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Document 3. Sermon 193, prononcé durant l'été de 1865 à Loupiac, sur l'oubli de Dieu. (Orig. AB.)
Ce sermon est prononcé durant l'été de 1865 dans l'église de Loupiac, ce village proche de Cadillac où le serviteur de Dieu a passé les premières années de sa vie chez Mme Neveu. Deux passages sont intéressants : d'une part la façon dont le serviteur de Dieu se présente à son auditoire et lui rappelle des souvenirs d'enfance, d'autre part l'allusion à la prédication aux détenues qui est encore un souvenir marquant pour le prédicateur près d'un an plus tard. L'ensemble de ce sermon est assez typique du style et de l'argumentation habituelle du serviteur de Dieu : le souci de l'indifférence religieuse et de l'ingratitude des croyants à l'égard de Dieu est certainement un des thèmes principaux de sa prédication dans les paroisses.
Loupiac, 1865.
Petite Retraite
I. Sur l'oubli de Dieu
Cognovit bos possessorum suum
et asinus proesepe domini sui : Israël
autem me non cognovit, et populus
meus non intellexit.
Le boeuf grossier connaît son maître
et l'âne stupide l'étable de celui qui
l'emploie ! Mais (l'homme) ne me
connaît pas, moi qui suis son Père,
et mon peuple m'oublie, moi qui
suis son Roi ! (Is. 1, 3.)
Nous commencerons par saluer Marie, puisque ce jour lui est consacré. Au moment de commencer notre retraite, nous la rencontrons sur le chemin, c'est de bonne augure pour nous. Le regard d'une mère porte toujours bonheur. Et puis, vous le dites tous les jours dans les litanies, Marie est la Porte du Ciel, Janua caeli ; c'est par elle que Dieu est entré dans le monde ; c'est par elle à notre tour que nous arriverons au royaume de Dieu. En entrant en retraite par cette porte, nous ne pouvons qu'espérer une bonne issue ; Marie est l'Étoile de la Mer, en la prenant pour guide dans cette traversée, nous ne pouvons qu'arriver à bon port.
Tous les jours de le retraite, immédiatement après la messe que je célébrerai à... h. nous réciterons ensemble le chapelet, j'engage vivement toutes les personnes qui s'intéressent au succès de la retraite à venir assister à l'une et à l'autre si elles n'en sont pas empêchées ; et si elles ne le peuvent, à s'unir à nous en récitant elles-mêmes le chapelet vers la même heure, et à la même intention. Le soir, avant le sermon, alors que nous serons tous réunis, nous réciterons une dizaine de chapelet, pour appeler ses bénédictions sur nos têtes ; dès maintenant, et avant de rien entreprendre, saluons-la par un Ave Maria.
Mes frères,
Vous ne m'êtes pas des étrangers, et vous-mêmes, vous ne me considérez pas comme un étranger, je l'espère. C'est ici que s'est écoulée ma première enfance, c'est ici que mes lèvres ont appris à balbutier pour la première fois, avec le nom de ma mère, le nom de Jésus et de ma mère du Ciel ! C'est ici que mon cur et ma jeune intelligence, grâce à des soins pieux, ont commencé à s'épanouir aux pensées de la foi et aux espérances du Ciel ! Plus tard, après avoir quitté ces lieux, je les aimais encore ; je les préférais même au toit paternel ; y revenir était toujours pour moi une nouvelle fête et le prêtre vénérable qui dirigeait alors cette paroisse, pourrait, au besoin, attester la vérité de mes paroles. Bon et saint vieillard, qui si souvent avez levé sur ma jeune tête vos mains sacerdotales pour la bénir, à votre tour soyez béni ! jouissez longtemps de cette belle vieillesse que Dieu vous a laissée pour prix de vos vertus (je puis le dire sans l'offenser, puisqu'il m'entend à peine), pour prix de ce zèle pieux qui vous fit si longtemps vous dévouer au bien de cette petite et chère paroisse, ce zèle ardent et pieux dont votre jeune successeur a si bien reçu et si bien gardé l'héritage. Que de fois je suis revenu en ces lieux ! que de fois avec les enfants d'alors, les hommes d'aujourd'hui, j'ai parcouru vos campagnes et vos vignes fertiles, hélas ! et vous encore, tout près d'ici, dans votre cimetière les dépouilles d'êtres qui me furent bien bons et me restent bien chers... Je me souviens encore de cette vieille église aujourd'hui si magnifiquement restaurée, près du presbytère et de ce pauvre chai provisoirement transformé en église, de son sol inégal qui nous tenait lieu de parquet, et de son vieil autel si humble et qui pourtant touchait presque à la toiture ; je me souviens, ô bon Pasteur, du temps où sortant tout à coup des épaisses ténèbres où vous avaient plongé les infirmités vous entendîtes sonner à toute volée la vieille cloche sur le clocher nouveau que vos yeux n'avaient pas vu bâtir, et quelles larmes de joie mouillèrent votre visage quand cette petite église, dont vous aviez été privé si longtemps, et qui vous fut enfin rendue mais toute transfigurée, toute vêtue à neuf et parée comme une Vierge sainte que le prêtre va fiancer à Dieu au pied des Saints Autels !
