1.
Le projet du livre
Le
pluralisme religieux est un fait.
Vatican II, en rupture avec le courant dominant de la
tradition
catholique, a proposé une vision positive des religions et a
invité au dialogue avec les elles :
« changement
révolutionnaire opéré par
l’Église
catholique », dit Claude Geffré
(p. 15). Mais
le Concile n’a pas développé une
théologie
des religions : peut-on penser que les religions ont une place
dans le plan de Dieu ? et comment le penser ? Le
Concile
n’a pas non plus, et encore moins, commencé
à
repenser l’ensemble de la théologie
chrétienne en
tenant compte de cette réalité positive des
religions.
Ce sont ces questions proprement théologiques que
Geffré
affronte avec beaucoup de rigueur et de bonheur de pensée et
d’expression.
Dès
le départ, Geffré
nous avertit : il ne s’agit pas d’un
chapitre
sectoriel de la théologie, car c’est bien
l’ensemble
de la foi, principalement dans son expression christologique, qui
demande à être repensé ou
réinterprété
à la lumière de la rencontre des autres
religions. La
difficulté de l’entreprise réside en ce
qu’il
s’agit d’éviter deux dérives
par rapport à
la foi et aux exigences de cette herméneutique.
D’un
côté, le pluralisme religieux ne peut conduire
à
une théologie pluraliste qui serait une relativisation de la
vérité : toutes les religions ne
seraient que des
expressions fragmentaires du mystère de Dieu, historiquement
et culturellement conditionnées, mais aucune
d’entre
elles ne pourrait prétendre être chemin de
vérité
sur Dieu plus qu’une autre ; dans cette perspective,
le
christianisme ne peut revendiquer aucun privilège pour le
Christ, qui ne peut avoir de signification proprement universelle.
Certains théologiens sont ainsi tentés par un
théocentrisme radical qui évacue la dimension
christologique universelle du salut. D’un autre
côté,
il y a une tendance catholique à prétendre que
l’Église
catholique est la seule détentrice de la totalité
de la
vérité sur Dieu, dans la crainte et la
dénonciation
de tout relativisme, en absolutisant le christianisme comme religion
historique, dérive à laquelle
l’Instruction
Dominus Iesus ne résiste pas.
Claude
Geffré reconnaît
s’engager sur un terrain difficile, pas encore vraiment
défriché. Il procède aussi, pour
moments, par
tâtons, en émettant à
l’occasion l’une
ou l’autre hypothèse.
L’honnêteté, le
sérieux et la compétence marquent cependant toute
sa
démarche.
Avant
de reprendre l’essentiel de
la perspective théologique proposée par cet
ouvrage, –
seul aspect sur lequel je souhaite développer cette note de
lecture, en donnant largement la parole à l’auteur
lui-même – une remarque
générale. Dans la
suite de ses chapitres, le livre est constitué
d’un
ensemble de textes déjà publiés au
cours des
dernières années, qu’il
s’agisse d’articles
ou de conférences. Geffré a manifestement fait un
travail considérable de relecture et
d’harmonisation de
l’ensemble avec, inévitablement, l’une
ou l’autre
répétition. Ces répétitions
sont
heureusement très limitées. Par contre, on
n’a
pas affaire à un traité théologique
sur la
question, mais à des essais. Et ces essais ont une
portée
très différente : il s’agit,
surtout dans la
première partie, d’études
théologiques
fondamentales, – c’est la partie la plus
intéressante
de mon point de vue, – tandis que la seconde partie rassemble
des études plus occasionnelles et particulières,
qui
présentent chacune leur intérêt propre
et
complémentaire par rapport à la
démarche
d’ensemble : le comparatisme, la rencontre avec
l’islam,
les apports des trois religions monothéistes, les courants
ésotériques contemporains, et que la
troisième
partie traite d’une question plus particulière,
mais
très importante : le rôle et le statut de
la
mission dans le cadre de cette herméneutique interreligieuse.
2.
