Recension par
Hervé Ponsot, dominicain
Voilà une monographie fort
intéressante a priori, dans la mesure où
elle ne se contente pas d’affirmer la dimension
rhétorique de 1 Corinthiens, mais aussi sa
dimension épistolaire, aujourd’hui
se facilement négligée. Le plan nous
en est proposé p. 13 : « Dans
une première partie, nous nous pencherons
sur la vie de l’apôtre, à Tarse
et à Jérusalem. Nous essaierons de
déterminer s’il a pu se familiariser
avec cette discipline, dans l’un ou l’autre
lieu (...) La seconde partie tentera de discerner
dans notre épître les éléments
qui composent traditionnellement les lettres hellénistiques.
Dans la troisième partie, nous mènerons
une analyse rhétorique. Nous nous attacherons
uniquement à la dispositio et à
l’elocutio, en tâchant dans ce
domaine d’être aussi exhaustifs que
possible. Au cours de la quatrième partie,
nous dresserons un bilan des deux approches ».
L’ensemble est certes original
et fort instructif, rendant l’ouvrage tout
à fait recommandable, mais le détail
m’apparaît pourtant contrasté
et fragile : les très nombreuses remarques
et analyses pertinentes, voisinent avec des jugements
hâtifs et parfois contradictoires à
quelques pages d’intervalles, des hypothèses
accumulées prises trop vite comme des certitudes,
alors que leur accumulation même les fragilise.
Le lecteur ne peut donc manquer de se demander,
dès la fin de la première partie,
si l’hypothèse d’une familiarité
de Paul avec la rhétorique, du fait de son
éducation, ne ressort pas du jugement a priori.
En outre, et plus globalement, la troisième
partie, qui se rapproche du commentaire, semble
à plaisir accumuler les termes techniques
pour qualifier des tournures simples, voire banales.
Le lecteur finit par s’égarer quelque
peu !
Voyons d’abord quelques exemples
qui justifient les réserves qui viennent
d’être exprimées. Ainsi, p. 29,
l’A. semble donner raison à J. C. Lentz,
en contestant le statut social élevé
de Paul, « qui correspond au projet de
Luc » ; pourtant, p. 31, il avoue que
« Paul n’était peut-être
pas n’importe qui » et, p. 32,
que « son père était, selon
toute vraisemblance, plus un riche marchand de tissus
qu’un misérable fabricant de tentes.
En effet, le fait même que Paul sache lire
et écrire montre qu’il appartenait
à une des couches sociales les plus aisées
de la population ». Tel est exactement
mon avis, et l’une des raisons de douter du
travail de Lentz. Ensuite, on peut lire p. 30, que
« Paul désigne Timothée
comme étant un neotês, alors
que visiblement il a trente ou quarante ans »
(c’est moi qui souligne) : j’aurais
aimé que l’A. précise où
cela est si visible !
Pour l’accumulation des hypothèses,
à l’aide de conditionnels et de particules
restrictives, il suffit de se reporter aux pages
40-41 où je les souligne en italiques : « C’est
un tel enseignement que Paul a dû suivre »,
« Il est fort possible que la
rhétorique ait pu faire partie »,
« les Juifs de la Diaspora avaient sans
doute reconnu la nécessité d’apprendre
les règles de la rhétorique »,
« avant de partir pour la capitale, Paul
aurait donc pu acquérir, sur les bancs
de l’école, les rudiments de la technique
rhétorique », « les
prédications qui étaient prononcées
dans les synagogues de Tarse n’étaient
sans doute pas exemptes d’influences
grecques. Elles ont ainsi pu contribuer à
la formation intellectuelle de l’apôtre ».
Certes, on dira que les textes sont là pour
attester cette connaissance paulinienne de la rhétorique,
ce que l’A. tâchera de montrer dans
la troisième partie, mais le moins que l’on
puisse dire est qu’il est loin d’avoir
prouvé que, dès son plus jeune âge,
Paul a sucé les mamelles de cette rhétorique
! Pour cette raison, il faut sans doute prendre
cum grano salis certaines affirmations rencontrées
dans la conclusion de la première partie,
p. 120 : « Il nous est apparu assez
clairement au cours de cette première
partie que Paul devait avoir connu les règles
de rhétorique, tant à Tarse qu’à
Jérusalem. Cette connaissance a été
soit directe, soit indirecte. Une combinaison des
deux est également possible, et même
probable. Ses lettres témoignent en tout
cas de l’utilisation de techniques semblables
à celles qu’évoque la rhétorique »
(c’est moi qui souligne).
La deuxième partie, consacrée
au cadre épistolaire, riche d’excellentes
remarques concernant 1 Co en comparaison avec d’autres
lettres pauliniennes, apparaît néanmoins
assez réduite avec sa quarantaine de pages.