Mes frères, pardonnez-moi ces longs détails ; ce n'est pas précisément ce que j'avais à vous dire, et néanmoins ils ne seront pas perdus ; ils auront servi à établir entre vos âmes et la mienne une communication plus intime et des liens plus étroits, qui me permettront désormais de vous dire plus librement ma pensée et de pénétrer plus avant dans vos curs.
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I.
Que veux-je donc vous dire ce matin ?
Que le temple est une image de vos âmes, et qu'il importerait peu à Dieu que vous lui ayez élevé ici une petite merveille architecturale, si vous ne travaillez à lui préparer aussi une digne demeure dans vos curs. Ce temple si beau qu'il soit, n'est après tout qu'un amas de pierres inertes, amoncelées l'une sur les autres ; ce que Dieu veut et aime avant tout c'est ce temple spirituel d'une paroisse vraiment chrétienne, c'est cette église spirituelle construite non plus de pierres inertes mais de pierres vives, qui sont vos âmes, toutes sculptées et ciselées, toutes parées pour le recevoir.
Or, en êtes-vous là, vis à vis de Dieu ?
Hélas ! Hélas ! je n'ose répondre. - Si nous en jugions par ce que je vois aujourd'hui, nous pourrions l'espérer peut-être, mais hélas ! Il n'en est point toujours ainsi ; cette enceinte déjà si petite, que de fois n'est-elle pas trop grande ? Tous ces hommes que je vois ici et tant d'autres que je ne vois pas sont-ils exacts à nos fêtes religieuses, aux offices du dimanche ? Et même ces femmes, et ces jeunes filles qui devraient être et qui sont le modèle de la paroisse, le sont-elles bien toujours ; et si elles viennent habituellement à nos assemblées chrétiennes, hélas ! ne vont-elles pas aussi à d'autres assemblées, d'où le souvenir de Dieu est banni, et où se retrouvent à la place bien des souvenirs des sociétés païennes ?
Dieu est oublié ! Voilà le grand mal de notre siècle ! Dieu est oublié ! Voilà la grande infortune que je pleure, et qu'on ne pleurera jamais assez et qu'il faudrait pleurer avec des larmes de sang ! Dieu est oublié ! même dans les campagnes, si longtemps demeurées le dernier asile de la piété et de la foi, que dis-je même dans les campagnes ? je devrais dire surtout dans les campagnes ! Dieu y est moins offensé que dans les villes peut-être, mais aussi il y est moins aimé, moins servi ; il y est plus oublié.
Dieu est oublié même dans cette petite paroisse, qu'on eut pu longtemps citer pour modèle, même dans cette petite paroisse où se sont succédé et où ont vécu si longtemps de vrais prêtres, selon le coeur de Dieu, consumant leur vie à former les âmes à la piété, et à les prémunir de toutes leurs forces, contre les envahissements du mal.
Dieu est oublié ! quel sujet de tristesse amère pour ceux qui l'aiment et qui ont voué leur vie à le faire aimer ! Eh ! remarquez-le bien, mes frères, je ne dis pas : Dieu est offensé ! je détourne un moment mes regards des offenses sans nombre dirigées tous les jours contre Dieu, des blasphèmes, des vols, des haines, des débauches et des impudicités et de toutes ces violations journalières des lois de Dieu et de l'Eglise que le jour peut-être ne suffirait pas à énumérer. Non je laisse tout cela dans l'ombre et dans l'oubli, car grâce à Dieu ce n'est pas le fait de tout le monde ; ici je veux m'adresser à tous, même aux bons, et surtout aux bons puisque je les viens préparer à s'approcher du Sacrement de l'Eucharistie, et je leur dis : « La main sur la conscience, répondez-moi ! N'est-il pas vrai que Dieu est oublié ? »
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II.