Religions et modernité
Pour
l’Église, la question
du dialogue avec les religions, et par là la question de la
théologie des religions, est étroitement
liée au
contexte culturel présent marqué à la
fois par
la mondialisation (développement des relations
internationales, circulation mondiale des personnes et des
idées)
et par la modernité et la postmodernité (retour
du
religieux).
La
modernité est marquée
par deux traits majeurs :
« l’émergence
d’un sujet humain conscient de son
autonomie » et
« la victoire d’une approche rationnelle
de tous les
phénomènes de la nature et de la
société »
(p. 190). On sait les relations conflictuelles de
l’Église
catholique avec cette modernité, le Syllabus de Pie IX en
étant la manifestation la plus tranchée. Une
certaine
expression de cette modernité signifiait
l’exclusion
réciproque de la religion et de la raison, conduisant
à
une sécularisation totale de la vie humaine et de la
société.
Mais aujourd’hui cet empire totalitaire de la raison est mis
en
cause, et le constat est que la déreligiosation
de la société n’a pas eu lieu. En
effet, un autre
volet de la modernité s’est progressivement
affirmé :
la valorisation du sujet conduit à une recherche croissante
d’un plus-être, recherche qui
réintroduit
du religieux dans l’espace social. La modernité
ouvre
ainsi à une ultramodernité, selon
l’expression de
Jean-Paul Willaime :
« l’ultramodernité,
ce n’est pas moins de religieux mais du religieux
autrement »
(cité p. 193).
Établissant
un parallèle
entre les positions du christianisme et celles de l’islam
face
à la modernité, Geffré remarque que le
christianisme hésite entre trois attitudes
différentes :
une attitude antimoderne qui peut prendre la forme de
l’intégrisme
(on peut remarquer qu’il y à l’heure
actuelle au
moins une tendance à la confrontation, ce qui semble
être
l’option choisie par
Benoît XVI) ; une dérive
libérale, qui a tendance à renoncer au
spécifique
de la foi chrétienne (tendance contre laquelle
réagit
actuellement la première) ; une
possibilité
« prophétique et mystique
qui chercherait à
réinterpréter le christianisme en fonction des
complicités entre l’Évangile et les
aspirations
mêmes de la modernité comme accomplissement
toujours
inachevé des possibles de
l’homme » (p. 195).
C’est clairement dans cette perspective que Geffré
s’engage, en cherchant à montrer que ce sont les
ressources mêmes de la foi et de la tradition
théologique
qui peuvent soutenir un tel choix. Quant à
l’islam, son
expression majoritaire est celle du refus de la modernité,
attitude proche de celle du Syllabus catholique au xixe siècle :
malgré les essais de certains intellectuels musulmans, il
faut
reconnaître qu’il est beaucoup plus difficile pour
l’islam de faire réellement place à
l’instance
herméneutique. L’avenir n’est cependant
pas fermé
à ce propos, car l’islam a connu une
époque de
grande ouverture et créativité culturelles, qui
s’est
malheureusement ensuite refermée, et parce
qu’aujourd’hui
une minorité de chercheurs musulmans explore les voies de
l’herméneutique.
Du
côté du christianisme,
je pense cependant qu’une distinction devrait être
apportée et que, de ce point de vue, il est trop court
d’opposer simplement la civilisation chrétienne et
la
civilisation musulmane. Sur la question du rapport à la
modernité, le christianisme occidental de tradition latine
et
le christianisme oriental de tradition gréco-byzantine et
slave présentent de grandes différences. Du point
de
vue de la culture philosophique, le christianisme ancien et
jusqu’au
Moyen Âge, dans les deux aires de l’ancien empire
romain,
est marqué principalement par le platonisme et le
néoplatonisme. Le christianisme occidental, à
partir
des xiie et surtout xiiie
siècles prend
appui sur la tradition aristotélicienne, qui marque la
distinction claire entre la foi et la raison et qui conduira aussi
à
la séparation entre l’Église et
l’État.
