Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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Document 2. Lettre 17 à son frère Emile, du 28 juillet 1853. (Orig. AB.)

Comme la précédente, cette lettre est un bon exemple des bavardages épistolaires du jeune fonctionnaire solitaire qui est heureux de pouvoir retrouver par l'écrit un peu du climat familial et des conversations à bâtons rompus. Deux points méritent l'attention : d'une part la longue parenthèse sur la communion fréquente, où l'on peut constater que cette pratique, qui sera proposée aux détenues une dizaine d'années plus tard par le père Lataste, est déjà un point important de sa vie chrétienne ; d'autre part la description de la retraite des Conférences Saint-Vincent-de-Paul à Viviers qui donne une bonne idée du climat communautaire de ce mouvement.

Privas, 28 juillet 1853.

Bon frère et bon ami, j'ai reçu ce matin ta lettre qui m'a été d'autant plus agréable que je ne m'attendais pas à la recevoir, car je savais fort bien que j'étais en retard. Ta lettre m'est arrivée au moment où je me proposais de t'écrire, comme papa pourra te le dire. Je l'ai chargé de te prévenir que j'allais t'écrire immédiatement. Je remercie encore Constance de ne m'avoir pas oublié et de m'avoir dit qu'elle désirait de recevoir de mes lettres, ce m'est une nouvelle preuve qu'elle tient sincèrement à son frère Alcide, puisqu'elle m'écrit alors même que ce serait à mon tour de lui écrire.

T'expliquer comment j'ai passé plus de deux mois sans vous écrire serait chose un peu longue et d'ailleurs contraire à nos conventions. Je vais cependant tâcher de t'en faire comprendre le motif en quelques mots :

Le mois dernier le temps était si beau et mes amis me sollicitaient tant pour que j'aille promener avec eux que je renvoyais de jour en jour la réponse que j'aurais voulu faire à ton avant-dernière lettre qui est bien loin de m'avoir fâché en quoi que ce soit, comme tu sembles presque le présumer. Puis je suis allé en tournée pendant quelques jours avec un contrôleur voisin ; il y a quelques jours encore j'ai fait un petit voyage, dont je me propose de t'entretenir longuement aujourd'hui, ce sera une revanche à tes deux lettres et à mon long silence. Enfin, il s'est passé des choses que tu n'ignores sûrement pas, bien que tu ne m'en aies rien dit dans ta dernière, des choses bien tristes et qui me serrent bien le cœur, je t'assure. Il me répugnait de t'écrire sans te confier toutes ces choses et voilà aussi pourquoi je retardais de jour en jour. Aujourd'hui, je ne t'en entretiendrai pas non plus, je n'en ai pas le courage ; non que je craigne de te confier à toi, mon frère et mon ami, et à Constance aussi, ce que je puis avoir de plus intime, mais tout ce que je pourrais dire ne vous apprendrait rien ; vous ne pourriez non plus y porter remède et d'ailleurs vous aussi sans doute, mon frère et ma soeur, vous aussi sans doute vous me blâmez et vous me plaignez ; car c'est ce que font tous ceux qui me portent de l'intérêt et de l'amitié ; et puis, ce sujet a eu jusqu'ici le triste privilège de donner de la peine aussi et de la tristesse à tous ceux que j'ai entretenus de cela. A quoi bon vous donner encore de la peine à vous qui m'aimez aussi et qui désirez mon bonheur ?

J'aurai d'ailleurs de quoi vous entretenir longuement avec les seuls détails que je me propose de vous donner sur notre retraite de Viviers et avec les réponses que je dois à vos dernières lettres.

Je viens de relire avec un nouveau plaisir la lettre où tu m'apprends la bonne nouvelle de l'heureuse venue au monde de mon petit filleul. Hélas ! qui sait quand je pourrai le voir, l'embrasser, l'appeler mon petit filleul et m'entendre appelé par lui mon oncle et mon parrain !

