Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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Documents

Document 1. Lettre 15 à son frère Emile, du 29 mars 1853. (Orig. AB).

    Les lettres du serviteur de Dieu à son frère Honoré étaient probablement les plus nombreuses, mais depuis qu'elles ont été détruites, les lettres à son autre frère, Emile et à la femme de celui-ci, Constance, sont un fonds précieux pour connaître la vie intime du serviteur de Dieu avant son entrée au noviciat. Il décrit ici avec beaucoup de détails son attachement aux Conférences Saint-Vincent-de-Paul et les activités qu'il y mène. Ce texte présente également un bon exemple des difficultés affectives que connut le serviteur de Dieu jusqu'à sa profession : chaque lettre est l'occasion de longs développements sur les retards à écrire ou à répondre, sur le fait qu'il ne peut écrire à tout le monde à la fois, que ses propos ont pu être mal interprétés. La vie religieuse amènera dans ce domaine une singulière simplification de son mode de relation et de son style épistolaire.

    Privas, 29 mars 1853.

Mon cher Emile,

Tu trouves peut-être le temps long et Constance trop disposée souvent à croire que l'on [n'] est pas attaché à elle t'a peut-être dit déjà : Il nous avait bien dit qu'il nous écrirait, il y a déjà près de quinze jours qu'il est arrivé, il a écrit à papa, il a écrit à Honoré et à d'autres encore sans doute, vois donc s'il nous a écrit. Eh bien ! méchante soeur, je veux me disculper et me rendre innocent même à tes yeux. D'abord, je devais écrire à Honoré et à Théophile avant de vous écrire parce qu'avant, de Bordeaux ils m'avaient répondu et c'était moi qui leur devais une lettre tandis que c'est vous au contraire qui m'en deviez une quand je suis parti. Voici donc ce que j'ai fait depuis mon arrivée : tous les jours au bureau de huit heures du matin à onze heures. A onze heures déjeuner puis quelques moments au Cercle ou à promener, c'est presque inévitable étant à dîner avec d'autres jeunes gens ; à une heure je rentre au bureau d'où je ne sors qu'à cinq heures. Depuis mon arrivée à l'approche de Pâques j'allais à cette heure-là avec les membres de la Conférence occupés à réunir et faire la lecture aux soldats ; à six heures et demie dîner. En sortant j'allais au cercle un peu, quelquefois au sermon, quelquefois à des réunions très agréables de membres de la Conférence ; je ne pouvais pas en arrivant à Privas rester les premiers jours enfermé comme un oiseau de nuit, il me fallait bien faire des connaissances. Eh bien ! malgré tout cela j'ai déjà trouvé le moyen d'écrire : à papa, Théophile, Honoré, pépé, Madame Buston, mes amis de Bordeaux, celui de Nantes, Rosy, et je vous écris aujourd'hui. J'ajouterai à cela que j'avais un grand nombre de visites officielles à faire et que j'ai faites ; j'entreprendrai bien aussi de te prouver que je n'ai pu le faire les dimanches mais je te crois convaincue et ce serait perdre son temps en bavardage inutile et très ennuyeux ; je m'arrête donc ici, avec la conscience de mon innocence et l'assurance que tu m'as déjà pardonné s'il t'était avisé de me garder une dent pour cela.

Tu me disais avant de partir, mon cher Emile, de te raconter dans mes lettres les détails de mon voyage mais pour ne pas répéter des détails peu intéressants et que j'ai déjà donnés, je préfère te parler un peu de Privas, j'en ai assez à te dire pour remplir toute cette lettre. D'ailleurs si tu as demandé à papa des nouvelles de mon voyage, sûrement qu'il n'aura pas manqué de te communiquer ma lettre, et s'il ne l'avait fait par oubli rien ne serait facile comme de l'avoir.

Quand je partis de Cadillac je croyais arriver à Privas dans une bonne saison, que je trouverais l'hiver près de finir et le printemps presque commencé. Eh bien ! non, au contraire, tout le monde s'accorde à dire que l'hiver cette année n'a commencé à se faire sentir qu'au commencement de février et que depuis bien des années on n'a eu autant de froid que ce mois-ci. Je n'ai eu que mon premier dimanche de bien beau temps, depuis il pleut et il neige presque continuellement, le temps est noir et triste. Mais ce qui est le plus fatigant c'est un vent violent, un vent impétueux et qui ne nous donne pas de relâche. Il s'est un peu calmé aujourd'hui mais hier il soufflait avec une force étonnante la neige ainsi poussée par le vent tombe avec violence et se fond rapidement dans les rues. Aussi, j'ai été bien surpris il y a quelques jours : le vent s'était calmé et il avait neigé fortement, il avait plu ensuite et le lendemain nous avions une boue épaisse où les souliers disparaissaient en marchant. Ce jour-là, le vent fut très violent ; le lendemain les pavés et la route étaient parfaitement secs et le surlendemain le vent ne jettait plus que de la poussière au visage.