De ce point de vue, la relation du christianisme orthodoxe avec la
modernité n’est guère plus simple que
celle
qu’entretient l’islam avec cette
modernité. Le
communisme a de quelque manière surimposé la
rationalité instrumentale occidentale à la
culture
gréco-byzantine et slave sans vraiment effacer certains de
ses
traits fondamentaux, entre autres en ce qui concerne le rapport entre
Église et État, l’autonomie de la
conscience, la
reconnaissance du pluralisme, etc.
Pour
Geffré, la modernité
et la postmodernité (ou
l’ultramodernité) peuvent
être une chance pour les religions et pour le christianisme.
D’une part, la critique de
l’impérialisme d’une
raison technoscientifique instrumentale et
l’expérience
de la fragilité et de la précarité de
l’humanité
et de son environnement rouvrent l’espace des questions
fondamentales de sens et de la quête religieuse.
Certes, les religions ont été source
d’intolérance
et de violence, on ne peut le nier ; mais les religions
n’ont
pas le monopole de la violence. Geffré rappelle,
à bon
escient, que « les pires génocides ont
été
le fait d’idéologies athées comme le
nazisme et
le communisme soviétique. Et on pourrait évoquer
aussi
le terrorisme de masse pratiqué par la Chine et le
Cambodge »
(p. 344). Plus fondamentalement, les religions ont
été
porteuses de culture, et leurs traditions sont vecteur de ressources
spirituelles et morales. Positivement, la modernité tend
à
préserver les religions de la prétention
autoritaire au
« monopole exclusif de la
vérité sur
l’Absolu et sur ce que doit être la vie bonne dans
la
complexité des destinées
individuelles »
(p. 349). Dès lors, plutôt que de se
situer en
concurrence, les religions n’ont-elles pas à
relever le
défi de contribuer ensemble à
l’humanisation de
monde « face aux écueils d’une
mondialisation
dont le moteur caché est l’impérialisme
de la loi
du marché » (p. 354). Ce
dialogue est d’autant
plus nécessaire qu’ « il semble
de plus en
plus évident qu’il n’y aura ni paix
civile, ni
paix mondiale sans paix entre les religions »
(p. 16).
La
modernité, chance pour les
religions et pour le christianisme, religions et christianisme chance
pour la modernité ? On peut
l’espérer avec
Geffré qui nous donne les raisons de
l’espérer,
tout en rappelant, à juste titre, que
« les
religions doivent tenir compte de ce tiers absent qu’est
l’homme non religieux » (p. 350).
Personnellement, je regrette que cet homme non religieux ait
été
un peu trop absent de cette approche de théologie
interreligieuse. On dira qu’il s’agissait justement
de
théologie s’interrogeant à partir des
religions.
Bien sûr, mais constater qu’on est sorti
d’une
certaine sécularisation qui réintroduit le
religieux
autrement, ne nous dispense pas de penser aussi
théologiquement
l’humanisme purement séculier en relation
dialectique
avec les religions et l’expérience religieuse.
3.
L’argument théologique
Au xxe
siècle,
l’œcuménisme et la rencontre de
l’athéisme
ont changé l’horizon de la théologie.
« En
ce début du xxie siècle,
la théologie
doit affronter un nouveau défi, celui du pluralisme
religieux.
Et là encore, il ne s’agit pas d’ajouter
un
nouveau chapitre à l’édifice solidement
construit
de la théologie classique. Il s’agit de se livrer
à
une réinterprétation de la foi qui
entraîne des
déplacements très importants à
l’intérieur
des chapitres fondamentaux d’une dogmatique
chrétienne »
(p. 28). Ce déplacement nécessaire est
bien
suggéré par Geffré quand il dit
qu’ « il
s’agit d’épouser la
compréhension que
l’autre a de sa propre vérité et
d’accepter
d’être soi-même déplacé
dans
l’intelligence de la vérité
particulière
dont on est le témoin » (p. 245).
Exprimant
toute sa dette à
l’égard de Marie-dominique Chenu,
Geffré insiste
sur le caractère radicalement historique de la
théologie
chrétienne : toute véritable
théologie est
contextuelle (mot qu’il n’utilise cependant pas
à
ce propos). Elle est historique à double titre : en
raison de l’historicité de son origine en
Jésus
de Nazareth et en raison de l’historicité
présente
du travail herméneutique.
