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Document 5. Lettre 34 du 30 mai 1861, à son frère Emile. (Orig. AB).
Cette longue lettre adressée par le serviteur de Dieu à son frère Emile est significative de l'état d'esprit qui anime le jeune profès dans ses relations avec sa famille. Il reconnaît que son zèle lui a fait manquer de tact dans la manière qu'il a eue de mettre en place un débat épistolaire avec les siens sur des questions d'apologétique. Il fait référence à la manière dont les lettres de sa sur religieuse étaient accueillies dans la famille. Il souligne que c'est la découverte du bonheur que procure la vie avec Dieu et pour Dieu qui l'a poussé à un tel zèle à l'égard des siens.
S. Maximin, dimanche de la Fête-Dieu, 30 mai 1861.
Bien cher frère,
La lettre que tu viens de m'adresser est une de celles qui réclament une réponse immédiate ; je n'attendrai donc pas plus longtemps.
Et d'abord je dois te remercier de deux choses.
Tu m'as parlé dans cette lettre en toute franchise et sans trop de précautions oratoires ; c'est là ce que j'aime et c'est ainsi que j'en ai toujours agi avec mes amis ; tant pis, s'ils se fâchent. Il me semble que l'une des meilleures preuves d'amitié que l'on puisse donner à quelqu'un, c'est de ne lui pas déguiser sa pensée. Il faut renoncer à l'amitié je crois, ou l'accepter avec ces conditions.
Je te remercie ensuite d'avoir prévenu mes désirs en m'exprimant le premier vu (que j'avais déjà formé dans mon cur bien que je visse à sa réalisation plusieurs difficultés) à savoir qu'oubliant le passé nous entretenions désormais entre nous une correspondance, sinon très fréquente, du moins directe et suivie.
Voilà donc déjà deux premiers points sur lesquels nous sommes parfaitement d'accord ; ils ne sont pas les seuls, je l'espère.
Selon ton désir et le mien je laisserai le passé dans l'oubli ; nos idées en fait de religion ne nous sont cachées ni à l'un ni à l'autre ; il est donc inutile d'y revenir tant que les circonstances resteront les mêmes ; nous ne nous entendrions pas et notre amitié mutuelle aurait peut-être encore à en souffrir. Néanmoins chaque fois que par une simple explication je croirai pouvoir faire tomber une apparente barrière posée entre nous, je n'hésiterai pas à revenir sur le passé. C'est ce que je vais faire, assuré de me conformer en cela à tes propres désirs.
J'ai bien dit qu'en fait de religion il existe entre nous une différence radicale, cela n'est que trop vrai puisque dans ces questions nous partons l'un et l'autre de principes radicalement différents : toi la pure raison ; moi la raison éclairée et dirigée par la foi. Mais je n'ai jamais prétendu dire (et tu le verras sans doute si tu relis mon billet) qu'il y ait entre nous à cause de cela une barrière, un mur infranchissable. Cet ordre des Frères prêcheurs auquel je suis si heureux d'appartenir n'a-t-il pas été fondé tout spécialement pour la conversion non seulement de ceux qui doutent comme toi, mais encore des impies les plus obstinés et des âmes les plus enfoncées dans le bourbier des passions ? Comment pourrais-je croire ton retour à la foi impossible, moi surtout qui crois à la possibilité du miracle comme tu le dis si agréablement ? Non certes, je ne crois pas à cette impossibilité ; ce retour au contraire, je le demande sans cesse à Dieu dans mes prières ; je l'espère, je l'attends. Mais je ne suis pas certain qu'il se réalise et cela suffit pour me faire souffrir à ton sujet.
Il est vrai que j'ai peut-être eu le tort de croire désormais à peu près impossible entre nous une correspondance suivie et c'est peut-être là ce qui a donné lieu à ce malentendu. Mais remarque-le bien si j'ai eu cette opinion ce n'est pas précisément à cause de la différence même radicale qui existe entre nous en matière religieuse mais à cause de l'intention bien arrêtée où tu étais (à en juger par ton avant-dernière lettre) de t'en tenir à ces idées là. C'était me dire assez clairement comme papa l'a fait plus clairement encore dans une autre lettre, de n'avoir plus à te parler de ces sujets-là. Or, en ce moment, je ne voyais pas le moyen de vous entretenir d'autre chose. Peut-être ai-je eu tort en cela, je le répète, mais tu auras tout à l'heure à en juger.