Qui sait quand j'aurai le bonheur de vous revoir tous et vous deux en particulier. Quand pourrais-je de nouveau embrasser mes petits neveux, embrasser Lucy et Fernand dont j'ai appris avec plaisir la complète guérison ? Je ne sais ; je sais que je suis dans une administration et que je dois être prêt à aller partout où l'on voudra m'envoyer ; je le sais et ne puis m'en plaindre. En attendant je prierai Dieu de tout mon cœur qu'il répande sur vous, et sur vos gentils enfants, mes neveux, et en particulier sur mon petit Raoul, qu'il répande sur vous la santé, le contentement, le bonheur, à profusion !

Loin d'en être fâché, j'approuve complètement tout ce que tu me dis au sujet de la lettre de pépé : je reconnais mon tort, j'ai tout à fait manqué de prudence et de tact. Je le sens d'autant mieux maintenant que M. Milanta, missionnaire apostolique, notre prédicateur à la retraite de Viviers, nous a entretenu à ce sujet et nous a bien recommandé la prudence. Je prie Dieu que cette lettre écrite dans le but de le ramener tout à fait à la religion ne l'en ait pas tout à fait éloigné. Je ne lui ai pas écrit depuis et je ne sais si je dois lui écrire. Qu'en penses-tu ?

Je comprends parfaitement ce que tu me dis au sujet de la communion fréquente et je crois, comme toi, qu'il serait mal pour se livrer plus entièrement aux pratiques religieuses de négliger le moins du monde ses affaires. J'admire avec quel soin, avec quelles bonnes dispositions tu t'approches de la sainte table le jour de Pâques puisque tu t'y prépares si longuement et si assidûment. Je comprends qu'une communion faite ainsi doit porter de bons fruits, mais je ne crois pas, comme tu sembles le penser, qu'il soit impossible de le faire plus souvent sans négliger ses affaires.

Tu es de ces personnes, je le vois, dont j'ai lu dans l'Imitation ou je ne sais quel autre livre religieux, qu'elles ne s'aprochent que très rarement de la sainte table parce qu'elles pensent n'être jamais assez bien préparées.

Certainement ce mystère est si grand, celui que nous allons non seulement visiter mais recevoir en nous est si grand que nous ne saurions jamais être assez bien préparés ; mais on peut s'approcher de la sainte table sans ces préparations longues et assidues qui nous empêchent pendant un mois de vaquer sérieusement à nos affaires. Songe donc que ce sacrement sublime d'amour n'a pas été institué comme une récompense pour les âmes pieuses et bien disposées, mais bien comme un remède pour détruire le poison du mal, comme une piscine où laver les plaies de l'âme, comme un baume pour les guérir, comme un cordial à retrouver la force et le courage qui nous sont nécessaires.

Certains prêtres insistent beaucoup auprès de leurs pénitents pour les encourager à une communion fréquente. Ils prétendent que pour s'approcher de la sainte table il suffit de croire, de regretter ses fautes passées et d'avoir la ferme intention d'éviter désormais d'y retomber. Si l'on n'a pas de meilleures dispositions c'est précisément dans la communion qu'on les trouvera. Une communion servira de préparation à la prochaine. Pour ma part, j'ai compris par expérience que j'avais besoin de communier souvent pour demeurer dans la bonne voie. Quand je demeure longtemps sans le faire, je sens ma foi s'affaiblir, mes forces diminuer ; je n'ai presque plus de courage contre le respect humain, je désespère presque de vaincre mes mauvais penchants ; enfin je vais de pis en pis. Une communion fréquente au contraire ranime ma foi et me donne de nouvelles forces.

Aujourd'hui je la ferai peut-être sans de bien bonnes dispositions mais cette communion me servira à faire la prochaine dans des dispositions meilleures. D'ailleurs que faut-il pour s'y préparer ? Y songer de temps en temps et pour y songer une seconde suffit ; le soir à sa prière regretter ses fautes et désirer de n'y plus retomber. Mais cela ne peut, ce me semble, nuire aux affaires. Tu sais bien la romance : Travailler, c'est prier. Le travail est une prière en effet lorsqu'on l'a offert à Dieu.