Un
préalable : si on parle
de théologie interreligieuse, de quoi s’agit-il
quand on
parle de religions ? Bien souvent on
déclare : le
bouddhisme n’est pas une religion, car il n’a pas
de
Dieu, et de ce point de vue, le confucianisme est plus une
philosophie qu’une religion. On peut donc les
considérer
comme des sagesses plutôt que comme des religions. Mais une
approche plus large est possible et qui les intègre.
Qu’est-ce
que les religions ont en commun ?
« Au-delà de
leur infinie diversité, il est permis de dire que toute
religion authentique est caractérisée par un
certain
décentrement de soi au
bénéfice d’une
Réalité dernière, que celle-ci soit
appréhendée
à travers les représentations d’un Dieu
personnel
ou non. » (p. 19). S’appuyant sur
Paul Tillich
(chapitre V), Geffré définit les religions
à
partir de l’ultimate concern, la
préoccupation
ultime, l’ouverture à une
Réalité ultime :
« La Réalité ultime peut
être le Dieu
personnel de la tradition biblique, l’Absolu transcendant de
l’hindouisme, la force cachée des choses (Brahman)
qui coïncide avec la force cachée en moi (Atman)
ou même le “Vide” (Nothingness)
comme dans
le bouddhisme. C’est dans l’ordre de la
“foi
fondamentale” que les différentes religions se
ressemblent, et c’est selon leurs
“croyances”
qu’elles se distinguent et même
s’affrontent en
vertu de désaccords fondamentaux »
(p. 101).
Cette approche du religieux est intéressante et
très
pertinente pour aujourd’hui. Le divin assez
indéfini est
très présent dans la nébuleuse
représentée
par le Nouvel Âge, mais aussi chez certains penseurs
contemporains ayant pris plus ou moins distance vis-à-vis de
leurs origines chrétiennes.
Nostra
aetate (Vatican II)
adopte une attitude positive vis-à-vis des religions non
chrétiennes. On quitte l’exclusivisme du
« Hors
de l’Église pas de salut ». On
reconnaît
tout à la fois que ces religions comportent des
éléments
importants de vérité (elles sont autre chose que
de
l’idolâtrie),
et que les croyants sincères qui adhèrent
à ces
religions ont accès au salut. Suite à
Vatican II,
trois questions se posent : 1° les religions en tant
que
telles sont-elles médiatrices de salut ? 2°
si oui,
quelle relation avec la médiation de
Jésus-Christ ?
3° les religions ont-elles vocation ou non à
être un
jour résorbées dans le christianisme, seule vraie
religion ?
L’expérience
de la
diversité des religions, –
c’est-à-dire de
façon plus précise la rencontre de
l’expérience
religieuse d’autres croyants et le sens de ce
qu’ils
vivent dans leur rapport à l’Absolu a partir de la
religion qui est la leur, – nous conduit à dire
que la
diversité, y compris la diversité religieuse,
fait
partie du projet de création et de salut qui est celui de
Dieu. Dès lors, il faut pouvoir rendre compte
théologiquement
de ce paradoxe qui permet d’affirmer tout à la
fois que
les religions dans leur différence ont une place dans le
projet de création et de salut de Dieu (et donc
reconnaître
un pluralisme non seulement de fait, mais de droit), que mon propre
engagement dans la foi chrétienne est inconditionnel et que
l’engagement d’autrui par rapport à sa
propre
croyance est tout aussi inconditionnel (et donc rejeter tout
relativisme des croyances). Autrement dit, « mon
engagement argumenté à
l’égard de la
vérité dont je me réclame
n’entraîne
pas nécessairement un sentiment de
supériorité
qui compromet toute chance de dialogue si je découvre que la
vérité qui fait pour moi l’objet
d’une
conviction absolue n’est ni exclusive, ni inclusive de toute
autre vérité. Elle est relative du fait
même de
la particularité historique de son origine. Et
c’est
d’ailleurs toujours dans la fidélité
à sa
particularité concrète qu’une
vérité
d’ordre culturel ou religieux peut se dépasser
elle-même
et prétendre à
l’universel » (p. 111).
