Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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Je serais bienheureux de recevoir quelque jour le rôle et le ministère d'apôtre des prisons, prisons d'hommes et prisons de femmes.

M.J.J. Lataste

Il se fait en moi une adoration perpétuelle de Dieu par un acte simple de mon âme, toujours le même et toujours nouveau, sans commencement, sans milieu, sans fin : c'est comme un reflet, une lueur de l'éternité. Il me semble que Dieu m'abaisse et m'anéantit lui-même devant lui pour m'élever ensuite et me fixer en lui-même par une adhésion infinie à lui seul tout puissant, tout lumière, tout amour, et par un détachement absolu de tout ce qui n'est pas lui.

M.J.J. Lataste


1. Enfance et éducation du serviteur de Dieu.
(1832 - 1852)

Cadillac, 1832. La petite ville viticole du bord de la Garonne est prise entre deux citadelles. D'un côté, l'ancien château des ducs d'Epernon, transformé depuis dix ans en une maison de travaux forcés pour femmes1. Derrière les hauts murs qui l'entourent, près de 400 femmes vivent dans un silence perpétuel et absolu. A l'autre bout de la ville, une autre enceinte, celle de l'hôpital psychiatrique, où des centaines de malades vivent dans les hurlements et la souffrance. Citadelle du silence, et citadelle des cris de douleurs : une ville marquée par le sceau de la souffrance et de la honte.

Une famille nombreuse.

C'est dans ce climat qu'est né le 5 septembre 18323, le serviteur de Dieu Alcide Vital Lataste. Il est le dernier-né de sept enfants4. Ses parents sont tous les deux originaires de la région. Son père, Vital Lataste, était né le 17 novembre 1787, sa mère Jeanne Grassiet venait d'un village voisin, Beguey, où elle était née le 25 novembre 1793. Ils s'étaient mariés le 18 octobre 1812. Son père, comme beaucoup d'habitants de Cadillac, est propriétaire de quelques vignes, mais il a aussi un négoce de tissus, car l'activité viticole ne permet pas de faire vivre une famille. Il a la réputation d'être un peu anticonformiste et original5. Il surprendra ses compatriotes lorsqu'il fera construire, quelques années plus tard, une maison à colonnes toute en longueur, adossée au rempart de la ville, qui existe encore aujourd'hui. Vital Lataste est libre penseur et libéral : il ne pratique pas, mais ne s'oppose pas à la piété de sa femme et lui laisse le soin d'élever chrétiennement leurs enfants. Son attitude distante à l'égard de la foi sera un grand souci pour le serviteur de Dieu qui vivra la mort de son père dans l'angoisse pour son salut6. Le serviteur de Dieu vient au monde au sein d'une famille nombreuse et relativement aisée : qui lui donnera une bonne culture générale et il entrera en relation avec des milieux de fonctionnaires et de propriétaires de la région7.

Le petit Alcide Vital est baptisé le lendemain de sa naissance dans l'église paroissiale Saint-Martin de Cadillac8. Cette église est construite sur la place du château : en face de son portail, la sombre porte de la centrale est surmontée d'une grosse inscription en lettres noires : « Maison centrale de force et de correction ». Au-dessus du maître autel, un tableau représente la crucifixion, où l'on voit, au pied de la croix, Marie-Madeleine embrassant une dernière fois les pieds de son bien-aimé. Celle qui deviendra la référence majeure, la compagne quotidienne, de l'apôtre des prisons, est présente à son baptême et à sa dévotion d'enfant. Son frère Emile est son parrain, sa sœur Rosy sa marraine.


1 . Le château acheté par l'Etat en 1817 a commencé à servir de maison centrale de correction pour femmes en 1822. (E. Guillon, Les chateaux historiques et viticoles de la Gironde, Bordeaux, Coderc, Degréteau et Poujol, 1867, t. II, p.372-386). Sur la vie à la prison de Cadillac, voir p. 139 à 144.

3 . Registre d'état civil de Cadillac-sur-Garonne, Summ. Num. II, p. 47, § 36, (Orig. Arch. dép. de Gironde). Cet acte semble porter une erreur de date. Il donne le 4 septembre pour le jour de naissance, mais l'acte de baptême daté du 6 signale que « le garçon est né d'hier ». D'autre part, le serviteur de Dieu parle du 5 septembre comme jour anniversaire de sa naissance dans la lettre 424, du 2 octobre 1863 au Père Nespoulous.

4 . Théophyle (né en 1813), Myrta (1816), Maria Rosa (1817, dite Rosy, qui entrera dans la congrégation des Filles de la Sagesse, sous le nom de sœur Saint-Crescentien), Emile (1822), Honoré (1827), Achille (né et mort en 1829). (Evers, p. 17.)

5 . L'abbé Evers rapporte que M. Lataste installe à la surprise de ses voisins une tente sur son toit. Il construit pour les plus jeunes un berceau-parc à roulettes qui se range le soir dans une sorte de placard. Ce meuble étrange existe toujours. (Evers p.17.)

6 . Lettre 279, du 8 janvier 1866, à Mme Piron (Orig. A.B.)

7 . Voir plus loin le chapitre 2, p. 41, sur l'activité du serviteur de Dieu aux Conférences Saint-Vincent-de-Paul.

8 . 6 septembre 1832 registre de la paroisse Saint-Martin : Summ. Num. II, p. 48, § 37 ; (Orig. Arch. dép. de Gironde.)

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