D'ailleurs, tu dois savoir que les confrères de Saint-Vincent-de-Paul peuvent gagner une indulgence pleinière tous les mois en communiant et les œuvres de charité qu'ils font, la visite des pauvres, par exemple, est une excellente préparation.

Je m'arrête sur ce sujet, j'en ai déjà dit trop long ; c'était complètement inutile pour toi. D'ailleurs, en te disant toutes ces choses, je ne prétends pas dire que tu ferais mieux de le faire plus souvent ; ce qui est bien bon, bien utile, indispensable même pour l'un peut ne pas être de même pour un autre. Chacun sent à ce sujet ce qu'il vaut mieux qu'il fasse. J'ai voulu seulement t'y faire réfléchir et répondre à ta lettre.

Je viens de relire ce qui précède et vraiment je suis honteux de m'être permis cette digression qui ressemble à un sermon mais qui me sied bien mal, et qui sied bien mal à mon âge. Tu m'as dit que tu désirais que je te dise tout ce qui me passait par la tête et comme cela y passait, je pense donc que tu excuseras le peu de convenance de cette trop longue digression, et que tu ne t'arrêteras pas à ce qu'elle peut avoir de déplacé. Quand je dis tu, je m'adresse aussi à Constance, parler à un c'est parler à l'autre et dire tu c'est encore m'adresser à tous deux car vous ne faites qu'un, n'est-ce pas ?

Je me félicite avec vous deux que notre cher petit Raoul soit si frais, si gentil et si bien portant. Je vois qu'il tient de la mère sous ce rapport-là, mais vous ne me dites pas auquel des deux il ressemble le plus : il est vrai qu'il doit être encore bien difficile de le voir. Je ne sais si tu as engraissé un peu, mon cher Emile, je ne te souhaite qu'une chose c'est de conserver toujours cette bonne santé qui est la richesse de notre famille. Sais-tu que je m'en félicite bien souvent quand je vois autour de moi tant de gens maladifs, et que je fais s'épanouir les figures d'étonnement en disant qu'il y a bien quinze ans qu'un médecin n'a pas mis les pieds chez nous.

Je suis heureux de voir comme tu le dis, que nos visites aux pauvres te sont si agréables et que tu désires tant de les voir bien organisées. C'est bien là en effet l'œuvre fondamentale des Conférences, la seule universellement pratiquée. C'est aussi, je crois, celle qui est la plus capable de procurer ces jouissances de l'âme que l'on ne trouve pas dans les fêtes du monde les plus brillantes et qu'on trouve le plus souvent dans ces misérables taudis où le pauvre gît avec la maladie, le froid, la faim et toutes les misères qui en sont la suite. C'est que Dieu nous apprend que c'est lui-même que nous visitons en visitant les pauvres, tandis que le plus souvent il est bien loin de nos fêtes du monde.

Je voulais t'entretenir longuement de mon voyage à Viviers et je vois que mon papier s'échappe et disparaît peu à peu sous le bavardage de ma plume, je me hâte d'y arriver.

Je commence par te donner copie non pas de la circulaire entière que nous avons reçue du conseil central de Valence car elle était très longue et je ne l'ai pas ici, mais de la fin seulement qui a été imprimée séparement et distribuée à toutes les conférences dans les deux diocèses de Valence et de Viviers qui forment à eux deux la circonscription du conseil central dont le siège est à Valence. Le voici :

Société Saint-Vincent-de-Paul Conseil Central de Valence

Toutes les Conférences comprises dans la circonscription du conseil central de Valence sont convoquées, à l'occasion de la fête de saint Vincent de Paul, pour un triduum ou retraite préparatoire de trois jours. Elle aura lieu dans le grand séminaire de Viviers et sera prêchée par M. l'abbé Milanta, missionnaire apostolique. Tous les membres, à quelque titre qu'ils appartiennent à la Société, actifs, honoraires, aspirants, correspondants, sont également invités à y prendre part. Ils peuvent sous leur responsabilité, y présenter des personnes étrangères à la Société qui désireraient participer à la même faveur.