En ce sens, il appartient à chaque religion de
s’interroger
à partir de ses propres sources et de sa tradition, dans un
travail herméneutique de
réinterprétation, afin
de pouvoir rencontrer et comprendre l’autre dans sa
différence,
c’est-à-dire sans prétendre
être soi-même
en possession de la totalité de la
vérité, comme
si l’autre n’avait accès
qu’à des
fragments de vérité ou à une
vérité
dégradée (exclusivisme), et sans affirmer que
toute
vérité exprimée par l’autre
est, d’une
façon ou l’autre, déjà
incluse dans sa
propre foi (chrétiens anonymes, inclusivisme).
Pour
le théologien chrétien,
rencontrer sérieusement ce défi exige
qu’on se
réfère au paradoxe de l’incarnation
relu à
partir du contexte de la rencontre des religions.
4.
Le paradoxe de l’incarnation
« La
manifestation de
l’absolu de Dieu dans la particularité historique
de
Jésus de Nazareth nous aide à comprendre que
l’unicité
du Christ n’est pas exclusive d’autres
manifestations de
Dieu dans l’histoire » (p. 54).
L’apport
principal de Geffré à la théologie
interreligieuse réside précisément
dans cette
réflexion fondamentale sur l’incarnation. La
question
est de savoir comment prendre en compte « la
particularité
historique du christianisme à
l’intérieur de la
longue histoire religieuse de
l’humanité »
(p. 59). Dans la recherche d’une réponse
à
cette question, Geffré déclare qu’il
est
« toujours guidé par deux convictions.
D’une
part, il est possible de désabsolutiser le christianisme
sans
tomber dans le relativisme ou l’indifférentisme.
D’autre
part, on peut vivre un engagement absolu à
l’égard
de la vérité du message chrétien sans
céder
à l’impérialisme religieux ou
l’exclusivisme
envers les autres traditions religieuses »
(p. 60).
L’argument
de Geffré
articule trois éléments théologiques
fondamentaux : l’incarnation et la contingence de
l’humanité de Jésus,
l’historicité
et donc la relativité du christianisme comme religion
historique et sa distinction par rapport au Royaume de Dieu, le
caractère absolu de la révélation
finale.
Le
paradoxe christologique est la clé
herméneutique du dialogue interreligieux (thème
du
chapitre VI). C’est sur l’identité
même de
Jésus de Nazareth confessé comme Christ
qu’il
faut réfléchir davantage. La rencontre des
religions
nous conduit à prendre davantage au sérieux ce
mystère
de l’incarnation. La foi Jésus-Christ est la
reconnaissance de « la manifestation de
l’Absolu
dans et par une particularité historique [ce] qui nous
invite
à ne pas absolutiser le christianisme comme une voie
exclusive
de toutes les autres » (p. 117). Cette
particularité
historique est exprimée chez saint Paul par le
thème de
la kénose, thème sur lequel Geffré
prend
directement appui. « Selon notre manière
humaine de
connaître, l’humanité
particulière de Jésus
ne peut être la traduction adéquate des richesses
contenues dans la plénitude du mystère du
Christ »
(p. 118).
Autrement dit, « le paradoxe même de
l’incarnation
comme manifestation relative de l’Absolu inconditionnel de
Dieu
nous invite donc à dépasser une conception de
l’unicité
du Christ comprise comme une unicité d’excellence
et d’intégration. Il
s’agit d’une
unicité singulière qui
n’est pas exclusive
d’autres manifestations de Dieu à travers
l’histoire
des religions et des cultures » (70).
Si
nous devons tenir compte de cette
« inévitable contingence de
l’humanité
de Jésus » (p. 69), qui signifie
que le
mystère de Dieu déborde nécessairement
ce dont
cette humanité particulière peut être
révélatrice
dans notre histoire, il faut aussi tenir compte de
l’historicité
contingente du christianisme lui-même. Le christianisme, dans
ses diverses formes historiques, n’exprime jamais la
totalité
de ce qui se révèle dans l’histoire de
Jésus.
