christian Duquoc
  • Editeur : Editions du Cerf, Paris
  • Collection : « Théologies »
  • 320 pages
  • Prix : 32 €
  • Date : 2006
  • ISBN-10: 2204080748
Christian Duquoc, Dieu partagé. Le doute et l'histoire, Editions du Cerf 2006 Christian Duquoc, Dieu partagé. Le doute et l'histoire, Editions du Cerf 2006

Recension par Michel Van Aerde, dominicain 

« Dieu partagé ». Le titre nous communique d’emblée la tension qui soutient le livre : Dieu est partagé entre « se réfugier dans sa transcendance » ou « se rendre vulnérable ». Mais le choix a été fait. La Transcendance n’est donc plus ce qu’elle était… Les écrivains bibliques doivent « s’ouvrir à l’inattendu », « jouer dans le paradoxe », ce qui veut dire que Dieu est à la fois vulnérable et puissant. L’alliance a été scellée, ce qui veut dire que tout est ouvert, qu’il s’agit d’une aventure. Mais n’y est-il pas compromis à l’extrême ? N’y perd-il pas son âme, sa vérité, son essence, son être ? Comment peut-il à la fois se lier et rester lui-même ? Mélangé ou chimiquement pur ? Dieu partagé : entre sa vérité et les masques dont on l’affuble, entre ce qu’il aimerait réaliser et le possible qui lui est laissé, entre le ciel et la terre, l’éternité et l’histoire. L’introduction se termine en forme de question : « Dieu ne serait-il pas alors trop humain ?1 »

La situation est en effet « pathétique ». Dès la Genèse, « le Créateur est affecté par sa création dans la mesure où il s’y implique comme partenaire de l’homme, il y perd de sa maîtrise, son projet doit intégrer l’aléatoire et la tolérance. »2 « Tout se passe comme si Dieu n’avait pas voulu créer l’homme dans la condition historique et précaire qui est la sienne. »3 « La situation de Dieu est inconfortable. »4 C’est avec Caïn et non pas avec sa victime, que l’histoire se poursuit. Dieu doit ensuite renoncer à un nouveau déluge. Avec Babel, « ce n’est pas dans l’unité de l’humanité que Dieu se manifeste, mais dans la fragmentation de son devenir… Dieu est partagé parce que son projet avoué produit l’inverse de ce qui avait été naturellement attendu. »5 Dieu est « localisé, singularisé et parfois accusé par les fréquentations douteuses auxquelles le contraint le partenaire choisi. Le paradis semble non seulement perdu pour l’humanité mais il est devenu étranger à Dieu lui-même. »6

Canaan ne sera pas « la réédition de l’Eden »7. L’alliance exacerbe le désir. « Elie gère l’alliance non pas à partir du désir de Yahvé, mais à partir de son propre désir : que son Dieu ne soit pas humilié. »8 Il faudra que les prophètes perçoivent qu’il s’agit de l’instauration d’ « une convivialité amoureuse »9. Celle-ci prélude à l’incarnation. Alors « Dieu est impliqué par Jésus d’une manière nouvelle dans l’histoire d’Israël… ce qui transforme l’alliance en une participation divine à la condition humaine en sa précarité. »10 L’auteur reviendra en troisième partie sur les conséquences radicales de ce choix souverain.

La deuxième partie du livre présente « l’invention du divin » et la tension qui s’établit cette fois « entre le divin révélé et le divin inventé »11. Christian Duquoc se livre alors à une relecture rapide des grands philosophes. Une citation de Hegel affirmant sa foi luthérienne retient l’attention. Tout cela conduit à une réflexion approfondie sur « l’effacement de Dieu en Europe », après des siècles de cette chrétienté « née d’une déception : que l’histoire violente n’ait pas été abolie, et d’une espérance : que les chrétiens fassent de ce monde une anticipation du monde à venir. »12 Ainsi, « La quête raisonnée du divin est un chemin parallèle à celui de la Bible, il n’est pas sans valeur mais élude la subversion du divin qu’opère la révélation chrétienne. »13