Le froid est excessif ; pendant tout mon voyage il ne s'est pas fait sentir, je ne gardais mon caban dans les voitures que la nuit et je ne me suis pas du tout servi de gants ; ici, on se gèle. Il m'en coûte de m'enfermer dans ma chambre carrelée, sans feu et quand je veux faire du feu, le vent qui s'engouffre dans la cheminée me renvoie toute la fumée au visage et en remplit si bien ma chambre que je n'ai plus qu'une ressource pour ne pas être asphyxié, c'est de tenir ma croisée grande ouverte, mais ce n'est pas très gai. Ajoute à cela, qu'il est impossible ici de se procurer du bois sec ou qu'on le paie un prix fou. Les rares familles qui brûlent du bois l'ont acheté presque vert et l'ont gardé plusieurs années dans leurs chais. Je brûle donc du coke dont la fumée est on ne peut plus désagréable et malsaine.

Quel temps fait-il à Cadillac ? J'ai reçu une lettre de papa et une autre d'Honoré et l'on ne me dit ni s'il fait beau, ni s'il fait mauvais, ni s'il fait chaud, ni s'il fait froid. Quel temps faisait-il le jour de Pâques, par exemple ? Le printemps astronomique est cependant commencé depuis le 21 mars et je me souviens qu'au collège de Pons nous prenions ordinairement à Pâques nos pantalons blancs d'uniforme. Il est vrai que Pâques est cette année bien à bonne heure.

Je suis à cinquante pas de la direction et entre nous est la caserne. A chaque heure les tambours battent un roulement. Je les entends en ce moment, il est donc une heure, j'arrête ici ma lettre et la reprendrai ce soir. Elle ne pourra donc partir que demain. Elle t'arrivera probablement le 3 ou 4 avril. Il est assez étonnant qu'elles mettent de Cadillac ici autant de temps que j'en ai mis moi-même en m'arrêtant plusieurs fois.

Tu ne saurais croire, mon cher Emile, combien je suis fatigué de parler de Privas, il n'y a pas vingt jours que je suis ici et j'ai déjà écrit je ne sais combien de lettres et dans toutes il m'a fallu parler longuement de Privas. Cette lettre que je t'écris n'est pas de beaucoup la dernière il faut l'espérer, eh bien ! je t'en parlerai un peu chaque fois pour ne pas te fatiguer ni me fatiguer. Voici donc comment je veux terminer cette lettre. Je vais te dire en quelques mots quels monuments a Privas et lesquels il n'a pas, et puis, si tu le veux bien nous causerons de Cadillac.

Privas a une église petite, pauvre, triste, sans ornement aucun, des enfants de chœur pitoyablement vêtus, une orgue passable, plus que passable, un couvent de religieuses Trinitaires qui tiennent école et soignent les malades de l'hôpital. Leur costume est assez curieux. Leur origine date de loin et cet ordre a été établi du temps des croisades pour le rachat et le soin des captifs. Elles ont une robe de laine noire un petit juste-au-corps de même étoffe entièrement ouvert sur le devant. Sur la poitrine elles ont un ample châle en laine bien blanche qui croise et à la ceinture une large bande de flanelle de même couleur et bordée de rouge... Je n'ai pas pu savoir si c'est une ceinture détachée ou si cela tient à leurs vêtements. Au milieu de cette manière de ceinture est brodée une large croix rouge et noir comme on les représente sur les manteaux des croisés. Sur cette croix brodée pend une grosse croix en argent. Sur la tête elles ont une petite coiffe blanche et pour sortir un capuchon en soie noire.

Il y a encore à Privas un temple protestant très pauvre aussi. Le cinquième de la commune, environ, est protestant. Un collège ecclésiastique peu florissant, il n'y a que soixante ou soixante-dix élèves ; une maison d'aliénés des deux sexes, ils peuvent être en tout une cinquantaine, une prison passable ; une usine à gaz. Pas de halle, pas de salle de bals, théâtre ou concerts, des cafés en nombre infini mais pas de bon.

Le clergé se compose du curé, le vicaire, l'aumônier des prisons, l'aumônier de l'hôpital et des aliénés, et quelques prêtres professeurs au collège.