Le fait que le christianisme s’est inculturé ou
incarné
dans différentes cultures au cours de l’histoire
et
qu’il doit continuer à le faire, manifeste bien
qu’il
n’y a pas une seule expression possible du mystère
du
Christ. Ainsi le christianisme occidental et le christianisme
oriental présentent des sensibilités
théologiques
et spirituelles, des accentuations différentes, qui ne sont
pas synthétisables, bien que chacune de ces traditions soit
appelée à s’enrichir de
l’autre.
Cette
double contingence historique de
l’humanité de Jésus et des
christianismes, ce
dépassement du mystère de Dieu par rapport
à ses
expressions dans l’histoire permet d’affirmer
qu’
« il y a des vérités dans
l’ordre
religieux qui trouveront leur accomplissement dernier dans le
mystère
du Christ mais qui ne seront jamais thématisées
dans le
christianisme historique. Et nous vérifions ainsi
qu’il
ne faut jamais confondre l’universalité du Christ
lui-même et l’universalité du
christianisme comme
religion historique » (p. 76). Ou encore
que « si
les diverses traditions religieuses ont leur place à
l’intérieur du Dessein salvifique de Dieu, cela
veut
dire qu’il y a plus de vérité religieuse
dans la somme de toutes les religions que dans une religion prise
isolément y compris le christianisme
lui-même »
(p. 65). On peut dès lors lire la
diversité des
religions « comme l’expression
même de la
volonté de Dieu qui a besoin de la diversité des
cultures et donc des religions pour mieux manifester les richesses de
la Vérité ultime »
(p. 137). Les
traditions religieuses sont marquées par une
différence
irréductible : le dialogue interreligieux
n’a donc
pas pour but de parvenir à une unité visible
entre
toutes les religions. Cette visée est dangereuse car elle
entraînerait la disparition de la richesse propre des
différentes traditions religieuses.
Si
nous devons reconnaître une
universalité du Christ en ce qui concerne le salut, nous
devons aussi reconnaître la non-universalité du
christianisme par rapport au salut et par rapport à la
révélation. La révélation
plénière
et donc l’accès à toute la
vérité
sont eschatologiques. « Dans une perspective
eschatologique, il s’agit de maintenir le christianisme comme
les autres religions sous le jugement de la
révélation
finale. Ni les christianismes historiques, ni les Églises
que
les hommes voient ne sont absolus. Seule est absolue la
révélation
finale qui coïncide avec l’avènement du
Royaume de
Dieu » (p. 37).
5.
Questions et prolongements
Très
stimulé par la
lecture et l’étude du travail de Claude
Geffré,
je me sens provoqué à poursuivre sous la forme de
quelques questions et suggestions de prolongements.
Le
fondement d’une réflexion
en vue d’une théologie interreligieuse est
l’incarnation. Geffré élucide et
développe
bien ce point. Mais l’incarnation est aussi la source
d’une
théologie trinitaire pour la foi chrétienne. Je
crois
que cette dimension proprement trinitaire mériterait
d’être
développée, en particulier en approfondissant une
théologie de l’Esprit. L’Esprit est
nommé à
diverses reprises dans le texte, mais il n’y a aucune
réflexion
plus explicite sur son rôle.
La phrase la plus explicite est sans doute celle-ci :
« Chaque
figure religieuse garde quelque chose
d’irréductible
dans la mesure où elle a pu être
suscitée par
l’Esprit même de Dieu »
(p. 37). La
théologie trinitaire nous permet de parler, du point de vue
de
la révélation et de l’accès
à la
vérité de Dieu et de
l’humanité, à
un autre acteur que le Christ Fils de Dieu :
l’Esprit.