Non ; je ne puis assez m'étonner et gémir de voir combien le monde donne peu de joie véritable aux hommes et comment ses temples et ses autels pourtant regorgent de fidèles, tandis que Dieu, en nous accablant de bienfaits, en nous promettant des joies infinies a peine à se trouver de loin en loin, quelque âme véritablement fidèle, quelque sincère adorateur. O stulti et tardi corde ad credendum, ô insensés et longs à croire, disait le Sauveur aux disciples d'Emmaüs ; ô insensés que nous sommes et lents de cur à aimer, m'écrierai-je à mon tour, o stulti et tardi corde ad amandum !
Voyons un peu : que faites-vous pour le monde et que fait-il pour vous ?
Et au contraire, Dieu, qu'a-t-il fait pour vous ? et que faites-vous pour lui ?
1°
En vous éveillant, pour qui est votre véritable pensée ?
Hommes et femmes, pour vos affaires - jeunes hommes, jeunes filles, pour vos plaisirs et vos vanités - ou si vous avez une pensée pour Dieu elle est si rapide et vous l'éloignez si vite qu'elle passe à peu près inaperçue sur le ciel de votre âme, comme ces étoiles filantes qu'on n'a pas encore aperçues et qui ont déjà disparu.
Faites-vous votre prière ? - Point tous les jours peut-être ; et si vous la faites que c'est bientôt fait ; bien que vous ne soyez que des filles de la campagne vous employez à votre toilette je gage, dix fois plus de temps qu'à la prière ; et encore celle-ci vous ne la faites jamais sans distractions profanes ; mais dans vos apprêts profanes jamais ou presque jamais vous n'avez de distractions vers Dieu, puis, rien plus rien pour Dieu jusques au soir ; du travail, du repos, des repas, des récréations, des causeries, des pensées pour tous et sur tout, mais plus ou presque plus de pensée vers Dieu !
Et cependant quand vous avez fait cela, quand une fois vous avez fait tant bien que mal votre prière du matin, si seulement dans le jour vous n'avez pas offensé Dieu grièvement, ce qui est rare peut-être, le soir venu, si vous faites votre examen de conscience, vous vous estimez un bon chrétien ou une bonne chrétienne, et il vous paraît que Dieu doit être bien satisfait de vous...
Et cependant en réalité qu'avez-vous fait pour Lui ? - Vous l'avez oublié...
Et quand vient le dimanche, le Jour qu'il s'est réservé, vous pensez toujours que ce soit trop de le lui réserver tout entier, vous en rognez le plus possible, vous ne manquez jamais de prétexte pour cela : celle-ci est une ouvrière et celui-là est un ouvrier, il faut nécessairement que leur travail soit achevé pour telle heure, ils travailleront le matin, sauf à se reposer le lundi, sans doute. Cette autre, c'est une mère de famille, il lui faut bien mettre en ordre le linge de ses enfants, rien ne serait plus facile le plus souvent que d'avoir des vêtements de réserve, ce serait même plus économique, mais on n'y songe même pas ; autant de pris sur le jour du Seigneur. Celui-là c'est un laboureur ou un vigneron, dans la semaine il travaille ses champs ou ses vignes, le dimanche il donnera un petit coup de main à son jardin, à l'en croire, ce n'est pas pour travailler, c'est uniquement pour se distraire ; mais cela avance d'autant la besogne, autant de pris sur le jour du Seigneur. Ces autres, sans y être appelés par aucune affaire ne se feront nul scrupule d'aller perdre tout un jour, dans la foire ou dans l'assemblée voisine, mais quand ils ont des emplettes à faire, sous prétexte de ne pas perdre de temps dans la semaine, elles iront le dimanche, priveront de repos des gens qui en auraient bien besoin, les obliger peut-être à manquer aux offices. Demain elles perdront à parler de leur emplette et à la contempler plus de temps qu'elles en auraient mis à le faire, mais elles n'auront aucun scrupule d'avoir ainsi violé et fait violer le Jour du dimanche. Dieu est oublié !
