Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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Document 3. Lettre 28, du 22 septembre 1855, à son frère Emile. (Orig. AB.).

Dans ce texte, le serviteur de Dieu laisse apparaître le drame qui nourrit la tristesse de son existence solitaire à Pau. Il est convaincu de la justesse des raisons qui ont incité son père à le séparer de Cécile, et il les a faites siennes : il renoncera à épouser Cécile, s'il se rend compte que sa situation sociale ne lui permet pas d'assurer une vie décente à leur couple. Mais son attachement pour la jeune fille reste très profond, et il ne peut entendre les conseils de ceux qui lui proposent de l'oublier.

Pau, 22 septembre 1855.

Voilà bien des jours, mon cher Emile, que nous nous sommes écrit, mais à Dieu ne plaise que je consente jamais à voir s'éteindre entre nous cette correspondance qui pour être moins fréquente n'en est pas moins amicale et fraternelle. A Dieu ne plaise que par ma faute et ma propre volonté je laisse se perdre ce moyen puissant de retenir et de resserrer les liens qui nous unissent, car les premiers d'entre nos amis doivent être nos frères et tout ce qui peut accroître cette amitié doit nous être un bien précieux. Que quelques fois nos idées diffèrent et soient même en opposition, cela est une chose inévitable comme le dit fort bien le vieux proverbe : Tan de caps, tan de sentiments mais que malgré tout on demeure uni de cœur, que l'on respecte les croyances d'autrui puisque l'on désire de voir ses propres opinions respectées, voilà, je crois, ce qui a toujours existé entre nous, mon bien cher Emile, et ce qui, je le demande à Dieu, ne cessera jamais d'être.

Après ce trop long et peut-être en apparence trop prétentieux préambule, je te dirai que je suis dans le meilleur état du monde, physiquement parlant, bien que l'épidémie nous environne, Pau, par un privilège de la providence, n'a pas encore été attaqué. Cependant l'épidémie n'en fait pas moins tort à leurs habitants ; je me représente le choléra comme un de ces brigands de grand chemin, à l'œil sec et fauve, à la taille maigre, longue et efflanquée, aux doigts de harpie qui se présente inopinément sur votre passage et vous regardant impudemment en face, vous criant ; « La bourse ou la vie ! » Seulement celui-là ne laisse ni le temps de la réflexion ni l'embarras du choix : à ceux-ci il vole la vie tandis qu'à ceux-là il ne prend que la bourse. C'est pour te dire que la peur du choléra faisant fuir de Pau les étrangers qui y sont et empêchant les autres d'y arriver coupe les vivres aux nombreux habitants qui ne vivent que du produit de leurs appartements garnis, et s'il ne vide réellement leur bourse du moins il l'empêche de s'emplir, ce qui est, je crois, même chose déplorable.

Je plaisante et je parais bien gai, bien heureux, « mais, dit Chateaubriand, le cœur le plus serein en apparence ressemble au puits naturel de la savane Alachna : la surface en paraît calme et pure ; mais quand vous regardez au fond du bassin vous apercevez un large crocodile que le puits nourrit de ses eaux ».

Je ne suis certainement pas assez exagéré dans mes sensations ou mes expressions pour m'appliquer cette comparaison énergique, mais je dis que sous des dehors souvent fort gais, je souffre cependant et je souffre réellement. T'en dire le motif serait chose superflue et tu dois le sentir car tu as un cœur, mon cher Emile, et un cœur qui sent aussi, j'ai eu bien des occasions de l'éprouver. Seulement ce qui t'empêche de prendre bien part à ma peine, c'est, permets-moi de te le dire, que tu pars d'un principe faux et ce principe est qu'il vaut mieux me détourner toujours et autant que possible de cette idée dans l'espérance que je pourrai l'oublier un jour. Eh bien ! non, mon cher frère, non ; pour tous les motifs que je t'ai donnés il y a quelque temps je ne puis pas l'oublier et si je le pouvais positivement, je ne le voudrais pas, le vouloir me serait impossible. Ainsi donc, c'est une idée à laquelle il faut résolument et décidément se faire. Que fais-tu quand un malheur irréparable est arrivé, tu t'en consoles avec la pensée qu'il est nécessaire de s'en consoler et qu'après tout, puisque telle a été la volonté de Dieu, sans doute c'est dans un bon but, et la résignation nous le fait trouver plus doux ; ainsi le pensait le poète :

Durum, sed levius fit patientia
Quidquid corrigere est nefas
.

c'est dur, mais la patience rend plus doux ce qu'il n'est pas possible d'éviter.