La troisième partie s’attache à présenter « la subversion du divin » et c’est en creusant la notion de « serviteur » qui se présente comme le point central d’un équilibre instable. Ce titre « s’applique indifféremment à l’un et à l’autre des partenaires de l’alliance »14 mais il va progressivement être assumé par Dieu seul, ce qui appelle à renouveler fondamentalement la perception que l’on peut se faire de lui. « La pensée classique minimise le caractère décisif du mode de la révélation, car elle ne s’attarde aucunement au relationnel initié par Dieu lui-même avec l’humanité. »15. Bien des attributs de Dieu sont à repenser. Duquoc note la « nécessité de dépasser le dilemme : puissance ou faiblesse… un dilemme stérile. »16 « La faiblesse est un qualificatif relationnel, elle est l’objet d’une décision et non point l’essence de son être. »17 Il en est de même pour des concepts comme l’omniscience et l’impassibilité. «  Ce n’est pas parce que Dieu ‘naviguerait à vue’… qu’il restreint sa puissance. Au contraire, il la limite en pleine connaissance des enjeux… Il est le Serviteur. »18 Il y a là comme un « excès du service »19 et c’est « en tant que Seigneur et Maître qu’il (Jésus) revendique la place de l’esclave ou du serviteur (Jn 13, 12-20). »20

« Le doute habite l’histoire, il ne soutient pas un pessimisme rebelle à tout espoir. Peut-être le doute habite-t-il Dieu, il ne décourage pas sa patience. »21 « La patience est son mode d’action. »22 En conclusion la question du jugement est abordée : un jugement impossible à réaliser si l’on continue dans la même logique de respect des libertés. « Jésus témoigne de sa colère par son impatience et ses larmes en constatant son incapacité à faire de Jérusalem le lieu de rassemblement des nations (Mt 23, 37). »23 « Dieu appelle à l’amitié, non à la sujétion. »24« Dieu se refuse à abolir par sa puissance ou par la séduction de l’amour les effets catastrophiques des choix libres. »25

Un résumé aussi court ne peut pas rendre raison de la richesse de ce livre, peut-être manifestera-t-il la pertinence de la réflexion. L’insistance sur le thème de l’alliance comme choix libre et souverain, assumé dans ses ultimes conséquences, permet de ne pas réduire Dieu au rôle de la victime. C’est volontairement et par choix qu’il restreint l’exercice de sa puissance pour être Serviteur. Ce choix n’est pas hétérogène à son être profond, qui est relationnel. Cela n’échappe nullement à notre auteur : « Dieu est intercommunication, il est par nature échange. »26 Certes, ce livre « n’est pas un traité classique de la Trinité. »27 Mais la fin du livre nous laisse en suspens. Que deviendrait ce qui, dans le monde, se refuserait à entrer dans l’alliance ? Mais la question se pose-t-elle vraiment : comment pourrait subsister, vivre et être jugé, ce qui n’entrerait d’aucune manière dans l’Intercommunication qui est la Vie ? Comment Dieu pourrait-il maintenir en vie ce qui voudrait absolument mourir ?

Le lecteur est stimulé par une réflexion ample et profonde, nourrie d’un constant dialogue avec les grands auteurs, renouvelée par les questions contemporaines. De part en part, l’attention reste en éveil. Merci à Christian Duquoc de nous partager ses méditations !


Michel Van Aerde, op



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25 P 311

26 P 279

27 P 278



Présentation par l'Editeur

« Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, non le Dieu des philosophes. » Cet aphorisme de Pascal pointe vers la dualité de l'alliance : l'une contractée par Dieu avec Israël, l'autre initiée avec Noé. La première fut particulière, elle bénéficia d'une parole et d'une promesse sans cesse renouvelées. La seconde s'épuisa dès son origine dans une garantie de sécurité cosmique et l'interdiction de verser le sang. Dieu se taisant, elle ne reçut pas de paroles divines spécifiques, elle laissa le champ libre à la quête humaine, religieuse ou philosophique, du divin. Mille tentatives furent entreprises pour l'arraisonner. Ce chemin tracé et retracé depuis la nuit des temps demeure encore parcouru par des multitudes.

La voie initiée en Israël et développée par Jésus s'en démarque fortement : elle s'appuie sur un contrat contesté qui, lors de conflits récurrents entre l'un et l'autre partenaires, dévoile l'être humain en son ambiguïté et révèle Dieu en sa patience et ses hésitations. Impliqué dans une histoire mouvementée, Dieu semble « partagé » sur la conduite à tenir : ou se réfugier dans sa transcendance, ou se rendre vulnérable. Un titre biblique exprime son acceptation de la contradiction, celui de « serviteur ». Ce titre est la clé d'une connaissance de Dieu qui se sépare de l'épopée religieuse et philosophique à visages multiples ouverte par l'alliance noachique. Cette aventure sans soutien divin déclaré oppose un contre-pouvoir à la révélation particulière qui tend à l'universel, elle la préserve d'annexer prématurément la totalité du domaine humain et de se figer en une pensée unifiée.

Biographie de l'auteur
Christian Duquoc, dominicain, a été longtemps professeur à la faculté de théologie de l'université catholique de Lyon et directeur de la revue « Lumière et Vie ».


maj 16.04.2007


 

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