Il est vrai, ce jour-là, on ira à la messe mais pas tous peut-être. Mais à part quelques âmes plus pieuses et plus recueillies combien n'y vont (sans se rendre compte, je me plais à le croire) les unes que pour regarder ou entendre, les autres que pour être vues ou écoutées ; mais combien y pensent à tout, hors à ce qui se passe sur l'autel ! Et parmi celles qui sont plus religieuses et plus recueillies combien ont eu la pensée et se sont mis en mesure de s'approcher de la table sainte où leur Dieu les attend et les convie pourtant, non pas le dimanche seulement, mais toute la semaine et tous les jours, s'il se pouvait. Les premiers chrétiens le faisaient bien. Elles le feront, elles, quatre ou cinq fois l'année, et elles estimeront avoir fait beaucoup ; et on les citera comme les modèles de la paroisse, et elles-mêmes s'estimeront bien pieuses, et bien chrétiennes, pour avoir fait cela.
Mon Dieu, mon Dieu, comme vous êtes oublié !
Mais si l'on vous oublie ainsi jusqu'aux pieds des autels, que sera-ce une fois hors de votre temple ? Non content d'avoir dépensé toute leur semaine aux soins matériels de cette vie, le dimanche on cherchera loin de l'il maternel les joies bruyantes et mondaines, les entretiens légers, pleins de frivolités et de médisances, les promenades dissipées, les jeux équivoques, les bals, que sais-je encore ? Au lieu de ces lectures chrétiennes, de ces causeries simples, de ces récréations innocentes prises sous l'il du père et de la mère, qui remplissaient autrefois les loisirs de ces saintes journées, et qui avaient ce double avantage, qu'en délassant le corps, elles recréaient l'esprit, donnaient au cur un aliment, resserraient les liens qui unissaient entre eux les membres de la famille et les liens qui les unissaient à Dieu !
Hélas ! vous le voyez, à ce tableau que vous reconnaissez fidèle, Dieu est oublié du grand nombre ! trop oublié même des meilleurs !
Et oublié pour qui ? Pour le monde. Je le répète, je ne parle pas ici de ceux qui outragent Dieu et le délaissent pour le démon. - Je ne parle que des âmes qui sont bonnes encore, même celles-là, vous l'avez vu, elles oublient Dieu. Et Dieu pour qui ? - Je vous l'ai dit, pour le monde.
O Stulti et tardi cordo ad amandum - O insensés, et lents à aimer qui vous aime.
Qu'a donc fait pour vous le monde et Dieu qu'a-t-il fait pour vous ?
2°
Le monde vous fera de belles promesses ; mais en résumé, que donne-t-il ? Justement le contraire de ce qu'il avait promis.
Ah ! si l'on en jugeait par les apparences, rien de plus heureux que les fêtes du monde. Si vous en approchez, ce ne sont que lumières, parfums, brillantes parures, chants joyeux, harmonies, bruits de voix rieuses, regards pétillants, lèvres épanouies, fronts étincelants de gaieté, hélas ! mais approchez encore, approchez de plus près, descendez dans ces âmes comme le regard de Dieu et les regards des Anges y descendent. Ecartez ces enveloppes trompeuses, déchirez ces voiles et pénétrez au coeur seulement comme il nous est donné d'y pénétrer, ministres du Seigneur, et dispensateurs de ses miséricordes, alors qu'au sortir de ces lieux de fêtes ces pauvres âmes nous reviennent souvent (hélas ! pas toujours) nous reviennent meurtries, sanglantes quelquefois et nous montrant leurs plaies nous supplient de les laver et de les guérir !
Le monde leur avait dit : Viens ! nous ne voulons pas attenter à ton innocence ni à ta foi. On te l'a dit peut-être ; on nous calomnie. Vois ! des fleurs, des clartés, des harmonies, des mains qui s'enlacent et se soutiennent, des curs qui s'aiment et qui sourient, est-ce donc crime que tout cela ? Et pourquoi Dieu a-t-il fait toutes ces belles choses, si ce n'était pour en jouir ? Pourquoi des lèvres si ce n'est pour rire, pourquoi un cur si ce n'est pour aimer !
Et elles se sont laissées prendre les pauvres âmes naïves, imprévoyantes, disons le mot, folles et téméraires car on les avait averties, elles se laissent prendre à ces paroles de miel, à ces séductions brillantes, comme le papillon à la clarté des bougies le soir, mais elle aussi elle y brûle ses ailes. Et voici son histoire.
Elle y va une première fois, elle sent bien quelquefois le sol trembler sous elle et son pied glisser, et chanceler son cur, mais enfin la voilà, elle en est sortie et saine et sauve ; ou du moins, si l'il de son Ange gardien découvre déjà quelques taches en son âme, les hommes du moins n'y voient rien encore ; elle même ne la voit pas, éblouie qu'elle est encore de tout ce qu'elle a vu.
