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Document 4. Lettre 249, du 5 mai 1861, à Mme Piron, (Orig. A.B.).
Cette lettre est significative de l'évolution spirituelle du serviteur de Dieu au cours de sa formation religieuse. Les dévotions doivent être ordonnées à l'essentiel : le chrétien doit maintenir, établir une hiérarchie dans ses dévotions et distinguer ce qui est central de ce qui est secondaire.
S. Maximin, fête de S. Pie V, pape, confesseur de n. Ordre, 5 mai 1861.
Madame et ma Soeur,
Je ne veux pas tarder davantage à vous envoyer ma réponse puisque vous en avez besoin. Je me réjouis vivement des excellentes bonnes nouvelles que vous me donnez pour m'expliquer votre retard à m'écrire. Dieu soit béni qui vous fait la grâce de travailler ainsi à étendre son règne dans les âmes ; il n'y a pas en cette vie, je crois, après celle du sacerdoce, de vocation plus sublime. Oh ! qu'il me tarde de gagner des âmes à Dieu moi qui peut-être en ai tant perdues autrefois. Dès maintenant, comme bien vous le pensez, je ne fais pas défaut de travailler de mon mieux à cette uvre ; mais mes prières sont si faibles, si lâches, si peu persévérantes. Cependant j'ai eu le bonheur depuis que je suis religieux de voir un de mes bons amis revenir sincèrement à Dieu, mais je n'ai été pour rien dans cette conversion, si ce n'est, comme dans celles de M. Piron et de M. de Saint-Germain, que j'y ai pris part pour applaudir et remercier Dieu. - Autrement c'est l'uvre du bon père jésuite. Actuellement j'ai plusieurs espérances de conversion et même de vocation religieuse sur le tapis ; c'est même commencé ; mais de même que Dieu l'a commencé sans moi, cela s'achèvera de même sans que j'y sache rien faire ; et je crains que cela ne se termine pas conformément à mon grand désir. Je vous recommande instamment ces affaires. Je vous serais obligé aussi de la recommander à l'Association des Cinq Plaies de Notre Seigneur.
Je vais vous ouvrir toute ma pensée au sujet de la question que vous m'avez faite sur cette association.
Dans les premiers temps de ma conversion, au noviciat de Flavigny, je ne pouvais voir une pratique de dévotion, envers Notre Seigneur ou la sainte Vierge surtout, sans vouloir l'adopter. Je me serais reproché de ne pas le faire, il m'eût semblé que c'eût été manquer de reconnaissance et d'amour envers Dieu ; je me le serais reproché comme une lâcheté ! Il en résulte que j'en ai entrepris plus que je ne pouvais facilement en faire ; à certains jours, à certaines époques je les omettais en partie et cela me troublait, lorsqu'un jour Dieu me fit tomber entre les mains la vie admirable de saint Joseph de Cupertino, religieux de Saint-François, d'une piété et d'un mysticisme qu'on ne peut accuser de froideur ni de lâcheté, et qu'on qualifierait volontiers du contraire. Eh bien ! à la fin de sa vie, parmi ses maximes, j'ai été tout heureux de rencontrer celle-ci (je n'ai pas ses paroles, mais le sens m'en a trop frappé pour que je puisse l'oublier). « Attachez-vous aux grandes dévotions, dit-il, quant aux autres n'en prenez que ce que vous pouvez faire commodément et que vous pourrez faire toujours. » C'est qu'en effet tant de prières à dire tous les jours, à des moments et avec des intentions fixes, sont le plus souvent des liens déguisés dont le démon se sert pour embarrasser nos âmes et les empêcher de faire des progrès dans les grandes vertus. C'est un bagage trop lourd, ou une robe trop longue et trop flottante qui retarde notre marche au lieu de nous servir. Ce piège du démon est d'autant plus dangereux qu'il ressemble davantage à une inspiration du bon ange. Ce n'est pas que je veuille blâmer la chose en soi ; il y a sans doute des âmes à qui cette multitude de liens peut être utile ; mais c'est là une classe à part. Pour beaucoup d'autres, pour le grand nombre je crois, c'est plutôt un danger qu'un avantage ; je l'ai suffisamment expérimenté. J'aime mieux cette méthode : s'appliquer avec assiduité, avec force et douceur à acquérir quelque grande vertu comme l'humilité, la conformité absolue à la Sainte Volonté de Dieu etc. et toutes les autres suivront ; adopter les grandes dévotions à Notre Seigneur à la sainte Vierge, à saint Joseph etc. - et par-dessus tout à la sainte Eucharistie, toutes les dévotions secondaires s'y trouveront incluses.
Mais penserez-vous peut-être à la dévotion aux cinq plaies de Notre Seigneur n'est-elle pas une grande dévotion ? - oui et non. Avoir dévotion aux cinq plaies, comme toute dévotion à Notre Seigneur est une grande dévotion ; mais la faire consister en ceci ou cela en tant de Pater et d'Ave récités tous les jours, à une intention spéciale à telle plaie et à telle année de la vie de Notre Seigneur ; voilà ce que j'appelle une excellente dévotion encore mais une dévotion secondaire.
La grande dévotion à Notre Seigneur consiste à adorer, aimer et méditer Notre Seigneur dans tous ses grands mystères, dans la crêche, sur la croix, dans le tabernacle, dans sa vie obscure et publique, dans son Sacré Cur et dans ses plaies etc. etc. en adoptant l'une ou l'autre considération selon qu'on s'y sent plus d'attrait en tel ou tel moment et autant que possible selon l'ordre des fêtes de l'Eglise. - Voilà la grande dévotion ; le reste est secondaire.
