Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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Document 2. Lettre du serviteur de Dieu au père Chevallier, Automne 1856, Orig. perdu, brouillon partiel A.B.

Cette lettre date de l'automne de1856, puisque le serviteur de Dieu parle de la mort de sa sœur intervenue un an plus tôt. Elle est adressée au Sous-prieur du couvent dominicain de Bordeaux, qu'Alcide Lataste cherche à faire intervenir pour la conversion de son père. Elle montre combien cette conversion est un souci pour le serviteur de Dieu dès cette époque. Elle apporte surtout la description la plus développée de la famille Lataste que nous connaissions de la part du serviteur de Dieu.

[...] Vous me pardonnerez, j'en ai l'assurance, d'avoir pris la liberté de vous écrire ces quelques lignes avant d'avoir l'honneur d'être connu de vous, quand vous connaîtrez le but de cette lettre. Il est grand et noble, en effet, le but que j'ai à cœur d'atteindre et que je viens offrir à vos bienveillants efforts ; il s'agit de ramener mon père à la pratique de la religion. J'espère le décider à venir à Bordeaux auprès de vous ; une fois ce premier pas, j'ai une trop haute opinion de votre cœur, de votre foi, de votre prudence, de votre expérience des hommes enfin, pour croire qu'il puisse se séparer de vous sans être tombé dans les lacs du Seigneur, dans les filets de Celui qui fit de Pierre un pêcheur d'hommes. Mais afin de vous aider de mon mieux dans cette fin que j'appelle depuis plusieurs années de tous mes vœux, je crois devoir vous dire en quelques mots, ce qu'est mon père et quels obstacles s'opposent chez lui à la pratique de la religion.

Né dans un siècle de scepticisme, il manque, je crois, d'une éducation religieuse éclairée et solide. Dans sa première jeunesse il a été ce que j'appellerai dévot, dans le sens défavorable de ce mot, c'est-à-dire pieux d'une piété maniérée, outrée, ridicule. Bientôt il s'est trouvé en relation avec des hommes plus âgés, plus instruits, plus expérimentés que lui, parfaits honnêtes gens, mais incroyants ; de ces hommes rares à qui rien ne manque que la foi. Dans la fréquentation de ces hommes, il rougit bientôt de sa piété et le doute s'empara de son âme en même temps que le respect humain, deux hôtes malsains, qui, autant que je puis le savoir, ne l'ont pas quitté depuis.

Cependant mon père ne reconnaît et n'avoue que le doute, il renie le respect humain et s'en croit affranchi. Il est très bon, très sensible, très facile à émouvoir ; mais très lent à prendre un parti, très incertain, très irrésolu dans ses désirs, très peu ferme dans ses résolutions ; il n'est point impie, il n'a jamais parlé contre la religion ; il aime nos cérémonies, ne manque jamais la messe le dimanche, observe les lois de l'abstinence quand il est chez lui ; se fait un plaisir de suivre les prédications s'il y en a, mais ne sait pas se résoudre à aller plus loin.

Malheureusement tous mes frères ne sont pas pratiquants. Mon frère aîné celui de tous en qui il ait le plus de confiance en est, en religion, au même point que lui, ils sont l'un à l'autre un obstacle à un retour à la pratique de la religion, mais si l'un des deux faisait le premier pas, l'autre suivrait bien vite ; ce sont donc deux âmes vraiment dignes et bonnes qu'il s'agit de reconquérir à Dieu. Nous qui désirons de les voir croyants et pratiquants, nous avons peu d'action et d'influence sur eux, parce que nous sommes les deux fils plus jeunes, mais la mort d'une de nos sœurs, religieuse, et décédée il y a un an environ dans de grandes souffrances, après avoir demandé à Dieu de souffrir, si telle était sa volonté, pour obtenir de retrouver un jour toute sa famille au Ciel, cette mort, dis-je, a agi fortement sur son esprit et c'est même ce qui l'amènera sans doute à vous.

Voilà les faits, je vous ai tout dit dans la pensée qu'ils pourraient peut-être vous servir. Maintenant, M... que Dieu entende nos vœux, qu'il dirige mon père et qu'il vous inspire. Je me recommande et recommande très instamment cette grande affaire à vos prières. Veuillez agréer M., avec mes excuses, l'hommage de mes sentiments les plus respectueux et les plus dévoués.


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