Recension
par Michel Van Aerde, dominicain
« Dieu
partagé ». Le titre nous communique
d’emblée
la tension qui soutient le livre : Dieu est partagé
entre
« se réfugier dans sa
transcendance » ou
« se rendre
vulnérable ». Mais le choix
a été fait. La Transcendance n’est donc
plus ce
qu’elle était… Les écrivains
bibliques
doivent « s’ouvrir à
l’inattendu »,
« jouer dans le paradoxe », ce
qui veut dire
que Dieu est à la fois vulnérable et puissant.
L’alliance a été scellée, ce
qui veut dire
que tout est ouvert, qu’il s’agit d’une
aventure.
Mais n’y est-il pas compromis à
l’extrême
? N’y perd-il pas son âme, sa
vérité, son
essence, son être ? Comment peut-il à la
fois se
lier et rester lui-même ?
Mélangé ou
chimiquement pur ? Dieu partagé : entre sa
vérité
et les masques dont on l’affuble, entre ce qu’il
aimerait
réaliser et le possible qui lui est laissé, entre
le
ciel et la terre, l’éternité et
l’histoire.
L’introduction se termine en forme de question :
« Dieu
ne serait-il pas alors trop humain ? »
La
situation est en effet
« pathétique ».
Dès la Genèse,
« le Créateur est affecté par
sa création
dans la mesure où il s’y implique comme partenaire
de
l’homme, il y perd de sa maîtrise, son projet doit
intégrer l’aléatoire et la
tolérance. »
« Tout se passe comme si Dieu n’avait pas
voulu
créer l’homme dans la condition historique et
précaire
qui est la sienne. »
« La situation de Dieu est
inconfortable. »
C’est avec Caïn et non pas avec sa victime, que
l’histoire
se poursuit. Dieu doit ensuite renoncer à un nouveau
déluge.
Avec Babel, « ce n’est pas dans
l’unité
de l’humanité que Dieu se manifeste, mais dans la
fragmentation de son devenir… Dieu est partagé
parce
que son projet avoué produit l’inverse de ce qui
avait
été naturellement attendu. »
Dieu est « localisé,
singularisé et parfois
accusé par les fréquentations douteuses
auxquelles le
contraint le partenaire choisi. Le paradis semble non seulement perdu
pour l’humanité mais il est devenu
étranger à
Dieu lui-même. »
Canaan
ne sera pas « la
réédition de l’Eden ».
L’alliance exacerbe le désir.
« Elie gère
l’alliance non pas à partir du désir de
Yahvé,
mais à partir de son propre désir : que
son Dieu
ne soit pas humilié. »
Il faudra que les prophètes perçoivent
qu’il
s’agit de l’instauration
d’ « une
convivialité amoureuse ».
Celle-ci prélude à l’incarnation. Alors
« Dieu
est impliqué par Jésus d’une
manière
nouvelle dans l’histoire
d’Israël… ce qui transforme
l’alliance en une participation divine à la
condition humaine en sa
précarité. »
L’auteur reviendra en troisième partie sur les
conséquences radicales de ce choix souverain.
La
deuxième partie
du livre présente « l’invention
du divin »
et la tension qui s’établit cette fois
« entre
le divin révélé et le divin
inventé ».
Christian Duquoc se livre alors à une relecture rapide des
grands philosophes. Une citation de Hegel affirmant sa foi
luthérienne retient l’attention. Tout cela conduit
à
une réflexion approfondie sur
« l’effacement
de Dieu en Europe », après des
siècles de
cette chrétienté
« née d’une
déception : que l’histoire violente
n’ait
pas été abolie, et d’une
espérance :
que les chrétiens fassent de ce monde une anticipation du
monde à venir. »
Ainsi, « La quête raisonnée du
divin est un
chemin parallèle à celui de la Bible, il
n’est
pas sans valeur mais élude la subversion du divin
qu’opère
la révélation
chrétienne. »
La
troisième
partie s’attache à présenter
« la
subversion du divin » et c’est en creusant
la notion
de « serviteur » qui se
présente comme
le point central d’un équilibre instable. Ce titre
« s’applique indifféremment
à l’un
et à l’autre des partenaires de
l’alliance »
mais il va progressivement être assumé par Dieu
seul, ce
qui appelle à renouveler fondamentalement la perception que
l’on peut se faire de lui. « La
pensée
classique minimise le caractère décisif du mode
de la
révélation, car elle ne s’attarde
aucunement au
relationnel initié par Dieu lui-même avec
l’humanité. ».
