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Document 2. Lettre 457, du 22 novembre 1853, à son ami Blacas. (Orig. AB.).
Quelques jours plus tard, le serviteur de Dieu écrit sur les mêmes sujets à l'un de ses proches, M. Blacas, qui faisait partie de la même administration que lui. On notera la pudeur avec laquelle Alcide Lataste parle de ses difficultés sentimentales et combien sa sensibilité souffre de comprendre qu'on en parle dans son entourage.
Pau, 22 novembre 1853.
Sachez, mon bon ami, que lorsque je vous dis une chose, c'est que je le pense et qu'ainsi vous êtes tout à fait dans votre tort quand vous me dites au commencement de votre lettre : « Je ne puis pas croire que vous avez pris pour vous etc. ». C'est seulement un prétexte pour me découvrir à demi un secret qui vous pèse sur le cur et que vous n'osez pas me faire connaître. Non, Monsieur, non il ne me pèse pas sur le cur et je ne sais ce qui me retient de ne vous en rien dire encore pour vous en donner la preuve ; mais vous me dites que vous le connaissez déjà et depuis longtemps, autant vaut donc que je vous le confie. Je ne doute pas que vous me saurez très gré d'une confidence faite en de semblables conditions, c'est à dire après avoir eu l'assurance que vous connaissiez tout d'autre part.
Du reste, il est plus que probable que si Dieu avait permis que nous fissions ensemble le petit voyage que nous avions projeté, il est probable que je n'aurais pas attendu jusqu'à aujourd'hui pour vous confier un secret qui me tient de si près au cur. Plusieurs fois même étant à Privas j'ai été sur le point de le dire, mais je ne l'ai pas osé. Vous me dites que vous le saviez depuis longtemps, j'avais en effet cru m'apercevoir avant mon départ, que vous soupçonniez quelque chose ; je vous serais obligé de me dire depuis quand et comment vous l'avez appris. Je vous remercie de la discrétion que vous avez gardée jusqu'à ce jour sur une chose que l'on ne vous avait pas confiée ; elle m'est un sûr garant de celle que j'attends de vous désormais.
Vous avez pensé avec beaucoup de raisons que je n'aurais jamais pris une résolution aussi sérieuse sans l'avis de M. Eldin ; il sait tout, mais ne lui en parlez pas, il pourrait ne pas approuver que je vous en aie parlé.
Vous avez dû remarquer sans doute, sinon je vous apprends que j'écris et reçois des lettres de M. et Mme de Saint G... mais je désirerais beaucoup que le public n'en sût rien et je compte assez sur votre bonne amitié pour croire que vous voudrez bien faire votre possible pour que cet échange de lettres ne soit pas remarqué.
Comme vous me le dites, je savais depuis quelque temps que le public était averti de ces choses, j'en ai cruellement souffert je vous assure ; voir soumis aux observations, au jugement, aux commérages du public toujours si porté à mal penser et à mal dire, un sentiment aussi intime de mon cur, aussi délicat, aussi personnel ! Vous pouviez croire que j'en ai souffert surtout à cause de ces dames. Je vous serai bien obligé de me dire ce qu'en ont pensé et ce qu'en ont dit, non pas le public son jugement m'importune et peu m'importe qu'il soit pour ou contre je n'en ai que faire, mais le jugement de ceux qui me portent quelque intérêt, de ceux que vous pouvez regarder comme des amis ; et surtout, dans tout ce que vous me direz, parlez-moi franchement. De faux bruits ont pu courir et comme je vous ai promis une confidence, je veux vous dire l'exacte vérité afin que vous sachiez bien à quoi vous en tenir à cet égard.
J'ai vu Mlle... peu de temps chez M. Poncet, mais assez pour admirer chez elle une part des admirables qualités dont je la sais douée. J'ai conçu pour elle une affection profonde ; je n'ai pas besoin de vous dire que celles qui m'ont le plus fortement impressionné, c'est une piété douce, angélique, une religion éclairée, une douceur et en même temps une élévation de caractère comme on en trouve rarement, je crois. Si j'ai été remarqué moi-même, ce n'est qu'à mon titre de membre actif de la conférence, ce n'est qu'à la réputation, bien exagérée sans doute, mais que l'on m'avait faite enfin de jeune homme sage et religieux. J'ai fait part de mes impressions à mes parents en leur demandant leur approbation. Je ne demandais pas encore leur consentement pour un mariage auquel je ne puis songer encore, mon âge et ma position ne me le permettant pas, pour le moment.