Tu me parles de notre bonne sur ; certes tu ne pouvais m'être plus agréable en me disant d'elle ce que tu en dis. Je n'aurais qu'à te reprocher une chose, en cela, si je l'osais, c'est d'avoir pu penser que faire ainsi l'éloge de ma sur pût me blesser ou me déplaire en quoi que ce soit. Si tu lui dois beaucoup, en effet, je lui dois sans doute encore davantage. J'ai la conviction qu'après Dieu, c'est à ses prières, à ses souffrances et à son intercession au ciel que je dois en très grande partie ma vocation religieuse et les moyens de la réaliser, ce que j'estime la plus grande grâce du Ciel que l'on puisse recevoir sur la terre. Aussi dès mon entrée au noviciat, j'ai cru me conformer à ses derniers désirs en me considérant comme choisi de Dieu pour être le continuateur de son uvre, c'est-à-dire, pour que, en priant pour tous, je sois cependant d'une manière spéciale l'intercesseur et le représentant de tous les miens auprès de Dieu. Je crois donc, dans l'intérêt même de notre amitié, devoir rejeter ici tous les soupçons d'égoïsme que ta dernière lettre pourrait faire peser sur moi. Je le déclare devant Dieu, ou je me fais une grande illusion, ou dans tout ce que j'ai fait et dit depuis mon départ pour Flavigny je n'ai cherché qu'une seule chose (quels que soient les divers moyens que j'ai employés) ; vous communiquer le bonheur que l'on goûte à être uni à Dieu par une foi pleine entière et sans restrictions, bonheur auprès duquel, quoi que tu en puisses dire, tous les autres bonheurs ne sont rien. Je n'ai donc agi que par une affection sincère pour vous, affection qui s'attachant à vous tout entier, s'attachait cependant d'une manière plus spéciale à la partie la plus noble de vous-mêmes : à votre âme. Maintenant, que je me sois trompé sur le choix des moyens à votre égard, les résultats le montrent assez. Je passe donc condamnation là-dessus, et je le fais d'autant plus volontiers que d'une certaine façon j'aurais dû m'y attendre. S'il me suffisait en effet de vous aimer beaucoup et d'avoir la certitude que vous êtes dans l'erreur, pour essayer de toutes manières à vous en faire sortir, cela ne pouvait évidemment suffire à me donner ce tact, cette prudence dans le choix des moyens, cet à-propos, cette discrétion dans leur emploi qu'à moins d'une grâce toute spéciale de Dieu, la pratique, l'expérience et la maturité de l'âge peuvent seules donner. J'aurais dû prévoir cela d'une manière générale ; mais aussi comment pouvais-je soupçonner qu'en faisant mes efforts pour communiquer (si maladroitement que ce fut) à des parents, à des frères bien-aimés, le bonheur que j'avais goûté dans l'étude des fondements inébranlables (quoi qu'ils te paraissent aujourd'hui) de notre sainte religion, je serais accueilli non comme un ami et un frère mais comme un homme voulant prendre vis-à-vis de ses frères, plus âgés cependant, de grands airs de docteur et de casuiste ; ce sont tes propres expressions. Franchement pouvais-je m'attendre à ces choses ? Et n'ai-je pas eu quelque droit d'en être surpris ? Si donc tu veux aller au fond des choses, tu reconnaîtras, j'en suis sûr, que je ne suis pas le seul a avoir eu des torts dans cette affaire.
