Quatrième de couverture
À LIVRE ENTROUVERT
"L'après-midi, les deux
amis allaient s'asseoir à la terrasse du
café Clément sur le cours Mirabeau.
Les Aixois de qualité défilaient,
se saluant cérémonieusement ;
personne ne semblait connaître Cézanne,
témoigne Larguier. Ce qui rendait le maître
assez amer, surtout lorsqu'il s'agissait d'amis
d'enfance qui feignaient ainsi de l'ignorer. Il
lui arrivait, alors, d'avoir des mouvements d'humeur
qui se terminaient toujours par l'expression qui,
depuis la mort de Zola, revenait sur ses lèvres
comme un leitmotiv : 'C'est effrayant, la vie !...'
Il est vrai que le peintre jouissait, si l'on peut
ainsi parler, d'un caractère passablement
ombrageux. En témoigne l'anecdote suivante,
narrée par Léo, non sans malice :
"Un photographe artiste avait
décidé Cézanne à faire
partie de la Société aixoise des
Amis des Arts, et le maître consentit
à offrir une toile à la Société
et à prendre part au premier banquet. "Cézanne,
dit Coquiot, se laisse faire. Sa toile, on l'a
mise au-dessus d'une porte ; personne ne
peut la voir. Au banquet, il y assiste, d'abord
tranquille. Mais, au dessert, le président
se met à prôner l'éducation
dite classique, et il encense Bouguereau, chef
vénéré des Salons officiels.
Cézanne, bon dieu ! se lève
d'un coup, et, tapant du poing sur la table, renversant
les bouteilles, il s'écrit : "II
n'y a que Delacroix et Courbet ! Vous êtes
tous des... !" Et la porte claque. Le
lendemain, il dit à Jouven : "Ça
y est ! Je me suis emballé !
mais tout de même, ce sont des j...-f...
vos amis des arts." "
De toute évidence, la peinture
représentait, pour Cézanne, l'unique
souci, la perpétuelle inquiétude.
Le temps qu'il devait faire, le lendemain, le préoccupait
comme un paysan qui craint pour sa récolte.
La nuit, il se levait à plusieurs reprises
pour aller voir, à la croisée, le
temps qu'il ferait, s'il pourrait aller "au
motif". Souvent, Léo l'y accompagnait.
Un matin, tandis que le peintre après avoir
raclé la toile de la veille, bourrait sa
palette des couleurs, il le vit se tourner vers
lui, souriant, et lui dire : "Je peins,
comme si j'étais Rotschild !" "
|