Ils ont été frappés de deux choses : j'étais encore bien jeune, j'avais encore bien des années à attendre avant de pouvoir songer à une union définitive. Si je prenais maintenant des engagements sérieux et que je vinsse à perdre cette affection, j'en serais malheureux plus tard, pensaient-ils.
D'un autre côté, nous sommes nombreux dans la famille et nous sommes peu fortunés ; de plus, M. de S.- G. a été ou du moins ses parents l'ont été passablement mais ils ont beaucoup perdu et mes parents ont craint que cette union ne nous mît tous deux dans un malheureux état de gêne dont il nous serait difficile de sortir avec la modeste place que j'occuperai dans l'Administration.
Mon père m'a dit qu'il ne pouvait répondre affirmativement à ma demande sans avoir acquis l'assurance que cette affection n'était pas un caprice d'un moment. Il a jugé, à cet effet, convenable de nous éloigner pour que cet amour fût éprouvé par l'absence. Il a demandé à l'Administration de me rappeler à Bordeaux ou de m'en rapprocher ; on m'a nommé à Pau. Voilà le fait.
Espérons, mon cher Blacas, que Dieu en qui je me confie, prendra en main cette affaire et la mènera à bonne fin. Je compte à cet effet sur vos bonnes et ferventes prières : ne m'oubliez pas. Demain j'aurai le bonheur de recevoir la sainte communion car c'est la fête de Mlle... je ne vous oublierai pas non plus.
En voilà assez sur ce sujet qui m'est triste et bien doux à la fois.
Mes compliments et mes amitiés à M. votre frère au sujet de son mariage.
Vous ne m'avez pas dit si M. l'abbé Milanta est venu vous prêcher un sermon de charité comme il l'avait promis. Quant à nous, nous allons avoir dimanche prochain le rév... Père Augustin du T. S. Sacrement, autrefois M. Hermann, musicien très distingué et très connu, et juif. Il s'est converti il y a quelques années et s'est fait recevoir dans l'ordre des Carmes déchaussés dont la maison mère est à trois quarts d'heure de chez moi. Il doit donner un sermon de charité en faveur de nos pauvres ; il touchera de l'orgue. Comme il y a ici beaucoup de riches Anglais qui quoique protestants seront attirés par la réputation de ce père, nous espérons ne pas retirer moins de mille francs de ce sermon. Je vous en parlerai une autre fois.
Je suis enchanté de ce que vous me dites au sujet de la bibliothèque et de notre conférence, car je la regarde presque encore comme mienne. Au sujet de la bibliothèque, je songe que je dois 5 F ; j'avais prié Faure de me le rappeler avant mon départ, il ne l'a pas fait. Je les enverrai une autre fois.
Allez-vous entreprendre cette année encore l'uvre des militaires ? Je regrette bien qu'on ne l'entreprenne pas ici ; je crois qu'on réussirait. J'ai maintenant ma famille et mon apprenti.
J'ai reçu enfin les souvenirs de Viviers ; ils m'ont vivement intéressé. Mais on a bien tronqué les sermons de M. Milanta. Je vous envoie en timbres poste 2 F pour que vous m'adressiez 2 exemplaires, car j'ai donné le mien au président de la conférence qui n'en a pas fait grand cas et l'a rejeté je crois dans l'oubli. Vous aurez la bonté d'en envoyer un autre et le plus tôt possible car il est annoncé depuis longtemps à M. Leyer contrôleur des Contributions directes à Nérac, Lot-et-Garonne.
Dites-moi si le résumé de M. Jouve est enfin imprimé.
Comment se nomme ce surnuméraire de Besançon ? Je suis enchanté qu'il fasse partie de la conférence et m'ait remplacé auprès de vous. Présentez-lui mes amitiés et mes compliments sincères comme confrère à la fois et comme collègue.
Mes adieux encore aux Pères Estcoule et Bouffonnier. Merci de leur parler de moi.
Mes respects à M. Jouve. Rappelez-moi au bon souvenir de nos amis et à ceux de la conférence, en général.
A bientôt une bonne lettre de vous. Tout à vous de cur,
A. Lataste.
Place de l'Ancienne Halle 1.
   
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