Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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Document 2. Notes personnelles au noviciat, novembre 1857. (Orig. A.B.).

Ces quelques pages rassemblent les notes que le serviteur de Dieu rédige le soir lors de sa retraite de vestition, durant les premiers jours qu'il passe au couvent de Flavigny, au début de novembre 1857. Elles manifestent la joie qu'il éprouve d'avoir quitté le monde et de découvrir ce nouveau mode de vie auquel il aspirait sans toujours le savoir depuis si longtemps.

6 novembre 1857, 9 heures du soir.

Ce soir deux novices sont venus frapper à ma porte et m'ont demandé la permission de me laver les pieds. J'allais me récrier comme saint Pierre devant Notre Seigneur, mais profitant de la leçon qui lui avait été donnée je me suis tu. Tous deux se sont mis à genoux. L'un d'eux a pris l'un après l'autre mes pieds que je venais de déchausser, les a lavés et essuyés avec le plus grand soin pendant que l'autre lisait lentement dans les Saints Evangiles le passage relatif au lavement des pieds. Quant à moi, honteux en présence d'une si généreuse abnégation et de mon indignité, je m'abandonnais, à la douce et salutaire émotion que faisait naître en moi cet acte de charité chrétienne. Quand tout a été fini, ils m'ont l'un et l'autre très pieusement baisé les deux pieds, comme on l'eût pu faire d'un saint (misérable que je suis !) puis nous nous sommes levés et nous avons causé un peu. Le jeune novice qui m'a lavé les pieds n'a l'habit que depuis trois semaines, il m'a paru âgé de vingt-deux à vingt-cinq ans. Ils m'ont demandé quand je serai des leurs ; je leur ai répondu : « le plus tôt possible et j'espère avant longtemps pouvoir vous rendre la pareille ». Nous nous sommes séparés en nous appelant frères et nous donnant de franches et cordiales poignées de main.

O Religion d'amour, que vous êtes admirable ! Que vous êtes bonne ! que vous êtes aimable ! Comme les liens que vous formez sont puissants et qu'ils sont doux ! Que ma droite se dessèche, que ma langue s'attache à mon palais si jamais je vous oublie, si jamais je cesse de vous aimer et de vous servir, ô sainte religion de Jésus-Sauveur, de Jésus-Crucifié, de Jésus-Hostie !

Samedi 7 novembre 1857, 9 heures du soir.

Je ne puis comprendre comment il se peut faire que je sois si calme, si tranquille, si heureux ! si heureux ! certainement j'espérais l'être mais non pas sans peine, sans combat. Le bon Dieu, je le vois bien, ménage mes forces : il réserve les épreuves pour les jours où je serai plus fort... Ce qu'il y a de certain, c'est que jamais je n'ai été aussi heureux, aussi calme, aussi gai ; jamais je n'ai ri, jamais je n'ai dormi d'aussi bon cœur. Ce genre de nourriture (bien que ce soit jeûne et abstinence chaque jour) ne me gêne en aucune façon ; je m'en trouve à merveille ; je ne sens le besoin de manger que dans le moment où l'heure en est venue. Pour le dormir, c'est de même. Le lever dans la nuit m'est une douceur plutôt qu'une fatigue. - Vraiment je ne comprends rien à tout cela ; mais je n'échangerais pas ma place pour toutes les plus belles positions du monde ; il me semble être sorti d'une mer agitée d'où j'ai eu bien de la peine de me tirer sain et sauf ; maintenant je me frotte les mains en jetant un dernier coup d'œil sur tous les dangers que j'ai courus et auxquels le bon Dieu et Marie m'ont arraché, et je me prends à plaindre amèrement ceux qui sont encore dans le travail et dans la lutte.

Ah ! mon Jésus, comme vous savez attirer à vous ceux que dans votre miséricorde vous avez choisis pour vos serviteurs ! Comme vous savez bien, au dire d'une de vos bien-aimées, comme vous savez bien que les mouches ne se prennent pas avec du vinaigre mais avec du miel ; vous m'êtes tout douceur aujourd'hui mais que je redoute les jours à venir. Ou plutôt, non, je ne les redoute pas. Faites que je vous aime et faites ensuite de moi tout ce que vous voudrez. Amen, et fac quod vis.

Dimanche 8 novembre, 8 h 45 du soir.

J'ai assisté il y a quelques jours à une profession et je viens d'apprendre que c'était M. le comte de Robiano, un de nos confrères les plus dévoués des Conférences de Paris, que j'avais eu l'occasion de voir quelque jour à la conférence de Pau où il s'était arrêté en allant aux eaux en 1855. C'est un jeune homme de vingt-sept ou vingt-huit ans, fort riche et plein d'avenir.