Cette différence ou autonomie de l’action de
l’Esprit
permet de mieux reconnaître ce qui se
révèle de
Dieu dans l’histoire d’Israël avant la
naissance de
Jésus, et donc aussi dans le judaïsme en tant que
religion distincte du christianisme
(« Israël
représente un irréductible
qui ne se laisse pas
intégrer dans l’Église durant son
pèlerinage
terrestre » p. 75) et ce qui se
révèle
au-delà des frontières du christianisme dans les
autres
religions. Quant à la plénitude eschatologique de
la
révélation, je pense qu’il ne nous est
pas
possible de préciser le rôle du Christ
(thème de
la récapitulation) et celui de l’Esprit
(thème de
la vérité tout entière). Sur ce point
notre
théologie doit garder la discrétion.
Autre
question : Geffré
cherche à penser l’universalité du
Christ à
partir de la révélation, en prenant justement
distance
par rapport aux prétentions d’une certaine
Église
à avoir le monopole de l’accès
à la
totalité de la vérité
révélée.
Je me demande si l’approche par la rédemption ne
serait
pas plus féconde. La théologie interreligieuse
nous
invite certainement à dépasser une conception
étroite,
typiquement occidentale, de la rédemption, liée
au
péché originel et à la
nécessité
d’une forme de rachat. Geffré insiste sur le
caractère
décisif et définitif de Jésus-Christ
pour le
salut de toute l’humanité, et il le situe dans
l’ordre
de la révélation :
« Pour la foi
chrétienne, Jésus-Christ est bien la
révélation
décisive et définitive sur
Dieu » (p. 66).
Ce décisif et définitif exprime le
« une
fois pour toutes » qu’on trouve
à la fois
chez Paul et dans la lettre aux Hébreux. Or ce
« une
fois pour toutes » est toujours lié non
à
une perspective de révélation, mais à
l’événement de la croix. Et Jean
interprète
explicitement la mort de Jésus sur la croix à
partir de
l’amour : « Il n’y a
pas de plus grand
amour que de donner sa vie pour ceux qu’on
aime »
(ce qui tout autre chose qu’une perspective de rachat). En ce
sens, dans la foi, si nous reconnaissons Jésus comme le Fils
de Dieu, il faut dire qu’une fois pour toutes Dieu a
humainement donné sa vie pour
l’humanité sur la
croix de Jésus ; une fois pour toutes il
s’est
engagé lui-même dans notre histoire pour faire
ultimement triompher la vie sur toutes les forces de mal et de mort.
Geffré écrit que
« c’est en tant qu’il
est cet homme Jésus de Nazareth
“qui s’est
donné en rançon pour tous”
(1 Tm 2,5)
que le Christ est le Médiateur unique et universel entre
Dieu
et tous les hommes » (p. 85). Il est
frappant de
remarquer que la citation de Paul se réfère
précisément
à la croix, et non à une perspective de
révélation
pour affirmer la médiation unique et universelle du Christ.
Par
ailleurs, à propos de la
révélation en Jésus-Christ,
Geffré parle
d’une « plénitude qualitative
et non
quantitative » (pp. 67 et 143). Je ne sais
pas s’il
faut à proprement parler de plénitude, mais il y
a bien
quelque chose d’essentiellement qualitatif dans la
révélation
offerte en Jésus-Christ, et qui est spécifique du
christianisme. Ce qualitatif est double. D’une part, en
Jésus-Christ se révèle cette dimension
essentielle du mystère de Dieu qui s’exprime dans
la
relation de Père et de Fils, interne à la
divinité
elle-même, relation qui se déploie par la
troisième
figure qui est celle de l’Esprit. D’autre part,
c’est
la révélation du caractère universel
de l’amour
de Dieu pour le monde, ce Dieu qui en son Fils donne humainement sa
propre vie sur la croix. Cela ne nous empêche pas
d’affirmer
que d’autres traits du mystère de Dieu peuvent se
révéler dans d’autres religions, la
contingence
historique de l’incarnation nous demandant même
positivement de reconnaître la possibilité de ces
autres
révélations en raison du mystère
inépuisable
de Dieu.
Mot qui est repris à Danièle
Hervieu-Léger. Remarque : les italiques dans les
citations sont toutes de l’auteur
lui-même ; les italiques dans mon propre texte se
réfèrent également à des
mots utilisés en italiques par l’auteur. Mais pas de
soi une ouverture à la foi chrétienne :
voir l’intéressant chapitre XIII
« La quête de Dieu dans les courants
ésotériques contemporains ».