Tu me cites l'exemple de notre sur, de si chère mémoire. Je reconnais de grand cur avec toi que ses longues lettres mêlées de détails intéressants et assaisonnées seulement et comme en passant de bonnes paroles et de conseils pieux étaient pleines d'agréments et toujours bien reçues ; je le reconnais avec toi et l'ai expérimenté par moi-même. Mais tu ne me parais pas, dans cette comparaison entre ses lettres et les miennes, avoir tenu assez compte de la différence de nos situations. En effet de quoi nous parlait-elle dans ses lettres ? De ses emplois, de ce qui se passait autour d'elle, de ceux qu'elle voyait et connaissait, de ce qu'elle faisait surtout et c'était là surtout ce qui nous rendait ses lettres intéressantes ; or, je te le demande, qu'ai-je fait autre chose ? et n'avais-je pas en quelque manière le droit de m'attendre à un pareil accueil ? Non ; je n'ai pas, je ne crois pas avoir agi autrement que notre bonne sur et je n'ai point changé de caractère, quoi qu'il t'en paraisse, tant s'en faut ! Mais je me trouve dans un état, dans une position tout à fait différente de la sienne, voilà tout. Elle était dans la vie active, dans un ordre de charité extérieure et moi je suis dans la vie contemplative, sans vie extérieure pour le moment. Elle pouvait nous parler de ses pauvres, de ses enfants, de son curé, des habitants de la ville, de ses travaux, des petits évènements de la localité, que sais-je encore ? Notre vie, au contraire, jusqu'au moment où le sacerdoce nous est conféré, est exclusivement partagée en deux parts. La plus longue est donnée à l'étude unie à la prière ; l'autre à la prière exclusivement ; et l'une et l'autre roulent sur cet objet unique : Dieu ! La religion !
Tu vois donc bien qu'il ne m'est pas possible de vous parler, comme elle, de ce que je fais, sans vous parler constamment de religion. Mes joies elles sont toutes circonscrites dans ce même cercle. Mes peines, je n'en ai d'autre (à moins que quelque malheur vous arrive) que de voir Dieu et la religion si peu connus particulièrement de ceux que j'aime. Comment vous parlerai-je de ce qui se passe hors du couvent ? Nous ne savons que d'une manière générale ce que les journaux vous apprennent à vous dans tous les détails. Quant à ce qui se passe dans la ville (si ce n'est une cérémonie religieuse à laquelle nous prenions part), nous n'en connaissons pas le premier mot. Vous parlerais-je des autres ? Mais nous ne voyons ici personne que nos frères et que vous dirais-je de mes frères ? Ils font exactement les mêmes choses que moi. Il est vrai que de temps en temps j'ai le bonheur d'apprendre de l'un ou de l'autre quelques détails sur les motifs qui les ont amenés à renoncer au monde pour se donner à Dieu ; ce sont, je l'avoue, des choses qui saisissent l'âme et me comblent de joie chaque fois que je les entends. Mais le plus souvent ce sont des confidences intimes que je ne puis répéter ; et lorsque je le pourrais faire, suis-je bien sûr que cela ne vous déplaira pas, si intéressant que cela puisse être ; car enfin cela touche toujours au moins indirectement à la religion. Vraiment non je n'en suis pas sûr et ce n'est pas sans raison : pour la fête de S. Vital j'ai écrit une lettre qui, quoique adressée plus spécialement à notre père, était pour vous tous, frères et neveux, protégés de S. Vital. Dans cette lettre je vous racontais longuement et dans tous les détails une histoire toute récente de ce genre et dont le récit m'avait fortement ému. « Cette lettre, au moins, me disais-je, va leur être agréable. » En a-t-il été ainsi ? Je n'ose encore affirmer le contraire, mais le silence de notre père, le silence que tu as toi-même gardé sur cette lettre, me sont, avec l'expérience du passé, des preuves assez certaines que mon but encore une fois n'a pas été atteint ni mon espérance réalisée. Penses-tu que cela me rende bien heureux et me mette bien à l'aise pour vous écrire ?
Si donc tu veux établir un parallèle un peu équitable entre les lettres de notre sur et les miennes, il faut comparer ce que je vous ai écrit jusqu'ici à ce qu'elle vous écrivait pendant le temps aussi long qu'ont duré pour elle les épreuves du noviciat. Or, dans ce temps-là, si j'ai bonne mémoire elle ne vous écrivait même pas ; mais si elle avait pu vous écrire, de quoi aurait-elle pu vous parler sinon de Dieu puisqu'elle ne s'occupait pas d'autre chose et ne voyait rien du dehors ? Pour moi je vous ai écrit d'abord séparément, puis à tous en commun, puis encore séparément aux jours de vos fêtes... Aurais-je mieux fait de me taire absolument comme elle ? C'est ce que je me demande depuis un an. Mais je ne pouvais le deviner ; il fallait m'en prévenir ; jamais, sans cela, je n'aurais pu m'y résoudre.