Et puis, j'hésiterais encore, lâche et orgueilleux, quand de tels hommes qui valent mille fois plus que moi et avaient mille fois plus à perdre me donnent de semblables leçons !

Je prévois que les confrères de Saint-Vincent-de-Paul ne me manqueront pas au sein du noviciat et je m'en réjouis, car je l'aime cette société, comme une fille aime sa mère, comme on aime l'amie qui vous a tendu la main au moment du danger et vous a évité une chute, peut-être votre perte.

C'est aujourd'hui que j'ai passé l'examen : il s'agissait de traduire à livre ouvert, de latin en français, une des légendes de saints du Bréviaire ; grâce au bon Dieu, je m'en suis tiré assez bien. En outre, on m'avait donné une composition en français à faire à mon choix ; j'ai parlé de saint Vincent de Paul, de ses Lazaristes, de ses Filles de Charité et de ses Conférences, les dernières venues de ses filles.

Que je suis heureux d'avoir eu une position, une place à quitter pour l'amour de mon Dieu. Pendant l'examen, j'avais le Christ en face, et je lui disais : Ceci ne m'occupe pas, c'est votre affaire. Croyez-vous donc que je ne vous aime pas ? S'il en était ainsi, pourquoi aurais-je quitté une place où j'étais bien vu, où je pouvais même faire quelque bien, où je pouvais me procurer quelques agréments ? - pourquoi ai-je tout quitté, dites-moi, si ce n'est pour vous, par amour pour vous seul, ô mon Jésus ? A votre tour donc de faire quelque petite chose pour moi. O mon Jésus, soyez-moi vraiment Jésu !.. Fou que j'étais, qu'ai-je fait pour Lui et que n'a-t-il pas fait pour moi ! O mon Jésus, je vous aime !

9 novembre, 8 h 45 du soir.

J'ai assisté aujourd'hui à la prise d'habit d'un abbé qui jusqu'à ce jour était postulant comme moi. Cette cérémonie est simple mais grave et impressionne fortement. Elle se fait avec moins de pompe que chez les Carmes, parce que chez ces derniers elle a été instituée par sainte Thérèse, tandis que chez les Frères prêcheurs elle date de saint Dominique c'est-à-dire du Moyen Age, époque à laquelle on ne sentait pas la nécessité de parler aux yeux. La moitié de la cérémonie se passe dans l'oratoire de la communauté et l'autre partie dans la chapelle ; les hommes seuls sont donc admis à assister à l'entière cérémonie.

Samedi prochain ce sera mon tour. O mon Dieu, qu'ai-je fait pour mériter cette faveur. Hélas ! je n'ai mérité que châtiment jusqu'à ce jour, mais puisque vous êtes si bon que de m'attirer à vous malgré mon indignité, coûte que coûte désormais, je veux travailler à devenir un de vos saints.

Je désirais prendre en religion le nom de Marie-Vincent, parce que je crois qu'en grande partie, si j'ai échappé au naufrage où tant de jeunes gens de mon âge se perdent dans le monde, c'est à Marie et à saint Vincent de Paul que j'en suis redevable ; mais le nom de Vincent de Paul est trop long et celui de Vincent prête à l'équivoque. Le Père Sicard m'a dit qu'il m'en avait choisi un qui est très bien.

Il y a trois ou quatre jours, au moment où l'on me servait le potage, je fus pris d'un fou rire ; je ris si fort et si bien que les deux autres postulants imitèrent, malgré eux, mon exemple. Depuis ce jour, à tous les repas, au même moment et malgré toutes nos bonnes résolutions, le même rire nous reprend.

J'en ai parlé au R. P. Sicard qui m'a raconté un trait de ce genre. Dans les premiers temps de l'Ordre, le bienheureux Jourdain, depuis deuxième général de l'Ordre, était alors provincial ; un novice fut pris à complies d'un rire fou, inextinguible ; ce rire gagna de proche en proche et bientôt, malgré eux, tous les novices furent de la partie. Un vieux père, scandalisé, ne put s'empêcher de prendre la parole et de leur faire une vive remontrance. Le bienheureux Jourdain se retourne et demande sévèrement à ce religieux de quel droit il adresse ainsi des blâmes. Oui, mes enfants, dit-il se tournant vers les novices, riez ! vous avez bien sujet de rire puisque Dieu vous a arraché aux pièges du démon.

On fut si touché de cette charitable et paternelle allocution, que tout rire cessa et oncques plus ne reparut à complies.


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