Les exercices en ont été réglés de la manière suivante :

5h.30 Lever

6h.00 Prière en commun - Instruction

7h.00 Sainte Messe

7h.30 Déjeuner

8h.30 Temps libre. Séances du Conseil Central

10h.00 Instruction

11h.00 Temps libre

12h.00 Dîner

12h.30 Récréation

1h.00 Temps libre

2h.00 Réunion des Commissions

3h.00 Vêpres - instruction

4h.00 Récréation

4h.30 Assemblée générale des Conférences

6h.00 Instruction

7h.00 Souper

7h.30 Récréation

8h.30 Prière en commun

9h.00 Coucher

Le samedi 16 juillet à 6 h du soir : Ouverture des exercices de la retraite.

Tous les membres qui désireront y prendre part devront être rendus pour ce moment.

Le lundi, il sera dit une messe de requiem pour tous les confrères décédés. Le mardi, à la messe de 7 h aura lieu la communion générale.

Le panégyrique de saint Vincent de Paul sera prêché ce jour-là, à 3 h. Le mercredi matin, départ à 8 h.

Tout s'est passé exactement comme il est indiqué dans le règlement. Je n'ai pu être rendu pour l'ouverture de la retraite. Je ne suis arrivé à Viviers que le dimanche, 17 juillet à neuf heures et demie du matin. Je n'avais pas entendu la messe, j'ai entendu la grand-messe à la cathédrale, qui n'est pas très belle. La messe a été fort longue. Enfin, je suis rentré au grand séminaire quelques minutes avant midi.

Ce grand séminaire est immense, admirablement et solidement bâti sur le roc, il domine le Rhône et les plaines de la Drôme. Au loin, on aperçoit les montagnes du Dauphiné et par derrière, plus loin encore et plus élevées, les Alpes. Les murs du grand séminaire sont aussi épais que ceux du château de Bénauge ou du château de Langoiran que nous avons visités ensemble. L'aile du milieu a sur chaque façade 98 croisées. Il y a bien près de 250 chambres et ce ne sont pas des cellules ; elles sont toutes aussi grandes que la chambre aux images que j'habitais à Cadillac. Ces chambres sont disposées sur les deux façades, au milieu est un immense corridor de quinze mètres au moins de large. Nous avions chacun notre chambre. Nous n'étions environ que 80 laïques pendant la retraite. Le dernier jour nous étions plus de 120 sans compter les prêtres et les abbés qui étaient venus, le grand séminaire était en vacances. Il paraît que ce moment était mal choisi ou plutôt que la fête de saint Vincent de Paul tombe dans un mauvais moment ; c'est maintenant le plus fort moment pour la vente des cocons qui fait ici le principal commerce. Désormais, cette retraite n'aura lieu qu'au commencement de septembre alors que les cours sont en vacances ; chacun est un peu plus libre en ce moment. C'est la première fois que cette retraite a lieu mais on en est si satisfait que le conseil central a décidé qu'elle aurait lieu tous les ans ; pour ma part, je désirerais bien pouvoir assister souvent à de semblables réunions.

Nos chambres étaient blanchies à la chaux, excessivement propres ; notre mobilier était un lit très simple, un bénitier à côté, deux chaises, une petite armoire en bois blanc et une petite table sur laquelle on avait eu l'attention de mettre dans chaque cellule une main de papier ordinaire, une de papier à lettre, un porteplume, un encrier et des pains à cacheter. Nous étions gâtés.

C'était admirable et bon à voir tous ces hommes venus des deux départements de la Drôme et de l'Ardèche, ces hommes de tout âge, de toute fortune, de toute condition, sans se connaître, sans s'être jamais vus, se parler, se sourire, se serrer la main, causer enfin aussi librement, aussi intimement que s'ils se connaissaient de longue date. Voilà bien réellement la véritable fraternité. C'était bon à voir, je le répète, cette franche intimité, cette franche cordialité qui régnait entre tous. Il était facile de voir que sans se connaître chacun s'estimait et s'aimait. Nous avions des magistrats (le maire de Valence est membre de la conférence) des hommes de haute condition, et aussi des hommes de peine, des ouvriers, des paysans en veste. Les premiers ne se croyaient pas déshonorés de se trouver mêlés aux seconds, au contraire, ils rivalisaient de prévenances pour eux à l'église, au réfectoire, dans les cours, et les seconds ne se croyaient pas déplacés à côté des premiers. Ils sentaient qu'ils étaient membres de la même famille.