Il y a encore des religieuses de Saint-Joseph, je crois, mais je ne sais où elles se tiennent, et une congrégation de Pénitents blancs, dont je ne vous parlerai pas, parce que je n'ai pas encore de renseignements sur leur compte. A une autre fois.

Ce qui sans contredit contribuera le plus à m'habituer à Privas, c'est la Conférence Saint-Vincent-de-Paul dont je faisais partie à Bordeaux et que j'ai retrouvée à Privas. J'avais une lettre de recommandation pour le président, j'ai été admis sur la foi de cette lettre du secrétaire général de Bordeaux sans passer par l'élection. J'ai retrouvé là une famille de frères. Il y a dix-huit mois à peine qu'elle est formée et nous comptons déjà 63 membres et tous les jours nous recevons de nouvelles demandes d'adhésion. Ils n'étaient que 6 ou 7 en principe. On en a plaisanté beaucoup d'abord mais ils ont tenu bon et maintenant on n'a plus à vaincre le respect humain pour s'avouer religieux et membres de la conférence, la majorité des esprits et des sympathies sont pour notre œuvre. Nous nous réunissons quelques fois le soir ; on n'a pas encore pu former un cercle catholique comme à Bordeaux mais c'est un projet pour l'hiver prochain. Puisse-t-on réussir ! quel agrément de se trouver sans cesse avec des hommes dont les opinions et les sentiments concordent parfaitement avec les vôtres en matière aussi grave ; sans se connaître encore on se regarde comme amis ! Je les connais déjà en grand nombre et tous m'ont fait des offres de service dans le cas où je viendrais à être malade ou à avoir besoin d'eux. Dieu fasse croître notre œuvre comme il l'a fait jusqu'ici : elle a commencé à Paris en 1833 avec sept ou huit étudiants, en 1849 il en existait déjà 464 conférences, en 1850, 611. Au 1er juillet 1852 on en a compté 875 dans toutes les parties du monde et toutes dirigées par le conseil général de Paris.

Nos membres ici sont très zélés, nous en avons de toutes les classes. Le payeur du département, notre président, des avocats, notaires, un avoué, un juge, plusieurs architectes et ingénieurs, un médecin, plusieurs employés et des propriétaires ; tous pratiquants.

Eh bien ! il paraît que la mission a eu de bons résultats ? excepté cependant parmi nos fonctionnaires. Comprends-tu que des hommes quels qu'ils soient, quelques grands, quelques puissants qu'ils soient dédaignent de s'approcher de Dieu de crainte de paraître des gens simples. J'ai entendu le P. Marie-Louis à Saint-Eloi, dire aux gens haut placés qui disaient : Moi, magistrat, officier, homme de loi, etc. etc., aller m'humilier à genoux aux pieds d'un homme !

Et lui : Dites-moi, qui vous êtes ? Un point sur la terre ; qu'est la terre ? Qu'est l'univers ? un point dans l'infini ; enfin qu'est cet infini près de Dieu ? rien... Qui donc êtes-vous et qu'êtes-vous ?

Dimanche à six heures et demie du matin il y a eu environ quatre cents hommes communiant parmi lesquels trente-quatre militaires dont deux ont servi la messe (ce sont des Bordelais).

Il me reste bien peu de place pour vous remercier tous deux de la pensée que vous aviez eue de me faire le parrain du prochain enfant que Dieu va vous donner. Je ne sais qui le premier a eu la pensée ; je pense que c'est de tous les deux. Vous aviez bien pensé. Soyez assuré que tout ce qui de loin ou de près touchera à votre bonheur excitera mon plus vif intérêt.

Puisse, chère Constance, puisse Dieu te donner bientôt à souhait et sans trop de souffrance l'enfant que vous désirez tous deux, surtout qu'il vous le donne tel, qu'un jour il devienne bon fils, bon français, bon chrétien surtout et qu'il soit dans votre intérieur une nouvelle source de contentement et de joie.

Comment va Lucy ? Fernand est-il guéri ? Ne manquez pas de m'avertir dès qu'il sera né, du jour de son baptême, je veux ce jour-là m'unir d'intention avec vous et prier pour lui du moins si je ne puis lui servir de parrain. Je l'aurais bien désiré.

Adieu, mes bons amis, adieu cher Emile, adieu chère Constance, je vous embrasse tous deux de tout cœur.

Alcide Lataste.

Adressez votre lettre à : M. Alcide Lataste, surnuméraire des Contributions directes sur l'Esplanade, à Privas (Ardèche).

Ecrivez quand vous le pourrez, mais Constance me ferait bien plaisir d'écrire elle aussi quelques lignes.


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