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Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.
La vie et l'uvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Surs dominicaines de Béthanie - Pâques 1996 -
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Document 5. Lettre 459, du 3 avril 1856, à son ami Blacas, (Orig. AB.).Plus de six mois après les décès qui ont endeuillé l'automne de 1855, le serviteur de Dieu, désormais affecté à Nérac, ose enfin parler de sa douleur à M. Blacas. Ici encore la pudeur et la sensibilité l'empêchent de dire de manière très développée la peine qu'il a ressentie dans ces mois terribles. Nérac, 3 avril 1856. Que devez-vous penser de moi, mon cher ami, et qu'avez-vous pensé de mon amitié ? Voilà bientôt un an que j'ai reçu votre si bonne lettre, malgré le proverbe qui prétend que tard vaut mieux que jamais, je me sens si coupable envers vous que je ne veux point vous présenter d'excuse. Qu'il vous suffise de savoir que pendant ce long intervalle j'ai songé à vous plusieurs fois, surtout le soir dans mes prières ; c'est vous dire que je n'ai point changé à votre égard. Du reste, vous pouvez me pardonner, si vous me reconnaissez coupable, car j'ai été déjà bien assez puni par la privation de vos excellentes lettres. Qu'êtes-vous devenu aujourd'hui ? Que faites-vous ? Où êtes-vous ? A quel grade avez-vous monté ? Je l'ignore ; je me suis souvenu, moi, que nous nous étions promis de nous écrire au moins toutes les fois qu'il nous arriverait quelque événement heureux et je désire que désormais, si nous négligeons de nous écrire souvent, du moins nous prenions l'engagement de nous avertir réciproquement de tous les événements heureux qui se feront dans notre vie. Quand je reçus votre lettre au mois de mai ou de juin dernier, mon cher Blacas, je me trouvais en intérim dans les Landes, à Aire ; j'y suis resté trois mois pendant la tournée et y ai eu beaucoup de travail. En quittant le pays, j'ai vu à Mont-de-Marsan notre excellent confrère M. Laurans, qui est proviseur du collège de cette ville ; j'ai même eu le plaisir de déjeuner avec lui et son excellente famille ; nous y avons causé beaucoup de vous, comme bien vous le pensez ; il m'a dit, autant que je puis m'en souvenir, qu'il était un peu fâché de ne rien recevoir de vous, ce qui me prouverait que je ne suis pas le seul en retard pour ma correspondance. Enfin il ne vous a point oublié, et rien en cela de surprenant ; quand on a pu vous connaître et vous apprécier, vous oublier n'est pas chose facile (soit dit en bon confrère). De là, je suis revenu à Pau où j'ai trouvé le temps bien long. Enfin, je suis contrôleur à Nérac, depuis quinze jours environ. J'y ai beaucoup de travail et vous devez me savoir quelque gré de vous écrire car je ne l'ai pu faire encore à presque personne, et le temps que je vous donne est enlevé à mes devoirs, ce qui ne veut point dire que ce soit temps perdu, bien s'en faut. Cette résidence est assez gentille ; nous avons un vieux château d'Henri IV et une promenade charmante, dite la Garenne, sur les bords de la Bayse, où l'on montre encore deux chênes plantés par le bon roi, et la fontaine où il aimait se rafraîchir. Le contrôle est un des plus faciles et des plus agréables que l'on puisse trouver ; j'ai peu de communes et toutes sont groupées autour de Nérac ; le pays est fertile ; il produit le plus beau blé de toute la France et celui qui se vend le plus cher ; le pays est aussi assez gracieux, bien qu'il ne vaille pas les bords de la Garonne ; enfin, je suis à cinq heures et demie ou à six heures de chez moi par le chemin de fer qui passe à l'extrémité de mon contrôle (celui de Bordeaux à Sète). J'apprécie beaucoup cet avantage, comme vous devez le comprendre, mais d'autant plus que sans cela, je me trouverais assez isolé à Nérac. Les habitants sont un peu ours ; ils sont surtout très réservés à l'égard des étrangers. Il n'y a pas encore ici de conférence, mais j'ai tout lieu d'espérer qu'il y en aura une avant peu. M. le curé est excellent, très capable, très zélé et il a bien voulu prendre à cur ce projet dont je désire ardemment la réalisation. Car être hors de Cadillac et sans conférence, c'est pour moi, être doublement sans famille. Mon prédécesseur, avec lequel j'étais très lié et je corresponds, avait été autrefois surnuméraire à Bordeaux tandis que j'y étais aspirant ; c'est lui qui m'avait introduit dans la Société ; je vais récolter les fruits du bon grain qu'il a semé. Lundi prochain nous devons avoir chez M. le curé une réunion préparatoire où l'on discutera les moyens d'établir la conférence, l'opportunité de cette uvre dans la ville, et les obstacles à vaincre pour réussir. Nous comptons cinq ou six seulement, mais peu à peu il y en viendra d'autres, je l'espère, et cela fera, si Dieu nous aide, boule de neige comme celle de Privas. Il me semble, mon cher ami, que parvenu à la position à laquelle j'aspirais, placé dès mon début dans un contrôle si avantageux, si près de ma famille, bien portant, je devais m'estimer bien heureux ! Eh bien non, hélas, non, il n'en est rien. Je suis devenu presque insensible à tout ce qui m'arrive d'heureux et je commence à comprendre que le parti le plus sage est de s'abandonner entièrement à la providence, tant les projets que nous faisons ont peu de consistance et se réalisent rarement. C'est vous dire que j'ai été cruellement éprouvé, mon pauvre Blacas, et cette enveloppe de deuil a dû déjà vous le dire ; mais je le gardais pour la fin de ma lettre car si j'avais commencé par ces tristes nouvelles, je n'aurais pas eu le courage de vous entretenir d'autres choses. Le 14 octobre, celle de mes surs que je connaissais et que j'aimais le plus intimement, affligée depuis quelques mois, quoique bien jeune encore, d'une paralysie qui la faisait cruellement souffrir, a rendu son âme à Dieu à Missiac-Morvan, près La Rochelle, dans la maison mère de l'ordre des Filles de la Sagesse (Surs grises) où elle était. Le 16 octobre j'ai eu le regret de perdre une bonne, brave et digne femme65 que j'aimais sincèrement encore, qui avait été ma nourrice, m'avait gardé deux ou trois ans auprès d'elle et m'avait sauvé la vie alors que j'avais été condamné par les médecins. Enfin, et c'est là le comble, le premier novembre, Mlle L. de S. Germain (vous comprenez) dans le fort de l'âge et de la santé a été frappée d'une fièvre typhoïde très violente et le 17, à onze heures et demie du soir, tout était dit. Je n'ajouterai rien. Mais vous devez comprendre maintenant pourquoi la vie m'apparaît si triste et pourquoi j'y tiens si peu. Vous me comprendrez aussi, j'en suis sûr, avec votre cur d'ami et de chrétien, quand je vous dirai de prier pour elle, et de prier pour moi ! Sa pauvre famille et surtout sa pauvre mère est inconsolable. Ne nous oubliez pas dans vos bonnes prières. Adieu, je vous embrasse avec effusion en Notre Seigneur Jésus-Christ et Marie, Votre confrère et ami dévoué A. Lataste. Contrôleur des Contributions directes, à Nérac (Lot-et-Garonne) Ecrivez-moi bientôt et parlez-moi beaucoup de vous. Mes respects à M. votre frère. Je ne me relis pas. |
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