Voici maintenant ma manière d'agir à cet égard : adopter toutes ces grandes dévotions et les pratiquer l'une ou l'autre plus spécialement selon mon attrait ou mes besoins du moment, suivant que l'une ou l'autre dans la disposition d'esprit où je me trouve en tel ou tel moment, est plus propre à me porter à l'amour de Dieu et à la pratique de mes devoirs. Quant aux autres dévotions, je les range en deux catégories : 1° celles qui n'exigent qu'un premier pas, un premier sacrifice continué simplement par l'intention, comme une donation totale à la sainte Vierge, ou ce que l'on nomme le vu héroïque en faveur des âmes du Purgatoire, etc. ; 2° celles qui obligent (alors que ce ne serait pas sous peine de péché) celles qui obligent à quelque prière hebdomadaire ou quotidienne. Je prends des premières toutes celles qui me semblent utiles au bien de mon âme ; je ne prends des autres que celles dont je puis remplir les obligations sans surcharge, sans préoccupations, sans trouble, sans absorber en prières vocales un temps que je pourrais quelquefois bien mieux employer en prières mentales ou en oraisons. Pour ces dernières je confesse que j'ai déjà fait mon choix et que selon le conseil de saint Joseph de Cupertino et de mes directeurs, je suis bien résolu jusqu'à nouvel ordre de n'en pas accepter d'autres. Si donc je vous ai prié dans une lettre précédente de me faire agréger à cette association pieuse c'est que j'aurais été bienheureux de prendre part au bien qui s'y fait et aux grâces qu'on en retire. A cet effet j'applique à la méditation des cinq plaies les cinq Pater, Ave et Gloria que je dis tous les jours pour les besoins de l'Eglise à l'effet de pouvoir gagner les indulgences plénières qui nous sont accordées. J'ai cru que cela suffisait. S'il faut y ajouter l'intention (une fois pour toutes, ou renouvelable seulement à de grandes distances) d'honorer plus spécialement telle ou telle plaie et telle ou telle année de la vie de Notre Seigneur, je le ferai avec joie et vous prierai de me faire admettre au nombre des associés. Mais s'il faut quelque chose de plus spécial et de plus journalier je suis obligé d'y renoncer avec regret d'un côté, mais sans regret de l'autre parce que l'intérêt de mon âme l'exige, je crois. Si vous me faites inscrire que ce soit simplement sous le nom de Frère Jean-Joseph, des Frères prêcheurs.
Quoi qu'il en soit je vous serai très reconnaissant de recommander aux prières de l'association l'uvre de nos noviciats (puisque vous voulez bien vous en occuper). Toutefois que cette recommandation soit faite comme venant de vous ou de moi seulement, car je n'ai pas de pouvoirs suffisants pour la faire au nom de l'Ordre ; vous le comprendrez sans peine.
Je suis bien heureux de tout ce que vous m'avez appris d'Eugène et de Melle Caroline. Dites-moi, je vous prie, puisque son désir d'être religieuse persévère, si vous ne commencez pas à y voir un germe de vocation sérieuse. Je recommande à vos prières ma correspondance avec Eugène qui a repris dans des termes plus intimes que jamais et où nous causons un peu religion. Ne dites rien de cela à ses parents ; il en serait fâché, s'il l'apprenait. La conversion de M. Piron et de M. de Saint-Germain sont désormais je l'espère chose définitive ; Dieu en soit mille fois béni ! S'il ne reste à Mme de Saint-Germain que l'imperfection dont vous me parlez, il me semble qu'il ne serait pas bien difficile avec la grâce de Dieu non pas de lui faire renoncer à ces affections dont elle a besoin (la grâce ne détruit la nature que dans ce qu'elle a de mauvais, le reste elle le conserve et le perfectionne), il serait donc facile je crois de l'amener à surnaturaliser ses affections (sans y renoncer) en lui expliquant en quoi cela consiste et quels grands avantages elle en retirera au point de vue de sa récompense à venir, de son union à Dieu en cette vie et même de son propre bonheur ici-bas.
Vous ne m'avez rien dit de la santé de vos enfants ; de M. votre fils en particulier. Les détails sur ce cinquantième anniversaire m'ont bien intéressé ; mes parents, si Dieu le veut, le feront l'an prochain au mois de septembre ; priez Dieu que cela se passe aussi pieusement, avec une communion générale.
L'espace me manque ; je vous laisse en terminant cette pensée que je lisais l'autre jour dans sainte Thérèse, qui m'a bien touché et est de nature à nous exciter au bien. Puisque Notre Seigneur a dans le monde des ennemis si nombreux et si acharnés, que du moins ceux qui l'aiment lui soient des amis à l'épreuve.
A Dieu ! je vous mets et me mets avec vous et les vôtres sous la protection spéciale de Marie que nous fêtons en ce mois.
Fr. Jean-Joseph Lataste
des ff. Prêcheurs.
P.-S. Vous me demandez des détails sur ma santé ; ce sera bientôt fait et dit : je ne souffre plus ; cela va toujours de mieux en mieux mais lentement ; cela peut être encore assez long car c'est grave, c'est pense-t-on un commencement de carie à l'extrémité supérieure de l'os de la cuisse ; mais cela a été arrêté à temps heureusement. Mes supérieurs vont probablement m'envoyer encore à Barèges, cette année, mais vous pouvez m'écrire ici jusqu'à la fin juin.
   
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