Eh bien donc, puisqu'il vous plaît de considérer comme un malheur, mon attachement profond pour Mlle L..., comprenez du moins que ce malheur est irréparable ; que s'il est irréparable il faut s'y résigner et l'accepter de gaieté de cœur, car s'il est arrivé c'est que Dieu l'a permis et que si Dieu l'a permis il est possible que ce malheur soit moins grand qu'il le paraît.

Je le répète, et je le répète avec sincérité, jamais l'union à laquelle j'aspire ne se fera, jamais je ne voudrai qu'elle se fasse si je vois, lorsque l'époque en sera venue, que je ne puis avec ce que nous aurons mener une vie décente et honorable sans jamais être obligé de tendre la main à qui que ce soit, pas même à mes frères, comme tu semblais l'admettre l'autre jour, mais aussi en vivant selon nos goûts d'intérieur, c'est-à-dire avec économie et sans dépenses inutiles. Mais en supposant que cela soit, je le répète aussi, je n'en cesserai pas moins pour cela de rester attaché à celle que j'aime et si nous ne pouvons vivre unis en réalité du moins nous le serons par la pensée et le souvenir. Cette perspective n'est pas belle mais je l'accepte s'il le faut. Ton esprit s'irrite peut-être à cette pensée et s'élève contre mes prétendues illusions de jeune homme, contre mon trop grand oubli du réel, du positif de la vie ; mais j'en suis sûr, ton cœur est moins sévère et ton cœur me comprend.

Eh bien, tous ces principes posés, ne penses-tu pas comme moi qu'au lieu de me tourmenter encore à ce sujet comme je l'ai tant été jusqu'à ce jour et puisque je le suis déjà naturellement bien assez, on devrait au contraire chercher à me rendre moins pénible cette position fâcheuse où je me trouve. Pourquoi me fatiguer encore de questions semblables à celles-ci : Penses-tu ne pas pouvoir l'oublier ? Est-ce donc fini ? Ne pourrais-tu pas trouver aussi bien dans une femme plus riche ? Avec ta position ne le pourrais-tu pas facilement, avec ton cœur aimant penses-tu, ne pourrais-tu pas t'attacher aussi bien à une autre ? Eh bien, je le répète encore, non, non, je ne le puis pas.

Ceci m'amène à te confier une autre chose qui me fait bien de la peine c'est que papa, après avoir tardé plusieurs jours à écrire la lettre qui avait été adoptée en famille, l'a fait enfin mais, m'a-t-il dit, avec quelques modifications. Or, ces quelques modifications je n'en puis douter consistent en celles-ci : leur faire mieux sentir combien il est opposé à cette union, et combien il est peu vraisemblable qu'elle s'accomplisse, leur faire bien comprendre que la dot est insuffisante, eh bien ! toutes ces choses ne peuvent pas leur faire me donner plus qu'ils n'ont en réalité mais elles tendent à les froisser profondément. Or de deux choses l'une, ou cette union aura lieu ou elle n'aura pas lieu. Si elle doit avoir lieu pourquoi inutilement aller leur causer cette peine et les froisser ; si elle ne doit pas avoir lieu pourquoi donc, à plus forte raison ? Car cela rejaillit sur Mlle L... et ne sommes-nous pas assez malheureux sans que mes parents viennent y ajouter encore ? C'est dans ce but, pour remplir les intentions de papa en même temps que pour éviter de les froisser, que j'avais rédigé ce billet dont j'avais bien mesuré chaque parole et j'eusse préféré qu'on en restât là sans écrire que de le faire dans ce sens. Je me suis étendu sur ce sujet beaucoup plus que je n'en avais d'abord l'intention, mais je tenais à te parler une fois à cœur ouvert sur cette matière, car j'avais cru comprendre que tu paraissais surpris que je ne l'eusse déjà fait. J'espère que tu me comprendras et que tu feras désormais tout ce que tu pourras pour ne pas accroître, puisqu'elle ne peut être diminuée, la peine profonde que je ressens de toutes ces choses. Cependant, tu le sais, je tiens essentiellement à la franchise, ainsi, si tu m'en parles, fais-le à cœur ouvert.

Cette longue digression ne me laisse plus que le temps de te demander des nouvelles de mes chers petits neveux Raoul, Fernand et Lucy. J'aurais aussi voulu dire quelques mots à Constance, je n'en ai pas le temps, ce qui est différé n'est pas perdu. Je demande seulement de bien prier pour moi et de se bien ressouvenir de ce que je disais en commençant cette lettre ; que l'on peut bien se trouver d'opinion différente, mais qu'il faut respecter et traiter avec indulgence celles d'autrui comme on désirerais de voir respecter les siennes.

Je vous embrasse de bon cœur,
Votre frère

Alcide.


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