Nous avions avec nous les deux évêques de Valence et de Viviers qui étaient enchantés de cette réunion et avaient voulu en suivre presque tous les exercices. Ils mangeaient avec nous et confessaient. M. Milanta, missionnaire apostolique (il m'a dit avoir été élevé à Bordeaux chez les Jésuites, dans le local actuel du petit séminaire), un missionnaire arrivant du Sénégal, les deux grands vicaires de Valence et de Viviers, plusieurs chanoines et curés ; M. Dendie, vice-président du conseil général de la Société Saint-Vincent-de-Paul (à Paris) et M. Dupré de Lovie, président du conseil central à Valence.

Ces deux messieurs dînaient avec nos Seigneurs les évêques, grands vicaires, sur une table particulière placée au fond du réfectoire. Pendant les repas, un prêtre nous lisait l'ouvrage de M. Baudon (président du conseil général) sur les associations charitables. Nous étions très bien servis et faisions trois repas par jour. Et cependant on ne nous prenait pour la chambre et les repas que trois francs par jour plus un franc de surcroît. J'y suis resté trois jours, cela m'a coûté dix francs. Cela m'eût coûté le double dans un hôtel. C'est d'ailleurs le prix fixé pour messieurs les ecclésiastiques lorsqu'ils viennent passer huit jours à Viviers pour les retraites annuelles.

Vous trouverez que je m'appesantis beaucoup sur des détails qui ne font pourtant pas la principale partie de la retraite. C'est que l'on va publier une petite brochure qui sous le titre de : Souvenirs de la retraite de Viviers, reproduira mot à mot tout ce qui s'est passé là-bas, avec les instructions de M. Milanta, les allocutions de nos Seigneurs les évêques, les rapports admirables de Messieurs Dendi et Dupré de Lovie, surtout enfin les douces impressions que chacun a emportées de cette bonne réunion.

Je m'arrête donc de préférence aux détails que tu n'y trouveras pas.

M. Milanta est un excellent prédicateur, il avait bien peu de temps pour nous faire des sermons suivis, mais il ne s'est pas attaché à nous prouver les vérités religieuses que nous étions censés ne pas ignorer puisque nous étions membres d'une société religieuse avant tout ; mais il a traité des sujets plus analogues, plus conformes à notre position et d'un usage plus pratique. Il nous a parlé de la conduite que nous devons tenir dans le monde, de la réserve et de la charité que nous devons apporter dans les réunions et surtout vis-à-vis des femmes. Enfin, il a bien su choisir les sujets.

Monsieur Dupré de Lovie, le président du conseil central est un médecin très réputé de Valence, homme du plus grand savoir et aussi de la plus grande modestie. Il a un extérieur modeste et avec cela si rempli d'une expression douce et vive à la fois, qu'on croirait en le voyant voir un saint entouré de ces auréoles de feu qu'on leur suppose vulgairement. Il a la parole douce mais accentuée et pénétrante. Il a arraché des larmes à tous les yeux quand en passant, il a parlé de la mort récente encore de son fils. Rien n'était beau et intéressant à la fois comme ces trois réunions générales, auxquelles assistaient Monseigneur, le Clergé et nous tous attentifs et recueillis. C'était bon et en même temps peu ordinaire à voir que cette réunion sur tous les visages d'une gravité, d'un recueillement sans contrainte et d'un sourire de contentement qui semblait prêt à s'échapper de toutes les lèvres. Oh ! alors, plus que jamais je me sentais fier, mais fier d'une fierté qui n'était que dans le cœur, fier de me voir moi aussi membre de cette bonne, de cette grande famille de Saint-Vincent-de-Paul, qui semblait jusqu'ici si bien bénie de Dieu et qui semblait appelée à faire partout tant de bien. J'étais fier aussi de savoir que de notre famille seulement, trois membres déjà en faisaient partie. Monseigneur nous disait qu'il regardait la Société Saint-Vincent-de-Paul comme une œuvre providentielle et qu'il la plaçait à la suite de l'œuvre immense de la Propagation de la foi. Celle-ci est appelée à aller prêcher la foi dans les contrées qui ne l'ont pas connue et notre Société va sur ses brisées rappelant la foi, là où elle avait disparu. Tu verras dans les souvenirs de la retraite de Viviers la copie de cet admirable rapport de M. Dupré de Lovie après lequel on s'est levé en masse et l'on a demandé unanimement son impression. On a fait sur-le-champ une quête spéciale pour les frais d'impression et cette quête a produit cent et je ne sais combien de francs.