Significativement, Christian de Duve, biologiste, prix Nobel de
médecine, se réfère explicitement
à une « ultime
réalité » dans son livre À
l’écoute du vivant (Paris, Odile Jacob,
2002).
L’Église reconnaît et
apprécie « ce qui est vrai et saint dans
ces religions » ; leurs règles
et doctrines « apportent souvent un rayon de la
vérité qui illumine tous les
hommes » (Nostra aetate
n° 2). Citons
encore : « Aucune manifestation historique
de Dieu, même l’événement
Jésus de Nazareth, ne peut être
absolutisée. Ce serait déjà tomber
dans le docétisme et ne pas prendre au
sérieux l’humanité de
Jésus » (p. 69). Ainsi
Geffré écrit : « Il
s’agirait de retrouver l’économie du
Mystère de Dieu dans le Christ et dans
l’Esprit » (p. 65) : ne
faut-il pas se demander ce que nous pouvons, à partir de la
tradition de foi et dans la perspective de la rencontre des religions,
attribuer à l’un et à
l’autre ?
Présentation par
l'Editeur
Quarante
ans
après la déclaration Nostra aetate, la
théologie
des religions tend à devenir une théologie du
pluralisme
religieux qui s'interroge sur la signification des voies
différentes vers Dieu à l'intérieur de
son unique
dessein de salut. Elle cherche donc à dépasser la
théologie dite de l'accomplissement qui est sous-jacente
à plusieurs textes de Vatican II. Comme l'indique le
sous-titre,
le présent ouvrage veut prendre au sérieux les
implications du mystère du pluralisme religieux et tente
d'esquisser le projet d'une théologie interreligieuse qui
réinterprète la singularité
chrétienne en
tenant compte des semences de vérité dont peuvent
témoigner d'autres traditions religieuses. Une
première
partie réaffirme l'unicité et
l'universalité du
mystère du Christ pour le salut de tout être
humain. Mais
le paradoxe même de l'incarnation nous conduit à
ne pas
absolutiser le christianisme comme une voie de salut exclusive de
toutes les autres. Il importe dans une deuxième partie de
bien
distinguer, d'un point de vue épistémologique, la
théologie interreligieuse de ce qui ressemblerait
à une
simple histoire comparée des religions. Il s'agit alors de
donner quelques exemples de la fécondation mutuelle qui peut
résulter d'un véritable dialogue intra-religieux.
C'est
l'occasion en particulier d'insister sur l'enjeu actuel du dialogue
islamo-chrétien et sur la responsabilité
historique des
trois monothéismes pour l'avenir de l'Europe et de toute la
communauté mondiale. Sous le titre " Mission et
inculturation ",
la troisième partie s'attache à montrer que le
dialogue
interreligieux ne diminue en rien l'urgence de la mission de l'Eglise,
alors même qu'il modifie sûrement son style. Le
dialogue
entre les religions est le grand défi de la
théologie
chrétienne du XXIe siècle. La seule ambition du
présent essai est de nous convaincre qu'il ne conduit pas au
relativisme mais à une meilleure intelligence de la
singularité chrétienne. Présentation
de l'auteur Claude
Geffre, dominicain, a été professeur de
théologie dogmatique aux
Facultés du Saulchoir de 1957 à 1971 et recteur
de ces facultés de 1965
à 1968. A partir de 1968, il enseigne la
théologie fondamentale à l'UER
de théologie et de sciences religieuses de l'Institut
catholique de
Paris, où il est aussi directeur du cycle des
études de doctorat de
1973 à 1984. Ancien directeur de la collection «
Cogitatio fidei » aux
Édition du Cerf, il a lui-même écrit de
très nombreux articles et
plusieurs ouvrages importants consacrés en particulier
à la question
herméneutique. Il a aussi été
directeur de l'École biblique de
Jérusalem. maj
04.07.2007 |