Toutefois, un changement déjà s'est opéré en elle. L'Eglise lui devient froide, la prière ennuyeuse, les fêtes religieuses sans saveur. Extérieurement elle est encore ce qu'elle était, mais son âme ne trouve plus que fatigues là où autrefois elle ne trouvait que joies, pourra-t-elle longtemps résister à cette tristesse intime, à cet ennui qui l'écrase ? Après tout, se dit-elle, qu'ai-je besoin de faire tant de choses ? Cela n'est pas obligatoire, un peu de prière tous les jours, une messe tous les dimanches, une communion tous les ans, voilà tout ce que Dieu et l'Eglise exigent, et c'est bien assez. Et elle s'en tient là désormais. Mais, comme il est impossible que notre cur demeure sans être rempli, à mesure qu'elle le videra des choses de Dieu et de la religion, insensiblement, inévitablement elle le remplira des choses du monde ; insensiblement, inévitablement, elle avancera dans la route qu'elle n'avait encore fait qu'essayer, semblable à ces pauvres brebis que l'on conduit doucement et sans qu'il paraisse à la boucherie. Et cette âme aussi arrivera à la boucherie et qui sait ce qu'elle y fera. Une fois engagée sur cette route semée d'écueils, la malheureuse ! qui sait ce qu'elle deviendra.
Il y a un an, je donnais une retraite dans une prison, non pas de voleuses, comme on les appelle, les voleuses n'y sont que la petite minorité, mais de filles et de femmes coupables d'autres délits. Beaucoup m'ont conté leur histoire. Aujourd'hui le malheur les a rapprochées de Dieu ; mais un jour elles furent coupables, elles furent criminelles, je puis bien le dire, puisque la justice humaine a prononcé et que leur jugement est public. Eh bien ! leur histoire à quelques détails près, leur histoire à toutes est celle que je viens de vous dire. Et elles ajoutaient : Ah ! si j'avais soupçonné où cela devait me conduire ! Si j'avais cru ma pauvre mère ; si j'avais écouté notre bon Pasteur ! Mais je ne voulais pas y croire ; je me croyais invulnérable ; je me croyais du moins à l'abri des grandes fautes ; bientôt j'ai compris que je m'étais trompée mais il était trop tard pour m'échapper, du moins j'espérais garder les apparences, cet espoir même a été déçu ; et voilà où j'en suis réduite. Ah ! si beaucoup vous entendaient, leur disais-je ! Quelle utile leçon. Mon père, dites-leur bien, me disaient-elles, mais elles feront comme nous, elles ne vous croiront pas...
Voilà plus ou moins, ce que vous réserve le monde si vous voulez oublier Dieu pour lui !
Dieu qui vous a comblés de tant de biens ! Dieu qui vous a donné tout ce que vous avez, et tout ce que vous êtes, et tout ce que vous aimez ! Dieu qui pour vous, s'est fait homme, a vécu parmi les hommes, a enduré les mêmes misères, les mêmes souffrances que nous, que dis-je ? Dieu qui a enduré pour nous la plus humiliante et la plus horrible des passions ; terminée par la mort, et la mort sur la croix ; Dieu qui même en mourant, ne nous a pas oubliés ; qui du haut de la croix nous a donné Marie ; qui nous a laissé l'Eglise pour nous conduire, les sacrements pour nous fortifier et nous consoler, l'Eucharistie surtout pour nourrir, pour désaltérer notre âme de sa propre chair et de son propre sang ; lui enfin qui, en échange des misères de la vie que vous aurez endurées, et des tentations que vous aurez surmontées par amour pour Lui, vous destine dans le Ciel une vie d'inénarrables délices, vie douce et glorieuse comme la sienne, longue comme l'éternité !
O insensés, et lents à aimer qui vous aime ! Vous aimez le monde qui vous hait, qui convoite votre perte, vous l'aimez éperdument. Et Dieu qui vous aime, qui vous couvre de son amour, qui vous prépare une éternelle félicité, vous l'oubliez ! vous ne l'aimez pas !
Cognovit bos possessorem et asinus proesepe Domini sui, - le boeuf grossier connaît son maître et l'âne stupide ne se trompe pas d'étable - Israël autem me non cognovit, mais l'homme que j'ai comblé de biens ne me connaît pas, dit le Seigneur, et populus meus non intellexit, et mon peuple m'oublie, moi son Seigneur, son Sauveur et son Roi !
   
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