Bien des attributs de Dieu sont à repenser. Duquoc note la
« nécessité de
dépasser le dilemme :
puissance ou faiblesse… un dilemme
stérile. »
« La faiblesse est un qualificatif relationnel, elle
est
l’objet d’une décision et non point
l’essence
de son être. »
Il en est de même pour des concepts comme
l’omniscience
et l’impassibilité. « Ce
n’est pas
parce que Dieu ‘naviguerait à
vue’… qu’il
restreint sa puissance. Au contraire, il la limite en pleine
connaissance des enjeux… Il est le
Serviteur. »
Il y a là comme un « excès du
service »
et c’est « en tant que Seigneur et
Maître
qu’il (Jésus) revendique la place de
l’esclave ou
du serviteur (Jn 13, 12-20). »
« Le
doute
habite l’histoire, il ne soutient pas un pessimisme rebelle
à
tout espoir. Peut-être le doute habite-t-il Dieu, il ne
décourage pas sa patience. »
« La patience est son mode
d’action. »
En conclusion la question du jugement est abordée :
un
jugement impossible à réaliser si l’on
continue
dans la même logique de respect des libertés.
« Jésus
témoigne de sa colère par son impatience et ses
larmes
en constatant son incapacité à faire de
Jérusalem
le lieu de rassemblement des nations (Mt 23, 37). »
« Dieu appelle à
l’amitié, non à
la sujétion. »« Dieu
se refuse à abolir par sa puissance ou par la
séduction
de l’amour les effets catastrophiques des choix
libres. »
Un
résumé
aussi court ne peut pas rendre raison de la richesse de ce livre,
peut-être manifestera-t-il la pertinence de la
réflexion.
L’insistance sur le thème de l’alliance
comme
choix libre et souverain, assumé dans ses ultimes
conséquences, permet de ne pas réduire Dieu au
rôle
de la victime. C’est volontairement et par choix
qu’il
restreint l’exercice de sa puissance pour être
Serviteur.
Ce choix n’est pas
hétérogène à son
être profond, qui est relationnel. Cela
n’échappe
nullement à notre auteur :
« Dieu est
intercommunication, il est par nature
échange. »
Certes, ce livre « n’est pas un
traité
classique de la Trinité. »
Mais la fin du livre nous laisse en suspens. Que deviendrait ce qui,
dans le monde, se refuserait à entrer dans
l’alliance ?
Mais la question se pose-t-elle vraiment : comment pourrait
subsister, vivre et être jugé, ce qui
n’entrerait
d’aucune manière dans
l’Intercommunication qui est
la Vie ? Comment Dieu pourrait-il maintenir en vie ce qui
voudrait absolument mourir ?
Le
lecteur est stimulé
par une réflexion ample et profonde, nourrie d’un
constant dialogue avec les grands auteurs, renouvelée par
les
questions contemporaines. De part en part, l’attention reste
en
éveil. Merci à Christian Duquoc de nous partager
ses
méditations !
Présentation par l'Editeur
« Le
Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob,
non le Dieu des philosophes. » Cet aphorisme de
Pascal pointe vers la
dualité de l'alliance : l'une contractée par Dieu
avec Israël, l'autre
initiée avec Noé. La première fut
particulière, elle bénéficia d'une
parole et d'une promesse sans cesse renouvelées. La seconde
s'épuisa
dès son origine dans une garantie de
sécurité cosmique et
l'interdiction de verser le sang. Dieu se taisant, elle ne
reçut pas de
paroles divines spécifiques, elle laissa le champ libre
à la quête
humaine, religieuse ou philosophique, du divin. Mille tentatives furent
entreprises pour l'arraisonner. Ce chemin tracé et
retracé depuis la
nuit des temps demeure encore parcouru par des multitudes.
La voie initiée en Israël et
développée par Jésus s'en
démarque fortement : elle s'appuie sur un contrat
contesté qui, lors de
conflits récurrents entre l'un et l'autre partenaires,
dévoile l'être
humain en son ambiguïté et
révèle Dieu en sa patience et ses
hésitations. Impliqué dans une histoire
mouvementée, Dieu semble
« partagé » sur la
conduite à tenir : ou se réfugier dans sa
transcendance, ou se rendre vulnérable. Un titre biblique
exprime son
acceptation de la contradiction, celui de
« serviteur ». Ce titre est
la clé d'une connaissance de Dieu qui se sépare
de l'épopée religieuse
et philosophique à visages multiples ouverte par l'alliance
noachique.
Cette aventure sans soutien divin déclaré oppose
un contre-pouvoir à la
révélation particulière qui tend
à l'universel, elle la préserve
d'annexer prématurément la totalité du
domaine humain et de se figer en
une pensée unifiée. Biographie de l'auteur Christian
Duquoc, dominicain, a été longtemps professeur
à la faculté
de théologie de l'université catholique de Lyon
et directeur de la
revue « Lumière et
Vie ».
maj
16.04.2007 |