L’accent mis sur l’étude des
sections conclusives conduit le lecteur à
se demander si l’intention première
du rédacteur dans cette partie n’était
pas d’abord et avant tout de justifier ses
interrogations concernant l’unité de
la lettre. Et l’on ne s’étonnera
donc pas de lire p. 158, avec ce défaut déjà
rencontré de passer trop facilement du peut-être
à l’évidence : « Il
nous est apparu, au cours de cette partie, que 1
Co contenait peut-être plusieurs sections
conclusives : 4,14-21 ; 11,34b et 16,5-14. L’analyse
de ces sections nous a permis de constater leurs
divergences tant sur la venue de Timothée,
pour ce qui est de 4,17 et 16,10-12, que sur celle
de Paul. Il est dès lors possible que ces
trois sections conclusives appartiennent à
trois lettres différentes. Il nous appartiendra
plus tard, plus tard, de voir si elles se sont succédées
et dans quel ordre ».
La troisième partie offre
donc une analyse rhétorique de 1 Co, en commençant
par le repérage des grandes unités,
pisteis, propositiones, perorationes.
C’est un travail de spécialiste conduit
avec beaucoup d’acribie, et donc quasi-exhaustif,
qui nous est proposé par l’A. : le
moindre procédé rhétorique
est débusqué. Certains lecteurs en
seront sans doute ravis, d’autres –
dont l’auteur de ces lignes – ne manqueront
pas de se demander d’une part si Paul est
vraiment le rhétoricien de génie qui
nous est dépeint, et surtout quel éclairage
nous donne cette analyse sur les passages commentés.
La tentation est grande de se dire et redire sans
cesse « et alors ? » à
lire les remarques suivantes : « Cette
anaphore est en même temps une éthopée
dans la mesure où, fictivement, Paul donne
la parole à chaque parti. Le verbe eimi,
exprimé dans la première éthopée,
disparaît par la suite. Cette suppression
du verbe est un zeugme et, plus précisément,
un mésozeugme. Par ces deux figures, nous
avons sous les yeux la réalité de
la communauté corinthienne : c’est
une hypotypose » (p. 183, à propos
de 1 Co 11-17) ; « L’Esprit était
seul à pouvoir fournir la connaissance puisqu’il
sonde toutes choses, même les profondeurs
de Dieu. Paul va le montrer en se servant d’une
analogie, qui donne prise à un hypozeugme
dans la mesure où le vocable bathê,
présent au verset 10, n’est pas répété
dans l’analogie. En utilisant cette figure,
Paul entend prouver l’affirmation de 1 Co
2,10b introduite par une anadiplose dérivative »
(p. 191-192) ; « l’antitheton
gala/brôma engendre un zeugme
complexe : Paul n’a pas pu donner de
la viande à manger aux Corinthiens »
(p. 194)...
J’arrête là
cette fastidieuse énumération pour
en venir à la quatrième partie destinée
à brosser un bilan des deux approches. Elle
permet surtout à l’A. de justifier
son point de vue selon lequel l’actuelle 1
Co est en fait composée de quatre lettres
(A, B, C et D), dont il va chercher à déterminer
la chronologie : A (1 Co 1 - 4) serait en fait la
deuxième, ayant été précédée
par C (1 Co 11,2 - 34) ; B (1 Co 7 ; 8,1 -
11,1 ; 12 - 14 ; 16) serait donc la troisième,
et D, « qui pourrait regrouper les trois
chapitres qui ne commencent pas par peri de »,
serait la dernière.
Quoi qu’il en soit de toute
la technique sophistiquée mise en oeuvre
par l’Auteur, une telle reconstruction, qui
n’a aucun appui dans les manuscrits, me semble,
pour reprendre une expression d’un de mes
formateurs en exégèse, « une
magnifique cathédrale construite sur une
tête d’épingle ».
Si bien que l’ouvrage, dont j’ai dit
plus haut qu’il était tout à
fait recommandable, vaut plus par ses analyses fouillées
que par sa synthèse.
Fr. Hervé PONSOT o.p.
J.
C. Lentz, Le portrait de Paul selon Luc dans
les Actes des Apôtres, Paris, Cerf, 1998.
En
note p. 312, l’A. dit être conscient
d’en avoir laissé échapper certaines
!
Présentation
par l'Editeur
Qui est Paul ? Que peut-on
savoir de son enfance et de sa formation ?
De quelle manière sa double appartenance
aux cultures juive et gréco-romaine a-t-elle
influencé sa manière d'écrire
des lettres et d'y développer une argumentation ?
Cette étude est organisée autour de
trois approches : historique, rhétorique
et épistolographique. Elle se fonde directement
sur les sources (témoignages, traités
de rhétorique et recueils des règles
exégétiques juives) et dessine les
grandes caractéristiques de l'écriture
paulinienne. La connaissance de ces sources permet
de mieux appréhender le sens des épîtres
et également de discerner la vraisemblance
des différentes hypothèses formulées
tout au long du XXe siècle sur le caractère
composite des lettres de Paul. Cette monographie,
qui a obtenu le prix Schmutz, constitue une contribution
importante à l'étude du Nouveau Testament
Biographie de l'auteur
Christophe Jacon, docteur en théologie
protestante, est pasteur de l'Eglise Réformée
de France à Brive-la-Gaillarde.
maj 15.03.2007
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