Je m'arrête, la place va me manquer, je regrette de ne pouvoir t'en dire plus au long ; je dois te dire cependant que dans les réunions du conseil central et des commissions il s'est discuté des questions très intéressantes et que les décisions prises à ce sujet seront consignées dans l'opuscule sus-nommé. Je faisais partie de la commission de la visite des pauvres. Le but de ces réunions était de voir les abus à corriger, et la meilleure manière d'accomplir ces diverses œuvres de charité afin d'en faire comme une règle générale qui serait conforme au règlement mais entrerait dans plus de détails et dont l'avantage serait de régulariser, d'améliorer les diverses manières d'exercer la charité, et d'établir l'unité à ce sujet dans toute la circonscription.

On a décidé la fondation d'un orphelinat général pour les deux départements de la Drôme et de l'Ardèche etc. etc.

On nous a beaucoup parlé d'une œuvre nouvelle qui se répand beaucoup et qu'on nous a engagé à répandre le plus possible. C'est celle de la sanctification du dimanche. Voici en quoi elle consiste : on fait circuler des listes où s'inscrivent marchands ou acheteurs, tous ceux qui veulent l'adopter ; les premiers s'engagent à ne jamais vendre ; les seconds à ne jamais acheter le dimanche, mais comme le marchand qui ferme le dimanche s'expose à faire des pertes si son voisin tient ouvert ; l'acheteur s'engage encore, à moins d'impossibilité, ou de cas extraordinaires, à n'acheter que chez les marchands qui ferment le dimanche ; afin de les dédommager ainsi de ce qu'ils peuvent avoir perdu. Cette œuvre se répand d'une manière prodigieuse. La direction en est à Paris, je ne sais dans quelle rue. Afin que les marchands et les acheteurs puissent connaître les noms de ceux qui ont souscrit à cette œuvre, il est publié tous les trois mois, par les soins de la direction de l'œuvre, un bulletin en faisant connaître les progrès et donnant par catégories et par ordre tous les noms de ceux qui ont souscrit. Ce bulletin coûte un franc par an. J'en enverrai un dans quelque temps à Honoré qui te servira aussi. Tu ferais peut-être bien de lui communiquer cette lettre.

Adieu, mille baisers pour Constance, Raoul et les enfants.

Tout à toi de cœur, ton frère et bon ami.

A. Lataste.

P. -S. Je te prie, encore une fois, mon cher Emile ou plutôt je vous prie tous deux de ne pas m'en vouloir de ne vous parler de cet événement de cœur que vous connaissez. Il m'en coûte trop de m'en entretenir ! Mais, je vous en prie, si vous avez à ce sujet quelque chose à me dire, faites-le en toute liberté, et en toute franchise, vous me ferez plaisir. J'espère en Dieu !

J'allais encore oublier une chose que j'ai oublié de te dire dans ma dernière lettre. Tu affranchis les lettres que tu m'écris ; cela n'est pas juste. Si donner vingt -cinq centimes est un sacrifice pour moi il n'est rien, sois en sûr, auprès du plaisir que me causent tes lettres. Ainsi ne le fais plus si tu ne veux m'obliger à le faire moi aussi.


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