D'après tout ce qui précède tu dois comprendre, bon frère, que sans chercher à faire bande à part, en désirant au contraire de toute la force de mon cur de nous voir tous ne faire qu'un cur et qu'une âme, j'écris cependant beaucoup plus souvent à Honoré qu'à tous les autres : 1° parce qu'avec lui je suis à l'aise, je puis parler de ce que nous faisons, de nos études, de nos prières, n'importe ! tout est bien accueilli. 2° parce que le rapprochement de nos âges, une plus longue communauté de vie et surtout la communauté de notre foi, a mis tout naturellement et par une pente insensible plus d'intimité entre nous. 3° parce que précisément à cause de cet isolement où il se trouve, dis-tu, isolement qui provient, j'en ai la conviction, beaucoup plus des circonstances et de la diversité de vos opinions religieuses que de son caractère, et surtout que de son goût et de son vouloir, c'est à cause de cet isolement que je me fais un devoir de lui écrire plus souvent qu'aux autres, de même qu'à l'époque où je me trouvais moi-même dans un autre isolement, beaucoup moins pénible sans contredit, celui des distances et de la séparation corporelle, notre chère Sur Grise se faisait un devoir de me donner plus souvent, plus longuement et plus spécialement de ses nouvelles. - J'aurais encore plusieurs choses à te dire. Je voudrais te montrer que nous ne sommes pas autant en désaccord que tu paraissais le croire en fait de questions économiques et financières ; je serais fort surpris au contraire que nous ne fussions entièrement d'accord et que tout ne se réduisît pas encore à un malentendu - Mais le papier me manque. Ce sera pour ma réponse à ta prochaine lettre. Il en est à peu près de même de l'énorme différence que tu sembles mettre entre ce que tu appelles ta tolérance universelle, et mon intolérance ; en ne prenant pas le mot de tolérance dans le sens d'approbation comme tu me le fais remarquer mais, comme jamais je ne l'avais pas compris parce que jamais sans doute tu ne me l'avais donné à comprendre, en prenant les choses ainsi je vois clairement qu'il n'existe entre nous d'autre différence en cette question que celle provenant de tes doutes et de ma foi. - Ainsi donc tout ce qui nous sépare, je crois pouvoir l'affirmer, se résume en ce seul point. Mais sur tout le reste aussi, nous nous donnons la main.
Tu vois maintenant, cher Emile, comment j'ai pu croire qu'en renonçant absolument à parler religion, une correspondance suivie était entre nous impossible. Tu vois qu'elle n'est pas très facile, du moins durant tout mon noviciat. J'espère cependant que l'amitié fera que je trouverai désormais dans tes lettres que je veux toujours très franches un aliment à une réponse aussi franche, aussi... Fais-moi des questions si tu en as à me faire et si je le puis j'y répondrai de bien bon cur. Dis-moi pour commencer comment d'après toi, je devrais agir vis-à-vis de notre bon père en ce qui touche la correspondance. Il paraît m'écrire avec peine ; il m'assure d'un autre côté qu'il ne mesure pas mon amitié au nombre ni à la longueur de mes lettres. Malgré cela, je souffre de ce silence et il en souffre peut-être lui aussi. Mais comment faire. - Je puis dire à peu près la même chose au sujet de Théophile. Quant à Myrta les mêmes raisons existent et je me propose bien de lui écrire de temps en temps.
A Dieu, mon bien cher frère, et parrain aussi, je t'embrasse de tout mon cur et deux fois ; une fois pour le passé que nous ensevelissons, une autre pour l'ère nouvelle qui s'ouvre devant nous. Un adieu bien affectueux à Constance. J'embrasse en même temps toute ta chère petite famille et particulièrement Raoul et le nouveau venu. On a bien raison de dire que les enfants sont une bénédiction ; n'est-ce pas la naissance d'Evard qui a été l'occasion de cette fonte de glace entre nous. Dieu soit béni ! adieu !
Ton frère et ami,
Fr. Jean-Joseph Lataste
des f.f. Prêcheurs.
   
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